Le livre le plus célèbre de Platon, après les _Dialogues_, est sa
_République_.
La République de Platon est ce qu'on appelle une _utopie_. Une utopie
est une chimère qu'un esprit juste ou faux, ingénieux ou borné, se
complaît à créer pour incarner son _idéal_ ou son système dans une
institution religieuse, politique ou sociale, le modèle de ses
pensées.
De tous temps, il y a eu des esprits oisifs et rêveurs qui ont
prétendu ainsi refaire de fond en comble le monde religieux, politique
ou social à leur image. Tous ont échoué et tous échoueront
éternellement, parce que le monde religieux, politique ou social qui a
été fait jour à jour, pendant les siècles des siècles, conformément à
la nature de l'homme, ne peut se refaire aussi que jour à jour pendant
la durée des siècles, conformément aux idées plus développées de
l'humanité tout entière.
Un homme seul peut rêver éveillé tout ce qui lui plaît; il soulève le
monde, mais le monde ne se sent point soulevé; et, s'il se sentait
soulevé un moment par le rêve de l'utopiste, il écraserait, en
retombant de tout son poids de monde réel, le monde chimérique du
nouveau Platon.
Entre un politique et un utopiste, il y a la différence du songe à la
réalité, c'est-à-dire d'une ombre à un monde: l'un plane dans les
régions du possible ou de l'impossible (car ces songes, si l'utopiste
est absurde, sont bien souvent même des impossibilités); l'autre
marche sur le sol inégal, raboteux et résistant des choses humaines.
L'un pense, et l'autre touche. Du contact à la pensée il y a un monde
aussi.