La nature a donné à la mère un admirable instinct d'amour pour
l'enfant sorti de son sein, formé de son sang, et à qui la nature a
préparé, avant de l'appeler au jour, un berceau tiède et un lait
nourrissant sur le sein de la femme. Cet instinct d'amour, qui se
satisfait d'abord providentiellement pour l'enfant par le soulagement
que la mère éprouve à donner son lait, devient ensuite une habitude de
tendresse maternelle qui transforme l'attrait physique en sollicitude
morale, et qui attache la mère à l'enfant et l'enfant à la mère, comme
la branche au bourgeon, comme le fruit à la tige.
Une mère est une providence innée que chaque enfant trouve d'avance
couchée près de son berceau, debout près de sa jeunesse. Que pourrait
inventer de mieux un législateur, s'il avait la nature à sa
disposition et s'il était chargé de perpétuer et de moraliser l'espèce
humaine? Nous défions les utopistes d'inventer un plus beau et plus
doux poëme que celui-là!
Eh bien, que fait Platon? Il bouleverse à l'instant ce divin poëme de
la maternité; il défend à la mère de connaître son enfant, à l'enfant
de se suspendre à la mamelle de sa mère; il condamne celle-ci à subir
les souffrances de la gestation et de l'enfantement, à faire tarir
dans son sein le lait providentiel qui demande à couler ou qui reflue
avec fièvre et danger de mort au coeur de la mère.
Il enrôle à prix d'argent une bande de nourrices mercenaires,
fécondées on ne sait par qui ni comment, et il charge cette cohue
d'allaiteuses prostituées, sous la direction de matrones
indifférentes, de nourrir et d'élever en commun la génération future
de son peuple.
Personne n'aura ainsi ni père ni mère; personne ne sera ni mère ni
père, à son tour; égalité d'abandon, de misère et d'ignorance de son
origine! C'est-à-dire, en deux mots, qu'il faut un troupeau au lieu
d'une humanité.
Pire qu'un troupeau, car dans le troupeau le petit tette, connaît et
caresse sa mère; mais le petit de l'homme et de la femme sucera le
sein de l'étranger et ne connaîtra que le lait vénal de la nourrice
mercenaire payée par l'État.