Quant à la communauté des biens, le plus grand avantage que Platon y
voie, c'est la suppression des procès. On n'inventerait pas de pareils
_truïsmes_. Lisez:
«Et puis, la chicane et les procès ne sortiront-ils pas d'un État où
personne n'aura rien à soi que son corps et où tout le reste sera
commun?
«D'où viendraient toutes les dissensions qui naissent parmi les hommes
à l'occasion de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants,
lorsque la matière de toute dissension sera ôtée?
«Tous ces maux seront nécessairement prévenus.
«Il n'y aura non plus aucun procès pour sévices et violences: car nous
dirons qu'il est juste et honnête que les personnes du même âge se
défendent les unes les autres, déclarant inviolable la sûreté
individuelle.»
Nous sommes étonnés, en lisant de pareilles naïvetés, soi-disant
philosophiques, que quelqu'un ne propose pas aussi de supprimer le
corps pour supprimer l'ombre!
Et cependant Platon s'irrite, à la fin du cinquième livre, que des
sophistes tels que lui ne soient pas charges exclusivement de
gouverner les hommes!
«Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu'on
appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et
sérieusement philosophes; tant que la puissance politique et la
philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu'une loi supérieure
n'écartera pas la foule de ceux qui s'attachent exclusivement
aujourd'hui à l'une ou à l'autre, il n'est point, ô mon cher Glaucon,
de remède au maux qui désolent les États, ni même, selon moi, à ceux
du genre humain, et jamais notre État ne pourra naître et voir la
lumière du jour.
«Voilà ce que j'hésitais depuis longtemps à dire, prévoyant bien que
je révolterais par ces paroles l'opinion commune; en effet, il est
difficile de concevoir que le bonheur public et particulier tienne à
cette condition.
«--Mais dis-moi, reprend le disciple, de tous les gouvernements,
lequel convient au philosophe?
«--Aucun.»
Quel philosophe que celui qui ne peut s'accommoder d'aucune chose
humaine!