Pour bien élucider mon sujet, et pour faire constater le livre par ses
pairs, comme on dit quelquefois, je résolus d'opposer forçat à forçat;
je prêtai mon exemplaire à un forçat condamné à mort, et, quand il
l'eut bien lu, bien ruminé, bien absorbé dans le solitaire
confinement où il est encore, j'allai le trouver un jour de loisir, et
je lui demandai de m'analyser en liberté ce qu'il avait éprouvé en
lisant les _Misérables_. Mais, comme ces hommes simples sont aussi les
plus impressionnables et les plus séductibles de tous les hommes, et
en même temps les plus incapables d'analyser en masse un ouvrage de
dix volumes, accumulés d'une main de géant pour mêler le vrai et le
faux, le raisonnement et le sentiment dans un mouvement d'art
inextricable, je lui proposai d'en causer à loisir, et de me permettre
de l'interroger en notant ses réponses. Il se sentit soulagé de la
confusion de ses idées et de l'incertitude de ses jugements par ce
mode de dialogue; et, bien qu'il soit resté sensible, et qu'il soit
devenu homme d'esprit par la longueur de ses détentions, et par ses
pensées retournées en dedans à force de rêveries, il fut heureux de
n'avoir pas à faire lui-même le triage formidable de sensations et de
raisonnements dont il avait eu peur à ma première proposition, et il
me dit: «Parlez, Monsieur; je ne saurais pas parler, mais je saurai
peut-être répondre.»
«--Eh bien! parlons,» lui dis-je, et un dialogue de huit matinées
commença entre nous. Le voici, à peu de chose près, littéral: