Le 4 août, cependant, il sentit que la vague qui l'avait
délicieusement caressé les premières semaines, secouait trop fortement
sa charpente. Il écrivit à son frère qu'il désirait revenir à Paris,
et le priait de venir le prendre à la gare de Trouville, en lui
marquant le jour et l'heure du rendez-vous.
Ce bon frère se préparait à sa rencontre, lorsqu'une dépêche
télégraphique lui annonça qu'il n'avait plus de frère.
Il arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir; il l'avait rendu
quelques heures avant, serein, confiant, résigné, entre les mains du
curé du pays, chargé de bénir sa famille. Un étouffement pulmonaire
l'avait asphyxié en peu de minutes et sans agonie. Né d'un spasme, un
spasme l'avait emporté.
Il savait où il allait; les hommes n'avaient voulu comprendre ni son
âme immense, ni sa poésie; il les quittait sans peine pour la patrie
des méconnus. Mais, méconnu par la foule, il laissait ici-bas ce qui
console de vivre, une famille du sang, et des amis, famille de coeur.
Je suis le dernier qui lui serrai la main; il me l'a laissée toute
chaude encore de sa suprême et convulsive empreinte, et il a emporté
toute chaude aussi dans le ciel l'impression de la mienne.
J'ai donné une larme à son souvenir.
Son frère lui ferma les yeux et l'ensevelit à Rouen, dans le cercueil
d'une soeur adorée, qui avait été la providence de ses mauvais jours;
là, ils dorment ensemble dans une terre étrangère: mais j'aimerais
qu'une main charitable remportât ces deux enfants du Midi aux bords
tièdes et poétiques de la Durance, comme j'aimerais qu'on ramenât mes
dépouilles mortelles près de ceux et de celles que j'y ai déposés
moi-même dans un sol qui ne m'appartient déjà plus, à Saint-Point!
Et maintenant, grande âme, dépaysée dans un corps infirme et dans la
région des faux jugements, des fausses gloires et des faux mépris de
ce bas monde, tu as secoué vigoureusement ce vil tissu de matière, ce
manteau de plomb qui t'embarrassait dans ton essor, et que tu
soulevais à chaque pas comme une lourde chaîne dont les anneaux te
retenaient au sol!
Là, tu estimes à son prix la vaine renommée que donnent les hommes à
ceux qui, dans le langage terrestre, cadencent le mieux leur pensée,
ou qui, se sentant plus forts que le vulgaire, parlent en images
fortes comme eux, et s'expriment en images pénétrantes et neuves, au
lieu de balbutier des pensées communes dans un jargon tout fait!
Tu ris de ceux que le siècle exalte, parce qu'ils répètent les
banalités et les sophismes convenus de leur époque; tu plains ceux
qui, comme toi, pensent leurs pensées à part de la foule, qui les
écrivent ou qui les chantent, ou qui les convertissent en action, et
qui, de leurs chants et de leurs actes, ne recueillent que l'envie ou
le dédain.
Tu vois tout à la vraie lumière, tu nages dans la vérité! Tu
t'abreuves de la divinité des choses idéales, cette divinité du monde
supérieur où tu vis!
Triomphe, âme sublime et tendre! prie pour les amis que tu as laissés
ici-bas, et entre dans ta vraie place, dans le ciel des poëtes, des
martyrs, pour chanter et combattre avec eux; et entre aussi dans le
ciel des colombes, où tu as retrouvé la tienne qui t'attendait;
symbole de tendresse et d'inspiration, pour t'aider à aimer ton Dieu
dans l'éternité, communion de ceux qui s'aimèrent dans la région des
larmes!