Un jeune paysan est élevé, dans un hameau isolé des hautes montagnes,
par un père vertueux et par une tante pieuse, avec une cousine du même
âge, fille de sa tante. Les deux enfants grandissent en s'aimant, sans
savoir ce que c'est que l'amour. La fille garde le troupeau, aidée du
chien de la maison. Elle est d'une beauté virginale qui excite
l'admiration de la contrée. Le garde des forêts la voit et il en est
épris; il la demande en mariage. On la lui refuse; il fait susciter,
par un avoué complaisant de la ville voisine, un mauvais procès de
dépossession aux pauvres gens, possesseurs de la chaumière, de
quelques champs limitrophes et de quelques châtaigniers dont ils
vivent. La maison presque seule leur reste; ils y souffrent les
extrémités de la misère.
Un jour, la jeune fille laisse par inadvertance ses chèvres et ses
chevreaux s'échapper pour aller marauder un brin d'herbe dans la
partie du domaine qu'ils avaient l'habitude de paître. La bergère s'en
aperçoit trop tard, lance le chien après les chevreaux pour les
ramener dans ses limites; les gardes, aux ordres de leur chef, se
découvrent, tirent sur le troupeau, tuent les chevreaux, cassent une
jambe au petit chien, atteignent de grains de plomb égarés les
vêtements et le cou de la jeune fille. Elle se sauve et se réfugie
tout en sang dans la maison.
Le jeune homme, qui travaillait tout près de là, croit qu'on
assassine sa cousine; il saisit une carabine au râtelier de la
cheminée, court au bruit, voit les meurtriers, fait feu et tue
involontairement le chef des gardes entouré de sa bande. On s'empare
de lui, on le traîne à la ville comme meurtrier d'un fonctionnaire
public dans l'exercice de ses fonctions. On le juge, on le condamne à
mort; il marche au supplice des assassins, etc., etc.
Qu'on se peigne ces quatre misères: l'amante dont on va faire mourir
le sauveur dans l'ignominie; la tante qui va perdre sa fille unique;
le père qui va voir tuer son fils et son gagne-pain par la mort du
coupable involontaire; le fils, enfin, couché sur la paille de son
cachot, qui pense à sa cousine expirant de douleur, à sa tante, à son
père expirant de misère, de faim et de honte dans leur masure
réprouvée des honnêtes gens, à sa propre mort, à lui, et à sa propre
mémoire entachée d'un meurtre innocent.
Un hasard l'arrache au bourreau; sa peine est commuée en un bagne
éternel.
Voilà le misérable!
Voilà l'injustice de la société; voilà une de ces mille et mille
péripéties inhérentes à la vie humaine, où les membres vertueux,
laborieux, pieux de la famille, sont en même temps les plus vertueux
et les plus torturés de la société innocente. Aussi là tout le monde
est malheureux, et personne n'est coupable; la société elle-même n'est
qu'aveugle, et le juge, en rendant un arrêt consciencieux, ne fait
qu'un acte de justice et de protection envers elle. Voilà une épopée
digne du génie de Victor Hugo. Valjean n'est qu'une erreur du poëte.
Premièrement, le poëte calomnie involontairement la justice humaine de
nos jours, en supposant qu'un jury, qu'on n'accuse pas, à coup sûr,
d'excès de sévérité, condamne aux galères pour un morceau de pain,
emprunté plutôt que volé, pour deux enfants qui n'ont plus de lait
dans la mamelle de leur mère!
Secondement, ce même Valjean devient parfaitement digne des galères
par le vol, dépourvu de toutes circonstances atténuantes, de
l'argenterie de l'évêque, et parfaitement caractérisé d'une vraie
perversité aggravante, par l'hésitation entre assassiner ou épargner
son sauveur, et parfaitement surchargé d'une criminalité odieuse par
le vol de la pièce de quarante sous, à main armée, du pauvre enfant
sans force et sans armes!
Le souvenir de toutes ces férocités de caractère poursuit le lecteur à
travers le livre; malgré tous les actes de vertu gratuits et toutes
les philanthropies transcendantes de ce galérien philanthrope, on ne
voit pas comment tant de raison est survenue dans cet ignorant, tant
de délicatesse dans cette brute, tant de notions raffinées de
perfection dans ce forçat qui commence par le larcin, qui marche vers
le vol, qui se laisse tenter par l'assassinat, et qui finit par
accuser tout le monde!
Cela nuit terriblement et radicalement à l'intérêt pour cet honnête
raisonneur, mais auquel, si ce n'était pas le prodigieux talent de son
biographe, personne de sensé ne serait tenté de s'intéresser, que
comme on s'intéresse à un monstre d'inconséquence!--C'est un
chef-d'oeuvre, oui; mais c'est un chef-d'oeuvre d'impossibilité!