SUR LE BOSPHORE.

(SCÈNE ORIENTALE.)

«Un jour de septembre, du haut de ma fenêtre, dans le pavillon de bois

où flottait à Thérapia le pavillon de France, je considérais les

brouillards qui s'élevaient insensiblement de la surface du Bosphore.

On les voyait glisser sur les eaux comme des fumées transparentes,

puis se condenser au-dessus, et s'arrêter immobiles à la moitié des

collines du détroit; de sorte que par-dessous leur couche épaisse

j'apercevais en Asie la base de la montagne du Géant, dont la cime

semblait s'unir à l'Europe par un pont de nuages argentés. Ces nuages

fermaient au loin l'entrée de la mer Noire, qu'on entrevoit de

Thérapia par une courte échappée; et leur ceinture, jointe au calme

des ondes, faisait de cet espace, le plus resserré du Bosphore,

l'image parfaite d'un petit lac.

«Je connaissais cette disposition atmosphérique du canal de Thrace, et

je savais que le soleil en se montrant ne tarderait pas à dissiper ces

brumes qui n'osaient s'attrouper qu'en son absence. Dès qu'il parut,

je descendis sur la rive et je me dirigeai le long du fleuve amer,

marchant moins vite que ses courants. Je voulais suivre les contours

de la plage jusqu'au petit promontoire de _Kalender_ pour revenir par

les hauteurs désertes, en remontant le ruisseau qui prend sa source à

_Krio-Nero_, la fontaine froide.

«Les bruits de ces villages, qui sont autant de ports, s'éveillaient;

les voix des caïdgis (bateliers) se mêlaient aux cris des goëlands; le

brouillard avait laissé sur chaque feuille une goutte de rosée qui

étincelait au soleil; ma promenade fut délicieuse, et je revins chargé

de touffes de bruyères, de daphnés et de cistes fleurissant

d'eux-mêmes au sein de ces solitudes qui touchent de si près au

rivage.

«Comme je tournais le fond du petit golfe de Thérapia, je rencontrai

Athanase Christopoulos, le poëte si célèbre déjà par ses chants

anacréontiques. J'apprenais alors ses odes pour me familiariser avec

le grec moderne, et je recherchais sa conversation, qui n'était jamais

sans profit pour moi. Il se rendait chez l'un de ces mêmes princes

Morusi dont il avait dirigé l'éducation en Moldavie.

«--Quoi! de si bonne heure? me dit-il, quel intérêt vous amène dans

notre quartier grec?

«--Pas d'autre, répondis-je, que le beau temps et le plaisir de voir

Kalender.

«--Je ne puis vous suivre, reprit-il, jusqu'à ce _bon abri_; car je me

figure qu'il faut interpréter ainsi le nom de Kalender, souillé vers

sa fin d'une terminaison turque. C'est le _kalos endios_ dont nous

parlent les vieux géographes du Bosphore. Mais je veux au moins animer

le début de votre promenade par quelques souvenirs antiques. C'est ici

l'ancien golfe de _Pharmakia_, où l'on dit que Médée, partie de la

Colchide, déposa des _poisons_, en y laissant leur nom. Mais nous,

Grecs modernes, nous n'avons pas consenti à traduire avec si peu de

politesse envers la fille des rois ce mot de _pharmakia_: ses poisons

étaient des _médicaments_ aussi, et nous avons nommé notre village

_Thérapia_, _la guérison_.

«Au bout de cette anse profonde que protégent contre les vents du nord

la colline et les grands pins de votre palais de France, vous voyez

cet îlot ou plutôt cet écueil, si près de la rive qu'on peut

l'atteindre sans nager? Les flots, toujours tranquilles ici, ne le

surmontent jamais et se contentent de laver et de polir sa roche. Là,

dit-on, la nièce de Circé, Médée, broyait les plantes qui endormaient

les dragons et rajeunissaient les vieillards.

«Si vous ne deviez m'accuser de prendre en main des causes

désespérées, j'aimerais à réhabiliter Médée auprès de mon siècle. On

n'a jusqu'ici voulu voir en elle qu'une fougueuse magicienne, une

épouse forcenée, une mère barbare. La faute première en est à

Euripide, grand ennemi des femmes: pour moi, je m'attache à sa

jeunesse, à son unique amour, à sa primitive innocence; sa passion

m'attendrit beaucoup plus que celle de Phèdre, car elle est bien moins

coupable. Avez-vous lu le troisième chant d'Apollonius de Rhodes?

«--Pas encore, lui répondis-je, mais, comme Homère m'a guidé dans

l'Archipel, je comptais prier les Argonautes de me conduire dans le

canal de Thrace, théâtre de leurs exploits.

«--Eh bien, reprit-il en souriant, si les affaires de l'Europe, un peu

confuses ici, ou si les soupirs de l'empire turc qui croule vous

laissaient demain autant de loisirs qu'aujourd'hui, nous pourrions

lire ensemble ce touchant épisode de Médée avec votre ami, le prince

Nicolaki Morusi, et je vous attendrai chez lui.

«--J'y serai, lui dis-je, mais n'espérez pas m'amener facilement à

aimer Médée. Un de ces grands poëtes latins que vous n'estimez qu'à

moitié, vous, fiers descendants d'Homère et de Pindare, a prononcé

cette sentence: _Il faut que Médée soit féroce ou indomptée....._ Je

m'en tiens là...

«--À demain, à demain! reprit Christopoulos, point de jugement arrêté

d'avance. Et, puisque vous êtes en Grèce, n'en croyez sur leurs héros

ou leurs héroïnes que les Grecs.»

«Là-dessus, nous nous quittâmes, et le lendemain je le rejoignis chez

le Beyzadé Nicolaki Morusi.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 34 / 228 题