L'esclave entre, portant la coupe.
«Fort bien, mon ami, lui dit Socrate; mais que faut-il que je fasse?
c'est à toi de me l'apprendre.
«--Pas autre chose, lui répondit cet homme, que de te promener quand
tu auras bu, jusqu'à ce que tu sentes tes jambes lourdes, et alors de
te coucher sur ton lit.»
Et en même temps il lui tendit la coupe.
Socrate la prit avec la plus parfaite impassibilité, sans aucune
émotion, sans changer ni de couleur ni de visage; mais, regardant cet
homme d'un regard ferme et assuré comme à son ordinaire:
«Dis-moi, est-il permis de répandre un peu de ce breuvage pour en
faire une libation?
«--Socrate, lui répondit l'homme, nous n'en broyons que ce qu'il est
nécessaire d'en boire.
«--J'entends, dit Socrate; mais au moins il est permis et il est juste
de faire ses prières aux dieux, afin qu'ils bénissent notre voyage et
le rendent heureux; c'est ce que je leur demande; puissent-ils exaucer
mes voeux!..» Après avoir dit cela, il porta la coupe à ses lèvres, et
la but avec une tranquillité et une douceur incomparables.
Les sanglots des disciples éclatent à ce moment; Phédon s'enveloppe la
tête de son manteau pour cacher ses larmes; Criton, ne pouvant les
retenir, sort; Apollodore jette des gémissements et des cris.
«Que faites-vous, dit Socrate, ô mes bons amis? N'était-ce pas pour
éviter ces faiblesses que j'avais écarté les femmes? car j'ai toujours
entendu dire qu'il faut mourir sur de bonnes paroles.»