Répondez-moi sans me rien dire
Si vous craignez un tendre aveu
Répondez-moi par un sourire
L'amour se contente de peu
Répondez-moi bonheur suprême
Que vous ne chérirez que moi.
Si vous m'aimez autant que j'aime
Répondez-moi
Répondez-moi.
Les Chemins de Fer.--L'État--Les Compagnies.
La chambre des députés vient d'entamer la discussion des projets de loi
relatifs à l'établissement des grandes lignes qui doivent unir Paris à
Bordeaux, à Lyon, à Strasbourg, à la frontière du Nord, au centre de la
France, etc. Dans ce moment décisif, où tout ce que le pays renferme de
bons citoyens doit désirer que les mesures arrêtées par le pouvoir
législatif soient prises exclusivement dans des vues d'intérêt général,
nous croyons utile de donner un résumé rapide des diverses
considérations qui se rattachent au sujet.
On sait d'abord en quels termes la question est posée aujourd'hui. La
loi du 11 juin 1842 a décidé que l'on exécuterait, sur les fonds du
trésor, les terrassements et les travaux d'art des grandes lignes de
chemins de fer; que l'État, les départements et les communes intéressées
paieraient les indemnités de terrain; que l'exploitation de ces chemins
serait confiée à des compagnies; enfin, que l'exécution même pourrait
être concédée moyennant des subventions du trésor.
La première et la plus difficile partie des travaux entrepris en vertu
de la loi du 11 juin 1842 est actuellement terminée, ou dans un degré
notable d'avancement, sur les chemins de fer de Paris en Belgique,
d'Orléans à Tours, d'Orléans à Vierzon, etc. L'État n'a pas failli à la
tâche qui lui était imposée. Il l'a accomplie dignement, avec
promptitude, avec économie. Les ouvrages sont exécutés partout avec ce
caractère de solidité qui est loin de nuire à l'aspect général, et que
nécessite une sage prévoyance; les dépenses effectives ne dépassent
presque nulle part les estimations des projets, et, sur certains points,
elles seul restées au-dessous. Le reproche d'incapacité, que l'on a si
souvent et si bruyamment adressé à l'État, est dune jugé; ceux-là même
que des intérêts privés, que des passions, ou que l'erreur d'un instant
avaient entraînés, n'osent plus répéter les allégations erronées, et
souvent odieuses, dont certaine partie de la presse et la tribune
retentissaient naguère. Des hommes honorables sont venus proclamer
qu'ils s'étaient trempés, prenant soin de montrer par cette démarche, si
digne d'éloges, qu'ils avaient été de bonne foi dans l'erreur, et qu'ils
se rendaient aussitôt qu'ils reconnaissaient la vérité.
D'un autre côté, les profits considérables que réalisent les compagnies
exploitantes des chemins de Rouen et d'Orléans ont ranimé plus que
jamais l'ardeur, si longtemps éteinte, des spéculateurs. Des compagnies
nombreuses se sont formées, et viennent réclamer, au nom de la loi de
1842, une concession à long terme (de quarante ans environ), soit des
lignes déjà construites par l'État, soit des chemins à établir
prochainement, à charge par elles d'achever les travaux en posant la
_superstructure_, et de se munir du matériel nécessaire à
l'exploitation. Ces compagnies sont désignées par l'épithète de
_financières._
Les compagnies _fermières_ qui se sont formées en concurrence avec
celles-ci ont des prétentions plus modérées. Elles laissent à l'État le
soin d'achever complètement les chemins de fer; et, moyennant la
fourniture du matériel, son entretien et celui de la voie, dépenses
qu'elles prennent à leur charge, elles demandent une concession dont la
durée maximum serait de douze ans.
Il existe enfin un troisième système qui compte, dans les Chambres et
dans la presse de toutes les nuances d'opinions, de nombreux partisans,
parmi lesquels nous nous rangeons. Nous voulons parler de l'achèvement
complet et de l'exploitation par l'État.
Examinons successivement les arguments présentés à l'appui de ces trois
systèmes différents.
D'abord, en ce qui concerne les compagnies financières, nous trouvons,
dans une brochure qui n'a pas trois mois d'existence, mais qui est
cependant déjà célèbre, le manifeste le plus hardi, le plus belliqueux
que l'on ait publié en leur faveur, c'est là que les partisans de
l'aristocratie d'argent ont réuni tous leurs arguments les plus
décisifs, arguments que nous résumons sous forme aphoristique, dans leur
expression la plus simple, sans rien y ôter de leur force non plus que
de leur naïveté.
1º Les travaux publics bien entendus sont profitables à tout le monde,
sans rien coûter à personne.
2º L'État ne doit faire de travaux d'utilité publique que ceux qui ne
peuvent absolument rien lui rapporter, «et que l'industrie privée a
refusé d'exécuter, _même au prix des plus grands encouragements.»
(Sic.)_
3º L'État ne doit pas regretter la privation de bénéfice qui résulterait
pour lui de l'abandon des lignes de chemins de fer les plus productives;
car, autrement, il devrait aussi se réserver le monopole de la
fabrication des fers, des draps, des soieries, des vêtements, etc.
4° Il faut se réjouir «de tout ce qui tend à augmenter cette fortune de
chacun, qui est la fortune de tous, au point de vue de l'économie
publique.»
5º Les chemins de fer exploités par l'État ne rendront pas les mêmes
produits qu'entre les mains des compagnies, par beaucoup de raisons, et
entre autres «parce qu'il sera plus mal placé que personne pour choisir
un personnel d'élite auquel le feu sacré, l'intérêt privé (sic)
manquerait toujours».
Le premier de ces arguments est d'une parfaite évidence pour tout le
monde, et nous pouvons nous dispenser de nous y arrêter, parce qu'il ne
prouve rien en faveur des compagnies.
Le second, le troisième et le quatrième ne sont pus moins clairs, mais
reposent sur des bases plus contestables. Nous ne comprenons pas bien
pourquoi l'État s'interdirait de profiter de toutes les sources propres
à accroître directement ses revenus, et se réserverait, avec un soin
scrupuleux, toutes les mauvaises affaires, celles dont personne ne
voudrait à aucun prix. Ce serait trop bien justifier la qualification
d'incapacité dont on l'a si souvent gratifié. Il réclame la propriété
exclusive et l'exploitation des chemins de fer comme une branche
d'industrie nouvelle, trop importante pour qu'on l'abandonne à tous les
abus d'une exploitation faite dans l'intérêt exclusif d'une compagnie,
trop fructueux pour qu'on ne doive pas en faire profiter le trésor
public; il la réclame comme il a réclamé et conservé le monopole de la
fabrication des tabacs et celui du transport des lettres. Les maîtres de
forges, les fabricants de draps et de soieries, les tailleurs, les
marchandes de modes, etc., peuvent se rassurer; de longtemps, au moins,
ils n'ont à craindre que l'État les exproprie pour façonner tout seul et
sans concurrence les produits de leur indutrie. Aussi ne paraissent-ils
pas s'émouvoir beaucoup du cri d'alarme qui leur a été jeté.
Oui, sans doute, il faut se réjouir de tout ce qui tend à augmenter la
fortune de tous. Mais nous sommes moins sensible, nous l'avouerons, à
l'accroissement, de la fortune de chacun de ceux qui ont été assez
favorisés pour placer à coup sûr, dans certaines entreprises de chemins
de fer, des sommes dont la valeur est aujourd'hui doublée. Les capitaux
consacrés à l'exécution des lignes de Paris à Orléans et à Rouen
n'auraient rien perdu, que nous sachions, à être placés par l'État; et
s'il n'en était pas résulte d'augmentation pour la fortune du chacun
dont parle l'avocat des banquiers, cependant _chacun_, dans le sens
grammatical du mot, aurait pu se réjouir de voir l'État percevoir des
profits dans une entreprise utile à tous.
Quant au cinquième et dernier argument, il nous suffira de l'avoir
reproduit textuellement. Grâce aux sentiments généreux que l'on n'est
point encore parvenu à étouffer dans la masse de la population
française, de pareilles doctrines ne sont pas dangereuses. Bien loin de
là, il importe au triomphe des vrais principes que les partisans les
plus honorables d'une mauvaise cause prennent eux-même le soin de
dévoiler, dans leur repoussante nudité, les conséquences de leurs
erreurs.
L'intérêt privé, voilà donc le feu sacré! L'amour du bien public, la
haine de l'injustice, l'enthousiasme de la gloire et de la liberté,
l'abnégation de soi-même, le dévouement à l'amitié, à la famille, à la
patrie, vains mots que tout cela!--Au fond de cette phraséologie de
convention, il n'y a qu'un fait, l'intérêt privé.--Prenons donc en pitié
les hommes généreux de tous les temps et de tous les pays qui se sont
sacrifiés à ces folles idées; l'immortalité que leur décerne la voix du
peuple n'est que le résultat de l'ignorance et de la barbarie des
masses. Encore quelques progrès dans la voie où nous marchons, et les
plus nobles caractères de notre grande révolution ne seront plus que des
types ridicules. Et vous, hommes de bien qui, placés sur un théâtre
moins en évidence, avez consacré à votre pays les fruits de vos veilles
et de vos travaux! Brémontier, lorsque tu préservais, dans les landes de
Gascogne, une contrée entière envahie par les sables! Fresnel, quand tu
t'épuisais dans ces recherches dont les résultats merveilleux, appliqués
aujourd'hui à l'éclairage de nos côtes, sauvent tous les ans la vie à
des milliers de navigateurs! Vicat, toi qui le premier as trouvé des
moyens toujours certains, toujours faciles, de donner à nos édifices, à
nos habitations, à nos constructions de tout genre, la salubrité et la
solidité, qui n'étaient auparavant que l'effet du hasard et des
circonstances locales; lorsque tu divulguais les résultats de tes
ingénieuses analyses, épargnant ainsi à ton pays plusieurs millions
chaque armée, et donnant à tous les travaux publics qui s'y exécutent
des chances de durée que n'avaient pas les ouvrages si vantés des
Romains! Brémontier, Fresnel, Vicat, Sganzin, Prony, Navier, Coriolus,
et vous tous, ingénieurs illustres, dont le nom n'est prononcé qu'avec
respect, même dans les pays étrangers, le feu sacré vous manquait! Il
manque aussi à vos dignes émules, il manque à vos jeunes successeurs.
Non, sans doute, l'intérêt privé n'était pas votre mobile, et n'est pas
encore le leur. «L'État.» au service duquel ils ont consacré leur vie,
«sera plus mal placé que personne pour choisir,» parmi de tels hommes,
«un personnel d'élite.» Du reste, malgré l'appui que les compagnies
financières ont trouvé au sein même des Chambres, leur cause est
désormais jugée. Parmi les publications qui ont le plus contribué à
éclairer le public sur la valeur des prétentions de ces compagnies, nous
signalerons deux brochures de M. Bonnardet de Lyon. Sagement pensées,
écrites avec élégance, ces brochures se recommandent par un sentiment
profond de moralité, qui prête aux arguments de l'auteur une force que
n'ont pas ceux de ses adversaires. Spirituel autant que judicieux, M.
Bonnardet a déversé sur le manifeste publié par le défenseur officieux
des compagnies financières, un ineffable ridicule. Nous espérons mettre
bientôt nos lecteurs à même d'en juger. Les compagnies financières,
après avoir réclamé naguère la garantie d'intérêt avec concession de
quatre-vingt-dix-neuf ans, préfèrent aujourd'hui ce qu'elles appellent
plaisamment le système de _garantie réciproque_. Voici en quoi consiste
ce système:
«L'État serait chargé des travaux d'art évalués à 200,000 f. par
kilomètre; il paierait, en outre, avec les communes et les départements,
toutes les indemnités de terrain. Les compagnies fourniraient les rails,
évalués à 100,000 fr., et le matériel à 50,000 fr. La concession serait
pour les bonne» lignes de 46 ans et 324 jours. L'État garantirait à la
compagnie, pendant ce temps et à tout événement, 4 p. 100 de son
capital. Il serait admis postérieurement à la compagnie, à un
prélèvement de 4 p. 100, aussi de son capital, mais sans garantie. Le
surplus des produits appartiendrait en totalité à la compagnie.»
Nous avouerons volontiers maintenant que nous accepterions comme un
immense bienfait les offres de compagnies fermières, plutôt que de
passer sous les fourches caudines des compagnies financières. Il est
clair, en effet, qu'en aliénant, pour une dizaine d'années seulement,
l'exploitation des chemins de fer, l'État ne peut s'exposer à manquer
les bénéfices considérables que lui enlèverait une concession d'une
quarantaine d'années. Mais ce système, quoique incontestablement
supérieur au premier, n'est pas encore sans inconvénient: il
entraverait, en général, l'action régulatrice de l'État, qui ne
pourrait, à son gré, modifier les conditions du bail, conformément aux
progrès de l'art, ni les tarifs suivant les besoins des populations. Si
la condition du rachat du matériel et de la voie, à dire d'expert, lors
de l'expiration du bail, si l'intérêt même de la compagnie fermière
offrent des garanties suffisantes d'un bon entretien, la courte durée
des baux ne permettrait pas d'espérer que des perfectionnements majeurs,
même d'une utilité incontestable, fussent admis par les exploitants, dès
qu'il faudrait, pour cela, une dépense un peu considérable. Aussi ne
considérons-nous le fermage à court terme que comme une mesure
transitoire, admissible sur quelques lignes moyennant certaines
conditions qui, sans compromettre les intérêts des exploitants,
laisseraient à l'État des moyens d'action suffisants. Comme mesure
définitive, nous pensons que l'achèvement complet et que l'exploitation
par l'État doivent être préférés, et que ce principe doit être inscrit
dans tous les baux à courts termes qui pourraient être concédés.
Il n'y a que deux cas où, suivant nous, l'État puisse consentir à se
dessaisir, pour un laps de temps de trente à quarante années au plus, de
la propriété ou de l'exploitation d'un chemin de fer: 1º une ligne
projetée, tout en ayant un caractère prononcé d'utilité publique, ne
peut être classée au rang de celles qu'il est nécessaire d'ouvrir, et
qu'une compagnie ayant obtenu, dans les localités intéressées, soit les
capitaux nécessaires, soit la garantie d'un minimum d'intérêt, offre
d'exécuter complètement à ses risques et périls, il y aura lieu de
prendre ses propositions en grande considération et de les accepter, à
moins de motifs graves; 2º une compagnie financière se présente pour
appliquer à ses risques et périls, sur une ligne longue, mais dont les
produits sont douteux, un système de locomotion ou de construction
nouveau, qui, s'il ne trompe pas les espérances qu'on en a conçues,
donnera une économie notable dans les frais de construction et
d'exploitation. Tel est le cas d'une soumission qui vient d'être faite
pour l'emploi simultané, sur la ligne de Strasbourg, du système
atmosphérique et des convois articulés de M. Arnoux. Il est évident qu'à
moins de repousser tout progrès, on peut accueillir une soumission de ce
genre, à moins, toutefois, que le gouvernement ne se charge lui-même de
l'expérience, ce qu'il devrait faire pour tout système nouveau dont les
avantages lui seraient complètement démontrés.
Mais, à part les deux cas que nous venons de signaler, à part la durée
d'un bail provisoire et à court terme, les raisons les plus puissantes
et les plus décisives se réunissent en faveur de l'exploitation comme de
l'exécution par l'État.
L'État, les départements et les communes, par l'exécution de la loi de
1842, vont se trouver grevés d'une dépense d'environ 600 millions. Les
chances défavorables, lesquelles ne se rencontrent que dans la
confection des travaux, n'existent que pour le trésor; et lorsque plus
des trois cinquièmes de la dépense totale auraient été prélevés sur les
contribuables, on viendrait dire aux capitalistes: «Vous n'avez pas pu
exécuter les chemins de fer; permettez-nous de vous offrir ceux que nous
venons de confectionner plus qu'à moitié; vous n'avez plus, pour en
récolter les produits, qu'à les achever, moyennant une dépense
notablement moindre que la nôtre.»
Cet appel serait certainement entendu pour toutes les lignes
fructueuses; mais, pour les lignes peu productives, elles resteraient à
la charge de l'État, qui ne pourvoirait à leur exploitation qu'au moyen
de sacrifices sans compensation. L'État se trouverait donc dans la
triste nécessité de déshériter une portion notable du territoire de ces
voies de communication perfectionnées ou bien d'écraser les
contribuables au profit de quelques compagnies privilégiées.
On a parlé des charges qui pèsent sur nos fiances et des difficultés
d'un emprunt. On s'est réjoui de trouver les capitaux nécessaires à
l'achèvement de quelques lignes productives, parce que, dit-on, l'État,
en acceptant ces capitaux, se trouvera garanti des chances défavorables
qu'il trouverait pour la réalisation de l'emprunt en cas de
guerre.--Mais a-t-on oublié la distinction essentielle à faire entre les
dépenses productives et celles qui ne le sont pas? ne sait-on pas que
nul n'a un crédit plus solide, mieux établi, plus justement mérité que
l'État? n'est-ce pas à lui que se sont adressées, que s'adressent encore
tous les jours les entreprises malheureuses? n'est-ce pas lui qui a
soutenu de ses fonds ou de son crédit les chemins de fer de la
Grande-Combe, de Versailles (rive gauche), de Bale à Strasbourg,
d'Orléans, de Rouen, du Havre, d'Adrezieux à Roanne? Si les actions du
chemin de fer à peine commencé entre Avignon et Marseille sont cotées
aujourd'hui à plus de 70 pour cent au-dessus du prix d'émission, est-ce
à la puissance de l'industrie privée ou aux 30 millions donnés
gratuitement par l'État qu'il faut l'attribuer? et si quelque crise
extérieure venait à rendre plus onéreuses les condition» d'emprunt,
pense-t-on que l'industrie ne sentirait pas elle-même le contre-coup de
cette crise? ose-t-on prétendre qu'elle seule resterait ferme et
inébranlable dans l'exécution de ses engagements, tandis que le crédit
public éprouverait de rudes atteintes?--L'histoire édifiante de la
compagnie du chemin de fer d'Orléans, telle que M. Bartholomy a oublié
de nous la dire, mais que M. Bonnardet n'a pas manqué de nous rappeler,
celle de feu la compagnie des Plateaux, et bien d'autres encore sont là
pour nous prouver ce que nous devons attendre des capitalistes quand le
moindre danger menace leurs écus.
Concluons donc hardiment qu'il n'y a pas une difficulté possible pour
l'État qui ne se présente aussitôt en s'aggravant pour les compagnies.
Quant à l'avantage prétendu d'attirer en France les capitaux étrangers,
voici comment on peut l'évaluer.
Une somme de cent militons est nécessaire à une compagnie financière
pour l'exploitation d'une _bonne ligne_; elle s'adresse aux capitalistes
anglais, qui souscrivent pour cinquante millions. Les actions portant
intérêt à 5 pour 100 sont émises à la Bourse de Paris avec prudence et
habileté, tenues dès l'origine un peu au-dessus du cours. Tout d'abord
elles montent; les actionnaires arrivent, regardent, s'échauffent, se
précipitent de peur d'en manquer; et bientôt, grâce à l'affluence des
demandes, les actions sont à 30 pour cent au-dessus du prix d'émission.
L'Anglais se défait prudemment et sans bruit de toutes celles qu'il a,
et remporte chez lui 25 millions de bénéfice net, perdus pour la France
en cette affaire, prêt d'ailleurs, quand on voudra à passer à une autre.
Nous ne parlons pas de l'inconvénient de laisser dans les mains d'une
compagnie, d'un étranger peut-être, l'exploitation ou même le choix de
lignes trop importantes pour que l'État dût s'en dessaisir, aussi bien
que le choix et la direction d'un personnel immense; du débordement
effréné que prendrait l'agiotage sous l'influence de l'émission des
actions de vingt compagnies différentes; des souffrances qui peuvent
résulter pour le commerce et l'industrie de l'abandon où ils seraient
pendant un long espace de temps, à la merci de tarifs fixés d'avance, et
que l'État, au contraire, aurait été libre de modérer, de régler dans
l'intérêt de tous.
L'expérience si chèrement acquise par les marchés qu'imposèrent les
compagnies des canaux en 1822 et 1823 ne peut être perdue. Elle prouve
que la stipulation du rachat serait toujours illusoire, puisqu'elle ne
pourrait s'opérer qu'à des conditions trop onéreuses pour que l'État put
les accepter.
Que cette expérience nous serve donc; que tous les hommes honnêtes, que
tous ceux qui veulent le bien public du fond du coeur réunissent leurs
efforts; qu'ils s'entendent, au besoin, pour manifester, par les voies
légales, une opinion au triomphe de laquelle la France devra un
développement incalculable de prospérité, de richesse et de puissance.
Algérie.
LE TELL ET LE SAHARA ALGÉRIENS.--POSTES AVANCÉS SUR
LA LIMITE DES DEUX RÉGIONS.--INVESTITURE DES CHEFS
KABYLES.--HOSTILITÉS SUR LA FRONTIÈRE DU MAROC.--
EMBARQUEMENT DES TROUPES A TOULON ET A PORT-VENDRES.
La chambre des députés a consacré ses séances des 5 et 6 juin à la
discussion du projet de loi tendant à ouvrir au ministre de la guerre,
en 1844, un crédit extraordinaire pour subvenir à l'entretien en Algérie
des 15,000 hommes qui s'y trouvent en excédant de l'effectif déterminé
par le budget. Deux graves questions avaient été soulevées par le
rapport de la commission chargée de l'examen de ce projet: d'une part,
celle du maintien d'une caisse coloniale distincte du trésor de l'État;
de l'autre, celle de la conservation des postes permanents de Zebdou,
Saïda, Tiaret, Teniet-el-Had et Boghar, dans la partie occidentale de
nos possessions. Sur la première, la Chambre a ajourné sa décision
jusqu'à la discussion du budget. Elle s'est prononcée sur la seconde à
une forte majorité, contrairement à l'avis de sa commission, qui avait
propose de renfermer la ligne de notre occupation permanente dans une
limite plus centrale, sur les cinq points de Tlemcen, Mascara,
Orléansville, Milianah et Médeah. La loi a été adoptée par 190 boules
blanches contre 55 boules noires.
Ce vote, appelé peut-être à exercer une heureuse influence sur les
destinées de notre conquête, est dû en partie à deux solides et
remarquables discours de MM. de Corcelles et Gustave de Beaumont, non
moins qu'aux savantes investigations d'un membre de la commission
scientifique de l'Algérie. M. le capitaine du génie Carette vient en
effet de publier et de distribuer aux Chambres l'extrait d'un ouvrage
manuscrit qu'il a remis au ministère de la guerre, et qui a pour titre:
_Recherches sur la géographie et le commerce de l'Algérie méridionale._
Dans cet écrit plein d'observations et de faits, M. Carette a le premier
porté la lumière la plus vive sur une contrée avant lui inexplorée, en
même temps qu'il a résolu le problème de la limite naturelle de
l'Algérie un sud, problème si intéressant pour l'extension comme pour la
consolidation de notre empire africain. Grâces à une enquête poursuivie
par lui sans relâche, pendant un séjour de trois années tant dans la
province de Constantine que dans la régence de Tunis, il est parvenu à
nous initier aux mystères du Sahara algérien, au delà duquel n'apparaît
plus qu'un désert incommensurable. Les deux cartes qui accompagnent son
important travail ne laissent plus à cet égard la moindre incertitude,
surtout quand on n'ignore pas qu'elles oui été composées avec plus de
six mille itinéraires dressés sur les témoignages consciencieusement
contrôlés des habitants mêmes du pays. Nous savons enfin aujourd'hui,
par la démonstration géographique de M. Carette, jusqu'où notre conquête
peut s'étendre, et quelles limites il lui est désormais interdit de
franchir.
L'ancienne régence d'Alger est partagée en deux zones: le _Tell_,
l'ancien _Tellus_ romain, le pays des céréales (dix mille lieues cariées
environ), comprenant la région fertilisée par de nombreux cours d'eau, à
peu près quatre militons d'habitants, et deux cent cinquante lieues de
côtes sur une profondeur de quarante lieues. Au sud du Tell, le _Sahara
algérien_ ou région des palmiers, que nous appelions le désert avant de
le connaître, et qui comprend dix-sept mille lieues carrées, avec
quatre-vingt mille habitants.
Le Tell se décompose lui-même en deux parties que les indigènes
désignent par les noms de _Sahel_ et de _Shakh_. Sahel signifie
littéralement bord, rivage. C'est en effet cette partie montagneuse du
littoral qui borde la Méditerranée. Shakh est le pluriel du mot sehkha;
c'est le nom donné aux plaines de sel, et les indigènes l'appliquent par
extension à toute la zone plate, composée en partie de bassins fermés
qui règnent entre les montagnes du Sahel et la chaîne de séparation du
Tell et du Sahara.
Le Tell, ou l'Algérie septentrionale, produit les céréales et la laine
brute. Le Sahara, ou l'Algérie méridionale, produit des fruits et des
étoffes de laine. Le Tell conserve, pendant l'été, de l'eau et des
pâturages; les landes du Sahara ne se couvrent d'eau et de pâturages que
pendant l'hiver. Il résulte de ces diverses propriétés que chaque année
le Sahara est obligé de venir demander au Tell de l'herbe pour ses
troupeaux, du pain et du travail pour ses habitants.
Toutes les tribus du Sahara obéissent à cette loi impérieuse de leur
existence. C'est vers la fin du printemps que commence le mouvement
général de migration, et, comme ce mouvement est aussi régulier dans ses
détails que dans son ensemble, l'Algérie présente tous les ans, à la
même époque, un curieux spectacle. Toutes les populations du Sahara
s'acheminent lentement vers le Nord, emmenant avec elles toute la cité
nomade, les femmes, les chiens, les chameaux, les troupeaux et les
tentes, tandis que les habitants du Tell s'acheminent, mais
individuellement, vers le Sud, n'emportant que des marchandises, et
laissant la famille aux champs paternels. Les tribus du Sahara passent
l'été dans le Tell, où règne, pendant ce temps, une grande activité
commerciale. La fin de l'été donne le signal du départ, signal accueilli
avec joie, parce qu'il annonce le retour au pays natal. On charge les
chameaux, on ploie les tentes, les cités ambulantes se mettent en marche
vers le Sud, à petites journées, comme elles sont venues, et arrivent
dans le Sahara à l'époque de la maturité des dattes, c'est-à-dire vers
le milieu d'octobre.
Les lieux qui servent de théâtre à ces congrès périodiques de tous les
producteurs algériens sont des points d'une importance incontestable,
véritables centres de domination, dont le cercle d'activité, embrassant
le Tell et le Sahara, s'étend de la Méditerranée au désert. Les marchés
où s'arrête cette marée annuelle sont, en quelque sorte, les ports du
Sahara; ils reçoivent tous les arrivages des îles ou des oasis du désert
algérien. C'est là que les intérêts du Sud viennent se rattacher aux
intérêts du Nord; c'est là que, de tout temps, des droits étaient
perçus: le teksa (droit d'entrée du Tell), le meks (droit de marché), la
lezma (impôt, droit de répartition sur la tribu); c'est de là enfin,
connue le dit M. Carette, que l'Algérie méridionale peut être conduite à
longues guides.
Chacun de nos postes avancés, dans la province de l'Ouest (Oran), est
aujourd'hui à portée de l'un de ces marchés, qui réunissent annuellement
les deux régions. Boghar commande lu marché des Ouled-Mokhtar;
Temet-el-Had, le marché des Ouled-Aïad; Tisrey, le marché des Loha;
Saïda, le marché des Djafras; Sebdou, celui d'El-Gor. En s'y établissant
d'une manière permanente et définitive, on est le maître de l'Algérie
entière, au Nord comme au Sud. L'expérience n'a-t-elle pas d'ailleurs
prouvé déjà l'utilité de l'occupation de ces postes-frontières pour
asseoir notre domination? N'est-ce pas de Hoghar, de Teniet-el-Had, de
Tiaret, de Saïda, où Abd-el-Kader lui-même s'était d'abord établi, que
sont parties les expéditions qui ont pu renverser la fortune de cet
ennemi aussi persévérant qu'habile, atteindre le haut Chélif, détruire
quelques mois plus tard ses derniers réguliers avec son principal
khalifah, le chasser du Tell dans le Sahara algérien, et du Sahara dans
le Maroc, lui ravir ses moyens d'impôt, de recrutement, d'autorité,
assurer de la sorte, derrière notre armée, une sécurité et des facilités
coloniales que l'on jugeait impossibles il y a trois ans?
Importants sous le rapport politique et commercial, ces postes avancés
ne le sont pas moins sous le rapport militaire, comme point d'appui et
de ravitaillement pour nos colonnes expéditionnaires. Celles-ci n'ont
pas cessé, pendant les mois d'avril et de mai, de sillonner, dans tous
les sens, l'Algérie; et, au 1er mai, les troupes composant l'effectif de
l'armée étaient toutes en campagne.
La plus importante des expéditions a été celle qu'a dirigée le
gouverneur général en personne dans les montagnes kabyles de l'est
d'Alger, pour soumettre ou détruire les tribus de l'ancien kaïdat turc
de Sabaou, placées encore sous l'autorité de Ben-Salem, le khalifah
d'Abd-el-Kader. A la suite de deux engagements sérieux, les 12 et 17
mai, les rassemblements des Kabyles ont été dispersés.
Après le combat du 17 mai, les Flissah ont fait leur soumission; tous
les chefs, conduits par le petit-fils du plus célébré de leurs anciens
cheikhs, Ben-Zamoun, vinrent à notre camp, situé sur l'un des points les
plus élevés de leurs montagnes. Ils crurent devoir s'excuser d'avoir
combattu, et ils le firent en ces termes: «Nous ne pouvions nous
dispenser de combattre pour défendre nos foyers; nos femmes n'auraient
plus voulu nous regarder, ni préparer nos aliments. Nous avions
d'ailleurs promis à Ben-Salem de mourir avec lui, s'il voulait mourir
avec nous. S'il eût tenu sa parole, nous nous serions fait tuer jusqu'au
dernier; mais il a fui au commencement de l'attaque; nous ne lui devons
plus rien.
Il ne reparaîtra plus dans nos montagnes, et nous serons aussi fidèles à
la parole que nous vous donnons qu'à celle que nous lui avions
donnée.»--Le gouverneur général leur répondit qu'il les estimait
davantage pour avoir bien combattu; que les braves guerriers étaient
toujours loyaux, et qu'il comptait sur la fidélité au serment qu'ils
allaient prêter au roi des français.--Les Kabyles ont, il est vrai,
parmi les Arabes la réputation d'être religieux observateurs de leur
parole.
Tous les points de la soumission étant réglés, on a procédé, le 21 mai,
à l'investiture des chefs principaux et secondaires. La musique jouait,
le canon annonçait aux fiers montagnards que le petit-fils de
Ben-Zamoun, Sid-Ali-ben-Hussein, acceptait la loi de la France, et avait
revêtu le burnous du commandement. Il a été nommé agha des Flissah,
tribu composée de dix-neuf fractions, présentant entre elles au combat 8
ou 10,000 hommes armés. On leur a adjoint la confédération des
Guechtoula, et plusieurs autres petites tribus habitant au bord de la
plaine.
Sous le gouvernement des Turcs, les aghas, avant d'entrer en fonctions,
recevaient un breve et, selon l'importance de leur commandement, un
burnous ou une gandourah (espèce de chemisette en tissu de laine
mélangée de soie, à laquelle sa finesse donne l'aspect de la mousseline,
et dont on couvre la tête du fonctionnaire, en le proclamant lors de son
investiture); ils recevaient, en outre, un cachet gravé aux frais du
beylik et destiné à tenir lieu de signature au bas des ordres émanés
d'eux. Ils payaient eux-mêmes au trésor une somme en argent, à titre de
droit d'investiture, ainsi que des gratifications à certains
fonctionnaires, comme le droit de burnous (hak el burnous), le droit de
brevet (hak el thedir). Par compensation, les aghas percevaient des
tribus placées sous leurs ordres un droit de joyeux avènement (ferah),
au moment même de leur nomination, puis, quand ils passaient dans les
tribus, et tout le temps que durait l'exercice de leurs fonctions, des
redevances en nature (dhifah), cadeaux d'hospitalité déterminées par
l'usage et consistant en grains, volailles, bestiaux, beurre, bois et
charbon. Les chefs subordonnés à leur autorité étaient directement
nommés par eux, et leur payaient, à leur tour, un droit d'investiture.
Aujourd'hui les principaux aghas sont nommés par ordonnance royale. Au
moment de leur investiture, ils prêtent entre les mains soit du
gouverneur général, soit des généraux commandant les provinces et
délégués par lui, un serment dont la formule est traduite en arabe, et
qui est ainsi conçu: «Je jure sur le livre saint (le Koran) placé sous
ma main de servir fidèlement le roi des Français et d'obéir exactement
aux commandements du général commandant la province, ou à ceux qui me
seront de sa part transmis par les généraux sous ses ordres. Je jure
d'employer, en toute circonstance, mon autorité d'agha pour le plus
grand bien des affaires, et comme il convient à un homme de bien.»
Ensuite les aghas reçoivent un burnous d'investiture, avec un brevet en
français et en arabe, signé par le ministre de la guerre. Il est dressé
de leur prestation de serment un procès-verbal, au pied duquel le
général appose sa signature et l'agha son cachet. Les aghas touchent un
traitement fixe qui varie, suivant leur importance, depuis 12,000
jusqu'à 4,000 fr.; il leur est accordé aussi une part d'un dixième dans
les prises faites sur l'ennemi, et ils sont dispensés de tout droit
d'investiture.
Les trois aghaliks ainsi organisés et définitivement constitués par
ordonnance royale du 11 juin forment l'un des plus beaux et des plus
riches territoires de l'Algérie; il paraît être l'un des plus peuplés,
s'il est vrai qu'on y compte 40.000 hommes armés.
Les soumissions du kaïdat de Sebaou et des Flissah, complétées par celle
de Ben-Omar, frère de Ben-Salem, ont permis à M. le maréchal Bugeaud,
immédiatement après la cérémonie du 25, d'aller s'embarquer à Dellis,
escorté par tous les chefs qui avaient reçu l'investiture. De retour à
Alger le 27, il en est reparti le 31 pour se rendre à Oran, avec
quelques bataillons et une section d'artillerie de montagne. De graves
événements ont motivé ce départ précipité, en même temps qu'une
concentration de forces imposantes sur la frontière du Maroc.
D'après les dernières nouvelles apportées à Paris par le courrier
d'Afrique du 6 mai, les dispositions hostiles du Maroc se seraient déjà
manifestées par une agression armée. Muley-Abd-el-Rahman, vaincu par les
sollicitations de l'ex-émir et du consul d'Angleterre, se serait enfin
décidé à donner officiellement à Abd-el-Kader l'investiture de khalifat,
avec le commandement de la province du Riff, la plus orientale de celles
qui reconnaissait l'autorité de l'empereur. Cette province s'étend
depuis Thaza, à l'ouest, jusqu'à l'Oued-Momdah à l'est. Elle comprend un
groupe berbère assez considérable, situé sur le littoral, qui compte de
vingt à trente mille fantassins, et, au sud, des Arabes nomades dont la
cavalerie s'élève à dix molle hommes. Muley-Abd-el-Rahman aurait,
dit-on, déjà envoyé sur la frontière un corps de huit mille hommes, et
donné ordre à son fils aîné, gouverneur de la province dont Fès est la
capitale, d'organiser au plus tôt un second corps de dix mille hommes,
dont il doit prendre le commandement pour soutenir et appuyer l'émir. Le
prétexte de cette levée de boucliers serait la violation du territoire
marocain par l'établissement du poste frontière de Lalla-Maghma,
vis-à-vis d'Oudjda, poste qui est certainement installé sur le
territoire algérien, à deux lieues en dedans de ses limites. Un bruit
circule d'ailleurs dans le Maroc. C'est que l'ex-consul anglais aurait
promis à Muley-Abd-el-Rahman l'appui politique de la nation dont il est
le représentant, et même son intervention dans le cas où la flotte
française viendrait à opérer un débarquement ou à bombarder les villes
de la côte.
Par une dépêche datée du camp de Lalla-Maghma, le 30 mai, dix heures du
soir, M. le lieutenant général du Lamoricière rend compte au ministre
que son camp a été attaqué le jour même à l'improviste par plusieurs
milliers de cavaliers marocains, qui ont été complètement, mis en
déroute et repoussés vers Oudjda. Voici, d'après le récit de deux
prisonnier échappés au sabre de nos chasseurs, le cause de cette brusque
attaque: Un personnage allié à la famille impériale et nommé
Sidi-el-Mamoun-ben-Chérif, est arrivé le matin même à Oudjda avec un
contingent de 500 Berbères envoyés de Fès par le fils de
Muley-Abd-el-Rahman. Sidi-el-Mamoun, emporté par un ardent fanatisme, et
stimulé par les partisans d'Abd-el-Kader, a déclaré qu'il voulait au
moins voir de près le camp des chrétiens, et s'est mis en marche, malgré
la résistance et les observations du gouverneur d'Oudjda, El-Djenaoui,
qui, tout objectant les ordres du l'empereur, n'osait opposer un refus
absolu à un prince de la famille impériale. L'indiscipline des Berbères,
le fanatisme de la cavalerie nègre se sont exaltés de plus en plus en
présence des troupes françaises, et le combat s'est engagé.
Quoi qu'il en soit de ce récit, la guerre existe de fait. M. le maréchal
Bugeaud avait certainement envisagé la situation comme très-grave,
puisqu'il s'est rendu lui-même en toute hâte sur les lieux, et qu'il a
fait diriger de nouvelles troupes sur Tlemcen. Les troupes de la
subdivision de Mascara, commandées par le maréchal de camp Tempoute, et
la colonne partie récemment de la province de Litteri sous le
commandement du colonel Eynard, sont à la frontière en mesure de faire
leur jonction avec celles aux ordres du maréchal de camp Hedeau et du
lieutenant général de Lamorière, auxquels le général Bourjolly et le
colonel Cavaignac ont également envoyé des renforts. Outre les troupes
transportées d'Alger à Oran par les bateaux à vapeur _l'Acheron, le
Cuvier_ et _le Labrador_, deux bataillons du 36e régiment de ligne ont
reçu l'ordre de s'embarquer ce mois-ci à Toulon pour Alger, et deux
bataillons du 14e à Port-Vendres pour Oran. Enfin, M. le prince de
Joinville va porter son pavillon du contre-amiral sur l'un des vaisseaux
de l'escadre de Toulon, d'où il doit appareiller le dimanche 16 juin,
pour se rendre avec ce vaisseau, accompagné d'une frégate à vapeur, de
deux bâtiments à vapeur de moindre force et de plusieurs bâtiments
légers en croisière sur les côtes de l'État de Maroc.
Le croquis que nous publions d'un embarquement de soldats a été dessiné
à Toulon, où ont été également recueillis les détails suivants:
Lorsqu'un passage doit s'effectuer sur un bateau à vapeur, on embarque
les troupes à Castigneau, où se trouve amarré le bateau près de la
plage, à dix minutes de la ville. Là, un sous-intendant militaire,
assisté d'un commissaire du marine, d'un officier du bord et d'un
adjudant du la place, procède à l'appel. Passagers et soldats sont logés
sur le pont. S'il y a des couchettes pour les passagers de première
classe ou autres, les officiers en ont ordinairement une, pourvu qu'ils
ne soient pas trop nombreux. Dans le cas contraire, on fait des
emplacements avec de la toile. Bien des passagers préfèrent, à cause de
cela, prendre passage sur les gabarres ou tout autre bâtiment ponté. Les
armes et bagages des régiments sont placés dans des caisses et
embarquées à l'avance. Le soldat n'a sur lui que son havresac, un sac de
campement et une couverture en laine roulée au-dessus de son sac de
régiment, ou quelquefois en sautoir, comme les officiers portent leur
manteau. Les officiers supérieurs sont, admis à la table du commandant
du navire; les autres officiers, depuis le grade de capitaine, à celle
de l'état-major. Les soldats ont la ration de bord. Ils se munissent
ordinairement d'un verre en fer-blanc, appelé quart, mesure de ce qu'on
leur distribue de vin, ainsi que d'une cuiller pour manger la soupe,
précautions que le mal de mer rend la plupart du temps inutiles.
[Illustration: Investiture d'un Khahfah, un Scheik recevant un burnous.]
[Illustration: Embarquement du troupes, d'après un dessin original de M.
Letuaire de Toulon.]
Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.