XVIII.

On est homme public, mais on est homme avant tout. Comment répudier

jamais de pareils souvenirs? Ces souvenirs m'imposaient un devoir

quand Hugo m'envoya ses _Misérables_. Je me sentis, en les lisant,

tout à la fois ébloui et alarmé. Je sentis que la société, qui est mon

idole, recevait là un coup très-rude, pas mortel, car elle est de

Dieu, et rien de divin ne peut périr de main d'homme; mais une de ces

contusions sourdes, une de ces blessures profondes sur lesquelles il

faut verser beaucoup d'huile et de baume pour en éteindre le feu, et

en assainir la malignité.

Je me sentis pressé d'écrire ce que je pensais de cette critique

éloquente, passionnée, radicale, prolétaire, de la société. Mais

l'idée d'écrire sur l'oeuvre d'un homme proscrit par lui-même sans

doute, mais enfin proscrit par les circonstances, comme ferait à

peine un ennemi, cette idée, sans convenance et sans mémoire, ne me

vint même pas; il y a des tentations qui ne surgissent que dans des

âmes infimes, dignes d'être tentées par ce qui est abject comme elles.

J'écrivis à Hugo pour lui dire «que je l'avais lu, que j'étais tour à

tour ravi du talent, blessé du système; que la critique radicale de la

société, chose sacrée parce qu'elle est nécessaire, chose imparfaite

parce qu'elle est humaine, m'était antipathique; que, si j'écrivais

sur son livre, je respecterais avant tout l'homme, l'amitié, le

suprême talent, le génie, cette épopée du talent; mais qu'en

confessant mon admiration pour le talent, il me serait impossible de

ne pas combattre à armes cordiales le système; et qu'en combattant le

système, je froisserais peut-être involontairement l'homme et

l'oeuvre; que par conséquent j'attendrais sa réponse avant d'écrire

une ligne de l'admiration et de la réprobation qui bouillonnaient en

moi; et que, s'il craignait que la condamnation des idées du livre ne

blessât le moins du monde en lui l'homme et l'ami, je n'écrirais

rien, car, même pour défendre la société, il ne faut jamais, comme un

vil séide, enfoncer même une épingle au coeur d'un ami, et qu'il me

répondît donc, s'il le jugeait à propos; que, s'il ne me répondait

pas, j'interpréterais son silence, et je n'écrirais rien.»

Il me répondit deux ou trois fois, en me remerciant et en m'octroyant,

comme un homme fort, pleine licence d'écrire ma pensée contre sa

pensée.

«Si le _radical_ c'est l'_idéal_, oui, je suis radical, disait-il dans

les justifications éloquentes de ses intentions d'écrivain; oui, à

tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux;

le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien,

car cela reviendrait à dire: Le mieux est l'ami du mal....

«Oui, une société qui admet la misère... oui, une humanité qui admet

la guerre, me semblent une société, une humanité inférieures, et c'est

vers la société d'en haut, vers l'humanité d'en haut que je tends,

société sans rois, humanité sans frontières...

«Je veux universaliser la propriété, ce qui est le contraire de

l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est-à-dire arriver à ce but:

tout homme propriétaire et aucun homme maître. Voilà pour moi la

véritable économie sociale, et, parce que le but est éloigné, est-ce

une raison pour n'y pas marcher?...

«Oui, autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire

la fatalité humaine; je condamne l'esclavage, je chasse la misère,

j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je

hais la haine... Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j'ai écrit

les MISÉRABLES.

«Dans ma pensée, les _Misérables_ ne sont autre chose qu'un livre

ayant la fraternité pour base, et le progrès pour cime.

«Maintenant, prenez ce livre et pesez-le. Les conversations

littéraires entre lettrés sont ridicules; mais le débat politique et

social entre pairs, c'est-à-dire entre philosophes, est grave et

fécond.

«Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux.

Seulement, peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie;

quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées,

j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court

chemin!

«Cher Lamartine,

«Il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent

fut un cri d'enthousiasme devant votre éblouissant soleil se levant

sur le monde. Cette page est dans mes oeuvres et je l'aime; elle est

là avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui, vous

pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; _nous

nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts_. Vous ne

voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j'en suis sûr; faites donc de

mon livre ce que vous voudrez: il ne peut sortir de vos mains que de

la lumière!

«Votre vieil ami,

«Victor HUGO.»

Cette belle lettre, aussi cordiale que confiante en soi-même et dans

mon amitié, étant reçue, j'écrivis, sans crainte de blesser l'homme en

combattant le système, ce qui suit, mais sans crainte aussi de

démontrer ce que je crois la vérité sociale suprême à tous les hommes

et même à tous les génies. Je pris la forme qui me parut la plus

naturelle et la plus instructive, celle du dialogue entre un vrai

_misérable_ de ma connaissance et moi. Je dis un vrai _misérable_,

parce que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses

personnages ne sont pas les _misérables_, mais les _coupables_ et les

_paresseux_, car presque personne n'y est innocent, et personne n'y

travaille, dans cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants,

de filles de joie et de vagabonds; c'est le poëme des vices trop punis

peut-être, et des châtiments les mieux mérités.

C'est là ce qui a frappé au premier coup d'oeil tous les lecteurs.

Jean Valjean est un voleur bien intentionné d'abord, puis un

_récidiviste_ bien conditionné, et bien près d'être un assassin, quand

il répond à l'hospitalité confiante de l'évêque, son hôte, son sauveur

et son bienfaiteur, par le vol domestique et par la forte tentation

de l'égorger pendant son sommeil, et quand il met le pied sur la pièce

de quarante sous du pauvre enfant son guide, en fermant le poing pour

l'assommer.

Les Thénardier sont des vampires humains suçant le sang des morts et

des blessés sur le champ de bataille, volant un enfant à la pauvre

mère Fantine, volant leurs propres hôtes, volant ou cherchant à voler

les trésors qu'ils n'ont pas enterrés, cherchant à voler Marius par le

chantage de la dénonciation, et s'en allant avec le prix de leurs

crimes voler en Amérique, parce que le terrain du vol leur manque en

Europe.

Les étudiants volent l'honneur des grisettes; les grisettes, le temps

et l'argent des étudiants, et les économies de leurs mères.

Les mêmes étudiants, ivrognes précoces ou libertins blasés, devenus

émeutiers par désoeuvrement, puis républicains par fantaisie, volent

la vie et le sang de leurs concitoyens dans une barricade servie par

des gamins de Paris et par des filles des rues, et se font tuer

eux-mêmes avec autant d'héroïsme que d'indifférence. Vertueux

meurtriers, vertueux suicides autour d'une table de cabaret! Si l'on

demandait à l'innocent Marius lui-même: «Pourquoi êtes-vous là?» il

serait bien embarrassé de répondre, «Par ennui,» répondrait-il

peut-être, mais à coup sûr pas par opinion.

Dans tout cela, je vois bien l'écume ou la lie d'une société qui

fermente, mais de vrais misérables sans cause, je n'en vois point,

excepté les pauvres filles et les petits enfants de Thénardier

couchés, par la charité d'un jeune bandit des rues, dans la voûte de

l'éléphant de la Bastille.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 189 / 228 题