On est homme public, mais on est homme avant tout. Comment répudier
jamais de pareils souvenirs? Ces souvenirs m'imposaient un devoir
quand Hugo m'envoya ses _Misérables_. Je me sentis, en les lisant,
tout à la fois ébloui et alarmé. Je sentis que la société, qui est mon
idole, recevait là un coup très-rude, pas mortel, car elle est de
Dieu, et rien de divin ne peut périr de main d'homme; mais une de ces
contusions sourdes, une de ces blessures profondes sur lesquelles il
faut verser beaucoup d'huile et de baume pour en éteindre le feu, et
en assainir la malignité.
Je me sentis pressé d'écrire ce que je pensais de cette critique
éloquente, passionnée, radicale, prolétaire, de la société. Mais
l'idée d'écrire sur l'oeuvre d'un homme proscrit par lui-même sans
doute, mais enfin proscrit par les circonstances, comme ferait à
peine un ennemi, cette idée, sans convenance et sans mémoire, ne me
vint même pas; il y a des tentations qui ne surgissent que dans des
âmes infimes, dignes d'être tentées par ce qui est abject comme elles.
J'écrivis à Hugo pour lui dire «que je l'avais lu, que j'étais tour à
tour ravi du talent, blessé du système; que la critique radicale de la
société, chose sacrée parce qu'elle est nécessaire, chose imparfaite
parce qu'elle est humaine, m'était antipathique; que, si j'écrivais
sur son livre, je respecterais avant tout l'homme, l'amitié, le
suprême talent, le génie, cette épopée du talent; mais qu'en
confessant mon admiration pour le talent, il me serait impossible de
ne pas combattre à armes cordiales le système; et qu'en combattant le
système, je froisserais peut-être involontairement l'homme et
l'oeuvre; que par conséquent j'attendrais sa réponse avant d'écrire
une ligne de l'admiration et de la réprobation qui bouillonnaient en
moi; et que, s'il craignait que la condamnation des idées du livre ne
blessât le moins du monde en lui l'homme et l'ami, je n'écrirais
rien, car, même pour défendre la société, il ne faut jamais, comme un
vil séide, enfoncer même une épingle au coeur d'un ami, et qu'il me
répondît donc, s'il le jugeait à propos; que, s'il ne me répondait
pas, j'interpréterais son silence, et je n'écrirais rien.»
Il me répondit deux ou trois fois, en me remerciant et en m'octroyant,
comme un homme fort, pleine licence d'écrire ma pensée contre sa
pensée.
«Si le _radical_ c'est l'_idéal_, oui, je suis radical, disait-il dans
les justifications éloquentes de ses intentions d'écrivain; oui, à
tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux;
le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien,
car cela reviendrait à dire: Le mieux est l'ami du mal....
«Oui, une société qui admet la misère... oui, une humanité qui admet
la guerre, me semblent une société, une humanité inférieures, et c'est
vers la société d'en haut, vers l'humanité d'en haut que je tends,
société sans rois, humanité sans frontières...
«Je veux universaliser la propriété, ce qui est le contraire de
l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est-à-dire arriver à ce but:
tout homme propriétaire et aucun homme maître. Voilà pour moi la
véritable économie sociale, et, parce que le but est éloigné, est-ce
une raison pour n'y pas marcher?...
«Oui, autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire
la fatalité humaine; je condamne l'esclavage, je chasse la misère,
j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je
hais la haine... Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j'ai écrit
les MISÉRABLES.
«Dans ma pensée, les _Misérables_ ne sont autre chose qu'un livre
ayant la fraternité pour base, et le progrès pour cime.
«Maintenant, prenez ce livre et pesez-le. Les conversations
littéraires entre lettrés sont ridicules; mais le débat politique et
social entre pairs, c'est-à-dire entre philosophes, est grave et
fécond.
«Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux.
Seulement, peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie;
quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées,
j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court
chemin!
«Cher Lamartine,
«Il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent
fut un cri d'enthousiasme devant votre éblouissant soleil se levant
sur le monde. Cette page est dans mes oeuvres et je l'aime; elle est
là avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui, vous
pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; _nous
nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts_. Vous ne
voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j'en suis sûr; faites donc de
mon livre ce que vous voudrez: il ne peut sortir de vos mains que de
la lumière!
«Votre vieil ami,
«Victor HUGO.»
Cette belle lettre, aussi cordiale que confiante en soi-même et dans
mon amitié, étant reçue, j'écrivis, sans crainte de blesser l'homme en
combattant le système, ce qui suit, mais sans crainte aussi de
démontrer ce que je crois la vérité sociale suprême à tous les hommes
et même à tous les génies. Je pris la forme qui me parut la plus
naturelle et la plus instructive, celle du dialogue entre un vrai
_misérable_ de ma connaissance et moi. Je dis un vrai _misérable_,
parce que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses
personnages ne sont pas les _misérables_, mais les _coupables_ et les
_paresseux_, car presque personne n'y est innocent, et personne n'y
travaille, dans cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants,
de filles de joie et de vagabonds; c'est le poëme des vices trop punis
peut-être, et des châtiments les mieux mérités.
C'est là ce qui a frappé au premier coup d'oeil tous les lecteurs.
Jean Valjean est un voleur bien intentionné d'abord, puis un
_récidiviste_ bien conditionné, et bien près d'être un assassin, quand
il répond à l'hospitalité confiante de l'évêque, son hôte, son sauveur
et son bienfaiteur, par le vol domestique et par la forte tentation
de l'égorger pendant son sommeil, et quand il met le pied sur la pièce
de quarante sous du pauvre enfant son guide, en fermant le poing pour
l'assommer.
Les Thénardier sont des vampires humains suçant le sang des morts et
des blessés sur le champ de bataille, volant un enfant à la pauvre
mère Fantine, volant leurs propres hôtes, volant ou cherchant à voler
les trésors qu'ils n'ont pas enterrés, cherchant à voler Marius par le
chantage de la dénonciation, et s'en allant avec le prix de leurs
crimes voler en Amérique, parce que le terrain du vol leur manque en
Europe.
Les étudiants volent l'honneur des grisettes; les grisettes, le temps
et l'argent des étudiants, et les économies de leurs mères.
Les mêmes étudiants, ivrognes précoces ou libertins blasés, devenus
émeutiers par désoeuvrement, puis républicains par fantaisie, volent
la vie et le sang de leurs concitoyens dans une barricade servie par
des gamins de Paris et par des filles des rues, et se font tuer
eux-mêmes avec autant d'héroïsme que d'indifférence. Vertueux
meurtriers, vertueux suicides autour d'une table de cabaret! Si l'on
demandait à l'innocent Marius lui-même: «Pourquoi êtes-vous là?» il
serait bien embarrassé de répondre, «Par ennui,» répondrait-il
peut-être, mais à coup sûr pas par opinion.
Dans tout cela, je vois bien l'écume ou la lie d'une société qui
fermente, mais de vrais misérables sans cause, je n'en vois point,
excepté les pauvres filles et les petits enfants de Thénardier
couchés, par la charité d'un jeune bandit des rues, dans la voûte de
l'éléphant de la Bastille.