Mais l'homme social n'est pas seulement individu, il est être
collectif; il se compose du père, de la mère et de l'enfant; le père,
la mère, l'enfant, voilà la trinité terrestre ou plutôt voilà l'unité
humaine, voilà la famille. L'homme isolé n'est pas tout entier homme,
car il n'a pas la faculté de se reproduire et de se perpétuer. C'est
la famille qui est l'homme, car elle est l'homme dans les trois temps
de son être: le passé, le présent, l'avenir. L'homme a le jour, la
famille seule a la perpétuité; la famille, c'est la vie de l'humanité.
Or, du jour où l'homme s'est uni à la femme, il a senti doubler en lui
l'instinct de la propriété, car, ce qu'il s'appropriait pour un, il a
fallu songer à l'approprier pour deux, c'est-à-dire pour lui et sa
compagne. Et, du jour où il a eu un fils, il a senti tripler en lui
l'instinct sacré de l'appropriation, car, ce qu'il s'appropriait pour
deux, il a fallu songer à se l'approprier pour trois; et, quand la
famille a multiplié encore par la fécondité de sa compagne, il a senti
multiplier d'autant l'instinct, et, disons plus juste, le droit de son
appropriation.
Mais, quand il a vu naître des fils de ses fils, et que sa famille, en
s'étendant à l'infini, lui a montré au-delà de lui la multitude
indéfinie de sa génération future, son instinct de propriété s'est
multiplié dans la même proportion, c'est-à-dire à l'infini en lui, et
cela non plus pour le temps, c'est-à-dire pour une jouissance viagère,
mais pour autant de temps que sa famille subsistera sur la terre,
c'est-à-dire à perpétuité.
De là est née, non d'une usurpation ou d'un caprice, mais de là est
née d'une nécessité et d'un droit, l'hérédité de la propriété, aussi
logique que l'hérédité du sang dans les mêmes veines.
Celui donc qui, comme Platon, défend à ses sujets ou à ses disciples
de rien posséder en propre, défend à l'individu de suivre la loi même
physique de la nature, et défend à la famille, ce nid de l'humanité,
réchauffé de tendresse, pourvu d'aliment et couvé de prévoyance, de se
fonder et de se conserver ici-bas. Il ne resterait plus à un pareil
législateur qu'à interdire le mariage et qu'à honorer le célibat
philosophique pour consommer autant qu'il serait en lui le suicide de
l'espèce humaine!