CHAPITRE PREMIER.

Où l'on fera connaissance avec les principaux personnages de notre

Odyssée.

«J'ai besoin d'un héros! s'écrie Byron au premier vers de _Don Juan, I

want a hero!_» Dieu merci, nous n'éprouvons point un pareil besoin, en

commençant le récit de ce merveilleux et véridique voyage; nous ne

voulons point un héros, ou plutôt nous ne voulons prendre pour héros

qu'un être aussi peu héroïque que possible.--Et tel était le jeune

Oscar.

[Illustration: Oscar.]

[Illustration: L'abbé Ponceau parut un matin sur le seuil de la chambre

de son élève, un petit paquet enveloppé dans son mouchoir.]

Il avait une apparence toute unie, la figure de son âge, les manières de

sa condition, qui était honnête; et si sa mère n'eût point été, au temps

de l'empire, une lectrice passionnée des poèmes d'Ossiau, le barde de

Morven, il est à présumer que notre personnage aurait répondu à un nom

mieux d'accord avec son caractère que n'était celui d'Oscar, le fils de

Fingal!

Pour de l'esprit, il se félicitait de n'en pas avoir, attendu le mauvais

usage qu'en font d'ordinaire ceux qui en ont; ce qui ne l'empêchait

point,--comme on le verra dans la suite du voyage,--de dire parfois de

très-bons mots avec une admirable tranquillité de voix et de regard, en

sorte que sa plaisanterie charmait bien des gens par l'air sérieux et

candide qu'elle avait.

Quoiqu'il fût d'ailleurs d'une humeur posée, il ne trouvait rien de plus

sot que les jeunes gens graves, «l'espoir du siècle,» qui se sont fait

une loi de ne jamais rire, et il partageait tout à fait l'opinion du

vieux Nestor de Pylos, qui a juré que la plaisanterie est risible.

--Il n'était point poète lyrique.

--Il ne faisait partie d'aucune congrégation néochrétienne.

[Illustration: L'abbé Ponceau.]

[Illustration: Et lorsque son maître s'ingéniait à trouver les rébus de

l'Illustration Van s'élançait sur la table.]

[Illustration: Les divers types des voyageurs.]

--Il ne chantait point la romance, et, s'il jouait agréablement de la

flûte, il n'en jouait guère que pour lui.

--Il ne s'exerçait point à la parole dans les conférences politiques de

tribuns impubères... «Pourquoi avez-vous désarmé notre flotte? demande

un bachelier de l'extrême gauche.--L'Europe nous avait fait des

concessions!» répond une jeune _borne_, de la classe de 1844.

--Il ne parlait jamais à son cheval qu'en pur français, sans alliage

britannique.

--Il détestait le tapage, si cher aux jeunes Français de toute

condition.

--Il ne parlait jamais littérature.

--Il était abonné à _l'Illustration_, dont il a jusqu'ici deviné tous

les rébus.--Ce qui ne l'empêchait point d'avoir, dans l'esprit, une

pointe de scepticisme.

[Illustration: Oscar déposa sa flûte sur sa table, ouvrit son

secrétaire, en tira un médaillon, et resta deux bonnes minutes à le

contempler sans mot dire.]

[Illustration: Un jour qu'il passait dans une rue détournée, pleine

d'ombre et de silence, Oscar entendit tout à coup une jolie voix qui

chantait.]

Quant à sa position sociale, il n'avait ni père, ni mère, ni cousins, ni

oncles, ni frères. C'était l'homme le plus orphelin qu'on put imaginer:

mais, comme il n'avait jamais connu la joie de la famille, il ne s'en

souciait guère, et il n'aurait pas donné un écu pour avoir un

parent.--Notez qu'avec de l'argent on peut se procurer des cousins de

tout prix.--Il prétendait même, à cause de sa propension naturelle à

voir les choses par leur bon côté, que la nature l'avait traité en

enfant gâté, puisqu'elle lui avait épargné la douleur de perdre ses

ascendants; et souvent il disait qu'on a bien assez affaire de mourir

soi-même, sans prendre un intérêt de surcroît dans la mort des autres.

Ce n'est pas, cependant, qu'il n'eût un très-bon coeur, mais il croyait

que la tendresse n'est point au prix du chagrin, redoutait en tout le

trouble de la vie, détestait les occasions de douleur, et se plaignait

d'avoir des dents parce qu'il devait les perdre.

Joignez à cela qu'il aimait à suivre le fil de ses idées quand il

songeait, comme le fil de l'eau, quand il était sur la rivière,--la

pente de son rêve, quand il rêvait, comme la pente de la route, quand il

se promenait. Où vous le voyiez, c'était toujours là qu'il allait; et

quand vous le preniez amicalement par le bras, en lui faisant faire

volte-face, votre chemin se trouvait encore être le sien... jusqu'à

l'heure du dîner pourtant, car il ne voulait point, d'une minute, faire

attendre son cher abbé, qui certainement ne se serait pas, sans lui, mis

à table.

Le cher abbé était l'homme du monde qu'il aimait le mieux, peut-être

parce qu'il n'y avait point au monde d'homme plus aimable.

Le jour où l'éducation du jeune Oscar fut accomplie et que son

précepteur n'eut plus rien à lui apprendre, le vieil abbé parut, au

matin, sur le seuil de la chambre de son élève; il avait un petit paquet

enveloppé dans un mouchoir de couleur et passé par le noeud dans la

poignée de son parapluie, qui reposait sur son épaule droite.

«Mon cher Oscar, disait-il d'une voix très émue; maintenant, je ne suis

plus bon à rien qu'à manger votre pain, et je m'en vais retourner dans

mon village, vivre de ma petite rente...»

Le jeune Oscar connut pour la première fois de sa vie, et pour la

dernière, nous l'espérons, le sentiment de la colère; mais c'était une

colère effroyable, et Oscar jurait, par tous les dieux et tous les

diables, que M. l'abbé ne s'en irait point; dût-il être obligé de

l'enfermer, à perpétuité, dans sa jolie chambre, qui avait vue sur le

jardin.

Si bien que le bon abbé finit par pleurer de tout son coeur, et convenir

qu'il était de la dernière impossibilité qu'il s'en allât:

1° Parce qu'il y avait quinze ans qu'il était dans la maison;

2° Parce qu'il avait tenu lieu de père et de mère à son élève;

3º Parce qu'il continuait encore à lui servir de l'un et de l'autre.

Et il fut arrangé que l'ancien précepteur toucherait, comme par le

passé, ses modestes honoraires, à titre d'avances sur le gain

considérable qu'il devait retirer un jour de son grand ouvrage de

géographie ancienne et moderne,--commencé depuis vingt ans au moins.

Car l'abbé Ponceau était un géographe insigne, un géographe à faire

pâlir Strabon chez les Romains, el Malte-Brun chez nous. Il est vrai

qu'il savait à peine le nom de deux ou trois départements, et ne

connaissait pas d'autre chef-lieu que Paris, mais il possédait

pertinemment les anciennes lieutenances et prévôtés, les anciens

bailliages et gouvernements seigneuriaux, et il vous eût appris

qu'autrefois, dans le Roussillon, les hommes étaient vêtus à la

française et les femmes à l'espagnole.

Fort instruit au demeurant, mais à la mode de M. Shandy, le père de

Tristram, «qui lisait toutes sortes de livres, comme tous ceux qui

aiment les livres;» ce qui donnait à sa conversation une apparence

bigarrée, sous laquelle pourtant se cachait une sagesse peu commune, et

cette finesse discrète des bonnes gens.

L'homme qu'il admirait le plus au monde, c'était l'Anglais sir William

Jones, qui, à l'âge de trente-cinq ans, résolut de ne plus apprendre de

rudiments d'aucune espèce, mais de se perfectionner d'abord dans les

douze langues qu'il savait le mieux:--il en parlait déjà vingt-huit!

L'abbé Ponceau avait soixante ans bien sonnés (grâce à la chasteté

inaltérable de sa vie, il n'en paraissait que cinquante), l'oeil doux,

les joues grasses et vermeilles, la jambe pote, les mains blanches, le

ventre épanoui, toutes ses dents, dont il faisait un usage modeste, des

lunettes ordinaires en hiver, et vertes en été, à cause du soleil.--Tel

était à peu près le digne homme. Joignez encore qu'il portait la culotte

courte, par respect pour les anciens usages, et une longue, redingote

noire boutonnée sous le menton.--Au moral, il était très-amoureux de la

propreté, ridiculement susceptible à l'endroit de son linge, et se

mouchait toujours du côté de l'ourlet. Après cela, un vrai Michel Perrin

pour la bonté du coeur et celle de l'esprit.

Et ne dirons-nous point quelques mots ici du petit Van, l'ami de toute

la maison, le favori du vieil abbé, et le confident intime d'Oscar? Le

petit Van était Hollandais, et de là lui venait son nom, et certainement

il mériterait, d'occuper, à lui seul, tout un chapitre dans l'histoire

des chiens célèbres; car j'oubliais de vous dire que c'était un petit

chien non, gros comme le poing, et tout perdu dans les touffes luisantes

de ses longues soies.--Ce n'est point à dire pourtant que le petit Van

eût aucun de ces talents de société qui élèvent un chien au-dessus de

bien des bipèdes; non, il ne savait point danser le menuet, ni battre du

tambour: ni jouer aux cartes, ni même apporter la pantoufle, mais il

était incomparable pour aimer son maître: c'était là son unique talent,

et vous avouerez qu'en somme celui-là en vaut bien d'autres. Quand le

jeune Oscar jouait de la flûte, le petit Van, gravement assis sur son

derrière, regardait avec des yeux sérieux le cher musicien, et il

faisait entendre à l'unisson je ne sais quel gloussement qui marquait sa

joie. Et lorsque son maître s'ingéniait à trouver le nouveau rébus de

_l'Illustration,_ Van s'élançait sur la table verte, flairait

mystérieusement la maudite charade, et prenait un air pensif.--Une fois

le mot trouvé, le petit Van se réjouissait de tout son corps, et aboyait

avec allégresse.--Bien certainement ce petit chien-là sera du voyage, et

toutes nos sympathies lui sont acquises des à présent.

Maintenant les personnages sont connus suffisamment pour que nous

n'ayons point peur de nous mettre en route avec eux. Mais pourquoi se

mettaient-ils en route?

L'Illustration, No. 0068, 15 Juin 1844 · 第 8 / 16 题