Ces dialogues ont cependant de grands défauts, qui semblent tenir au
génie un peu verbeux de la Grèce, et au génie un peu sophistique de
Platon, plus qu'à l'âme naturellement ouverte, simple, sincère et
courageuse de Socrate. Parmi ses défauts, je noterai d'abord leur
forme même, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse
l'argumentation.
Le dialogue est une pensée à deux, à trois ou à quatre interlocuteurs;
sans doute cette manière de penser à deux ou à trois peut éclaircir
quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages
des interrogations utiles, auxquelles le maître répond, réponses qui
répondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres
s'adressent peut-être en silence.
C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux
premiers éléments de la question qu'on débat, afin qu'un argument
porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du
syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernière; c'est
le moyen de détruire en passant toutes les objections qui se
présentent à l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien définir tous
les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'après la
conclusion il ne puisse subsister aucune équivoque ou aucun malentendu
dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode
d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les
enfants, comme on peut le voir dans nos catéchismes ou dans nos
manuels.
Mais, par cela même que c'est le mode d'argumentation puéril et diffus
qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus
propre à fatiguer, à ennuyer, à impatienter les hommes faits, qui
cherchent les idées, et qui se lassent de vaines paroles.
Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des
puérilités et des ignorances qui ne sont plus de leur âge; il perd le
temps, et il dégoûte la pensée du but, en la traînant impitoyablement
par tant de circonvolutions, de demandes et de réponses sur la route;
l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il
l'abandonne tout à fait à ces fastidieux ambages, rebuté, avant
d'arriver, par les détours inutiles qu'on lui fait faire.
C'est ce qui arrive très-souvent à l'homme le mieux disposé qui ouvre
au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant
d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux à
l'attendre; l'esprit est saisi à chaque instant d'une de ces
impatiences fébriles qui bouillonnent en nous jusqu'à un véritable
accès de colère, croyant toujours toucher à un but qu'on lui dérobe
toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon
procédé pour le convaincre. Voltaire, à cet égard, pensait comme nous;
il bénit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage,
quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon.