Parce que ce Valjean est au fond un très-vilain homme, un homme si
pervers, si incorrigible, que moi, qui ai fréquenté les bagnes, j'en
ai vu bien peu d'aussi foncièrement scélérats, d'aussi dénaturés, soit
par leur dépravation naturelle, soit par le défaut de bonne éducation
dans leur famille, soit par la passion innée et organique du vol et du
meurtre, passion qu'on dit héréditaire dans certaines races d'hommes,
comme chez le renard, le loup ou le tigre.
C'est peut-être un préjugé, Monsieur, je n'ose pas le décider, mais il
n'en est pas moins vrai que, même parmi nous, les plus pauvres, les
plus ignorantes des familles du peuple, soit à la ville, soit à la
campagne, un instinct, absurde peut-être, mais invincible, nous
inspire partout et toujours une répugnance naturelle pour certaines
familles entachées de crimes fameux dans quelques-uns de leurs
membres, et capables, nous le supposons du moins, de retrouver cette
capacité du crime de génération en génération; nous nous en éloignons
tant que nous pouvons, nous disons que cette race est mal famée, nous
ne leur donnons pas nos filles, nous ne permettons pas à nos garçons
de chercher des femmes parmi eux.
Encore une fois, c'est peut-être un tort, mais c'est un tort tellement
irréfléchi, tellement naturel, que personne n'y échappe, et que cela
ressemble terriblement à une révélation du ciel. Faut-il tout vous
dire? je doute fort que M. Victor Hugo, qui a, dit-on, une charmante
épouse, des fils de talent, des filles de vertu dans sa famille,
voulût accorder leur main aux fils ou aux filles de son héros Jean
Valjean, si Jean Valjean, malgré son trésor dont le premier centime
était l'argenterie de son évêque ou la pièce de quarante sous du
pauvre enfant qui lui avait servi de guide, était de condition égale à
la condition d'un honnête homme de génie.