Pendant les interrègnes, dans l’espace vide qui séparait une

UN ENFANT.

II.

Imprimé par EVERAT, rue du Cadran, nº 16.

UN

ENFANT,

PAR

ERNEST DESPREZ.

Tome Deuxième.

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,

RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.

M DCCC XXXIII.

UN ENFANT.

Deuxième Partie.

CHAPITRE PREMIER.

Louise avait dit à Gustave quelles étaient ses craintes au sujet des

menaces de sa mère; il est à croire même qu’elle avait exagéré les unes

et les autres, afin que Gustave la rassurât par des preuves plus grandes

d’amour. Mais loin d’apporter quelque repos à l’ame troublée de la

pauvre fille, loin de faire naître le calme en elle, Gustave s’efforçait

de l’effrayer par l’image d’un châtiment inévitable et terrible.

--Je n’ai fait qu’entrevoir votre mère, lui dit-il; et pourtant, s’il

faut juger de son caractère par la sévérité des traits de son visage, je

suis sûr qu’elle est impitoyable, qu’elle vous séquestrera du monde, et

que demain vous partirez pour le couvent des dames Saint-Michel.

En disant cela, Gustave prit un air désespéré.

Louise, qui cherchait des consolations, étouffa ses propres craintes

pour adoucir celles que Gustave paraissait avoir.

--Maman est bonne, répliqua-t-elle: il est impossible qu’elle veuille

mon malheur. Puis elle ajouta en baissant la tête: Qu’ai-je à craindre,

M. Gustave, s’il est vrai que vous ne me trompiez pas?

Gustave lui répondit que, douter de la sincérité de son amour, c’était

lui faire une mortelle injure. Sa voix devint plus triste; il pleura

presque. Louise se repentit de l’avoir affligé.

--Mais enfin, murmura-t-elle, pourquoi ne parlez-vous pas à maman? Si

elle vous connaissait comme je vous connais, moi, elle serait tranquille

du moins: vous lui diriez les motifs qui vous empêchent.... et....

La nuit commençait à tomber. Tout en marchant au hasard, l’un à côté de

l’autre, d’un pas tantôt lent et tantôt précipité, les deux jeunes gens

étaient arrivés au coin de la petite rue Saint-Roch, vers le haut bout

du quartier Poissonnière. Louise s’arrêta en cet endroit, protégée par

l’ombre épaisse du mur. Il ne paraissait pas que Gustave eût fait

attention à ses dernières paroles, et elle reprit:

--Vous diriez à maman les motifs qui s’opposent à l’accomplissement des

promesses que vous m’avez faites.

Il fallut à Louise toute l’obscurité de la nuit, tout l’entraînement

d’un premier amour, tout le courage que donne une position difficile,

périlleuse, et de laquelle on veut sortir à tout prix; il lui fallut

peut-être encore l’air bruyant et libre des rues, pour qu’elle osât

rappeler aussi franchement à Gustave ses promesses de mariage.

Elle s’attendait à une explication sincère, elle n’obtint qu’une

réponse évasive.

--Certainement, lui dit-il, je dois parler à votre mère; mon projet est

de la voir le plus tôt possible. Mais cela ne peut suffire: j’ai besoin

du consentement de ma famille, et mon père est un homme si bizarre!..

Croiriez-vous une chose? c’est qu’il ne me laisserait épouser une femme

sans fortune qu’à la seule condition....

--Quelle condition? demanda Louise avec un accent ou perçaient le

trouble et le dépit.

--Rien, rien, chère amie; mon père est fou... L’idée la plus

extravagante... Et cependant, ajouta-t-il à voix basse et comme s’il se

parlait à lui-même, cependant je conçois sa raison; c’est assez

naturel...

Il y avait dans le son de sa voix quelque chose de moqueur qui blessa

profondément la sensibilité de Louise. Toute triste et tout émue, elle

dégagea des mains de Gustave sa main qu’il ne pressait plus avec le même

amour, et, quittant l’ombre de la muraille, elle monta la rue sans mot

dire. Gustave l’atteignit rapidement.

--Me quitter déjà, Louise?

--Pensez-vous qu’il ne soit pas temps, monsieur?

--_Monsieur!_... Êtes-vous donc fâchée contre moi?... Restez encore, je

vous en prie; votre maman ne doit revenir qu’à six heures, m’avez-vous

dit.

--Ne faut-il pas que je sois à la maison avant elle?

Gustave tira sa montre:--Voyez, il est à peine cinq heures vingt

minutes...

--Ah! mon Dieu! s’écria Louise, si maman allait être rentrée!

Cette réflexion l’épouvanta: elle se mit à marcher avec vitesse. Mais

l’effroi la faisait à chaque instant chanceler sur ses jambes. Gustave

vint lui offrir son bras. En ce moment, elle ne pensait même plus à

Gustave; sa présence doubla pour elle l’apparence du danger: elle

courut. Il courait aussi.

--Louise, Louise!

--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi!...

En traversant la rue de Cléry, elle entendit un enfant qui demandait

l’heure à la porte d’une boutique.

--Cinq heures et demie, répondit-on.

--Cinq heures et demie! répéta Louise en s’arrêtant tout à coup, cinq

heures et demie!! Et elle sentit un froid aigu lui passer dans le corps,

et des larmes (je ne sais quelle passion les soulevait de son cœur),

des larmes lui montèrent aux yeux.

Gustave s’approcha de nouveau pour lui parler; mais en l’apercevant,

elle fit un geste de désespoir:

--Ah! monsieur, lui dit-elle, vous m’avez perdue!

Cependant elle restait là, au milieu du chemin, pâle, anéantie, n’osant

ni regarder, ni penser, ni avancer, ni fuir.

--N’ayez donc pas peur, lui dit Gustave, je suis certain que votre

maman n’est pas encore de retour.

--Si c’était possible! s’écria Louise. Et l’espérance lui redonna des

forces.

Déjà elle n’était plus qu’à vingt-cinq pas de leur maison, lorsqu’elle

aperçut quelqu’un: une femme qui levait le marteau.

Louise poussa un cri. Cette femme, c’était sa mère qui rentrait. La

porte se referma sur madame Drouart.

Gustave reçut Louise dans ses bras.

--Il est trop tard! murmura-t-elle. Mon Dieu, pardonnez-moi!

* * * * *

A différentes heures de la soirée, on vit errer, sous les fenêtres de

la maison où logeait madame Drouart, une jeune fille constamment suivie

d’un jeune homme qui lui parlait et qu’elle ne semblait pas entendre,

qui la regardait et qu’elle ne paraissait pas voir.

Cette jeune fille, tantôt près de la maison, l’oreille collée contre la

porte; tantôt loin de la maison, l’œil levé sur les croisées du

troisième étage, ne faisait que pleurer et dire:

--Mon Dieu! la chandelle est éteinte, et ma mère est couchée! que

vais-je devenir? Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force d’entrer! je

veux entrer!

Mais, quand elle était proche de la maison, si la porte venait à

s’ouvrir, la jeune fille se cachait dans l’ombre et fuyait le long des

murs.

Mais, quand elle était éloignée de la maison, si la porte venait à

s’ouvrir, la jeune fille s’avançait avec précaution, appelait tout bas

sa mère et sanglotait; car, de cette maison, elle voyait sortir des

figures inconnues: sa mère ne venait pas.

Vers les onze heures, toujours suivie du même jeune homme qui lui

parlait sans obtenir un seul mot d’elle, la malheureuse, enfin prête à

entrer, leva le marteau d’une main tremblante... Le coup fut timide,

sonore à peine. La porte ne s’ouvrit point.

Elle en fut presque contente; qu’aurait-elle dit au portier?

qu’aurait-elle dit à sa mère?

Elle s’assit sur une borne à côté de la porte. Le froid était vif; elle

n’avait pas pris de nourriture depuis le matin. Elle frissonnait de

tous ses membres.

--Louise, vous allez passer là toute la nuit?

--Oui, monsieur.

--Quel enfantillage! Venez avec moi plutôt.

Elle ne répondit rien.

--Les passans s’arrêtent pour nous regarder. C’est fort ridicule.

Voulez-vous venir, oui ou non? moi, je m’en vais.

Rien n’indiqua qu’elle le comprît. Sa tête restait penchée sur sa

poitrine.

--Ma Louise, écoute ton Gustave...

Même immobilité et même silence.

--Ma foi! murmura Gustave, qu’elle couche là si c’est sa fantaisie;

quant à moi, puisqu’elle s’y obstine, je pars. Le diable m’emporte si

cette fille n’est pas un peu folle!

Avant de la quitter, il lui parla long-temps encore, mais inutilement;

il s’éloigna à pas lents, détournant la tête pour voir si elle ne le

regarderait pas s’en aller.

Mais elle conservait la même attitude. Gustave revint sur ses pas.

--Je ne peux pourtant pas, se dit-il, la laisser au milieu de la rue.

Puisqu’elle refuse de m’accompagner chez moi, que du moins elle rentre

chez elle. Je vais frapper, il faudra bien qu’on lui ouvre.

Il frappa: Louise dressa la tête. Il frappa plus fort: Louise se leva

debout. La porte s’ouvrit: Louise prit la fuite.

Comme elle était déjà loin, Gustave impatienté ramena la porte à lui et

la referma.

Après quoi il se mit à courir pour rejoindre Louise; mais en entendant

des pas précipités derrière elle, Louise redoubla de vitesse, et

disparut au détour d’une rue voisine.

* * * * *

C’était vers le milieu de la nuit; le froid devenait excessif. Un homme,

qui passait rue Bourbon-Villeneuve, voyant une jeune fille assise sur

une borne, s’approcha d’elle, et, la croyant endormie, il la dépouilla

de son bonnet et de son schall.

--Que j’ai froid! dit Louise, je me sens mourir!..

Comme elle tombait sur le pavé, elle pensa que sa mère, en la trouvant

morte le lendemain matin au pied de leur maison, comprendrait qu’elle

n’avait pas été coupable.

Environ sur les deux heures, Gustave, inquiet, revint pour savoir ce que

Louise était devenue. Son œil chercha de loin sur la borne, il

n’aperçut rien. Sans doute, elle est rentrée, pensa-t-il.

Il regarda de plus près, et vit Louise étendue devant la porte. Il lui

toucha la figure, elle était glacée; il lui posa la main sur le cœur,

il battait encore.

Un fiacre vint à passer.

--Où allez-vous? demanda Gustave.

--Rue Poissonnière, maison du notaire, répondit le cocher: je stationne

là; on donne un bal.

--Pouvez-vous conduire cette jeune fille rue Montmartre?

--Tout de suite.

Et il descendit de son siége. Gustave l’aida à porter Louise dans le

fiacre. Cependant le cocher ne put retenir une exclamation d’étonnement

à la vue de cette femme transie de froid, n’ayant ni bonnet ni schall.

--Je la connais, dit Gustave; je ne sais comment elle se trouve en cet

état à une pareille heure; il faut qu’elle ait été volée, frappée

peut-être, et elle se sera évanouie... Pauvre créature! c’est une bonne

œuvre que de la ramener chez elle.

Il lui ordonna de conduire ses chevaux le plus doucement possible, au

pas. Le cocher obéit. Parvenu au haut de la rue Montmartre, Gustave lui

fit signe d’arrêter.

La maison devant laquelle ils se trouvaient avait pour entrée une petite

porte bâtarde. Ce n’était pas là la demeure de Gustave, mais il y

régalait ses amis, et quelquefois il y logeait ses maîtresses.

Il court prévenir le portier, à qui il donne cinq francs, comme

indemnité de son sommeil interrompu, bien que le bonhomme ne dormît pas,

car Gustave lui avait expressément recommandé de l’attendre une partie

de la nuit. Gustave espérait sans doute rentrer avec une femme; et sans

doute cette femme était Louise... On la descendit de voiture. Elle

commençait à donner quelques signes d’existence; mais l’engourdissement

causé par le froid suspendait encore l’usage de sa raison.

A l’aide de son domestique, qui l’attendait aussi, et du portier, qui

souriait en disant que monsieur avait fait faire un peu trop

copieusement _les Rois_ à cette demoiselle, Gustave transporta Louise

jusqu’au premier étage.

--Déposez-la doucement sur le canapé, prenez garde de lui faire mal...

Prosper, dit-il ensuite à son domestique, il faut vite aller chercher le

docteur Thévenot. Qu’il se lève et vienne sur-le-champ, entendez-vous?

Puis, se tournant vers le portier:--Vous, bassinez ce lit, et de bon

matin, sur les six ou sept heures, courez dire à madame Lefebvre qu’on a

besoin d’elle ici pour femme de chambre.

CHAPITRE II.

Le lendemain de cet événement, Gustave et son ami le docteur Thévenot

causaient bas dans une pièce voisine de l’appartement de la malade. Le

docteur, homme de trente-six ans environ, riche, moins occupé de son art

que de ses plaisirs, peu croyant en sa médecine, peu croyant en quelque

chose que ce soit, accueillait par un sourire légèrement moqueur les

protestations de Gustave en ce qui regardait la vertu de Louise.

--Je vous assure, mon cher, disait Gustave, que cette jeune fille est

sage dans l’acception la plus complète du mot; si elle est aujourd’hui

chez moi, il n’y a rien de sa faute: je ne connais rien de plus pur et

de plus innocent qu’elle. Je ne l’ai pas même embrassée deux fois.

--Depuis qu’elle est chez vous, je le crois bien: elle n’a cessé d’avoir

le transport. Mais auparavant?

--Auparavant comme depuis, docteur. Ne vous ai-je pas raconté déjà où je

l’ai connue, où je l’ai laissée, où je l’ai retrouvée, et à la suite de

quelle aventure je l’ai fait transporter chez moi, à son insu,

évanouie?

--Voyons, Gustave, ne plaisantez pas. Que diable, ce n’est pas à moi

qu’il faut conter des histoires aussi folles! Une amourette ne ressemble

pas tout-à-fait à une aventure de roman, mon ami! dans la vie telle que

je la connais, les jeunes filles de l’âge de la vôtre ne s’évanouissent

pas de froid, à deux heures de la nuit, devant la porte de leur mère.

--Ne l’avez-vous pas trouvée glacée, lorsque vous êtes venu hier au

matin?

--Je l’ai trouvée brûlante.

--Vous êtes insupportable... chut! je crois qu’elle parle...

Gustave, marchant sur la pointe du pied, entr’ouvrit avec précaution la

porte de la chambre où Louise était couchée...... il revint avec tous

les signes de l’abattement sur son visage.

--Elle pleure et appelle sa mère, dit-il.

Le docteur sourit.

--C’est le délire de la fièvre, mon cher Gustave: dans son bon sens, ce

n’est pas le nom de sa mère qu’elle prononcerait... Du reste,

ajouta-t-il, je puis vous certifier que votre Louise ne pleure pas du

tout, elle est trop malade pour cela.

Gustave hocha la tête tristement.

--Ecoutez-moi bien, docteur: j’ai fait une folie dont j’ai grand peur de

me repentir; si cette jeune fille venait à mourir ici?

--Bah!... pour une fièvre?

--Je vous avoue que ce serait horrible.

--Sans doute; mais quelle apparence? elle est jeune, et la nature est

bien forte à son âge.

--Dieu vous entende! mais, quoi qu’il arrive, ma position n’a rien de

fort rassurant. Je suppose que demain ou après elle se porte mieux,

qu’elle ait repris ses sens, elle me demandera où est sa mère.... alors

que lui dirai-je?

--Ce que vous aura dit madame Lefebvre. Ne venez-vous pas de l’envoyer

rue Bourbon-Villeneuve pour savoir des nouvelles de cette mère?

--C’est vrai. Oh! comme il me tarde que cette femme Lefebvre soit

revenue! vous ne pouvez vous faire une idée, mon ami, de l’inquiétude

où tout ceci me jette! Quelle sottise d’avoir fait porter chez moi une

jeune fille...

--Chez vous? non pas, puisque vous demeurez chez votre père.

--Qu’importe. Ici, ne suis-je pas encore chez moi?..... Fou! fou que

j’ai été!

--Je ne comprends rien à votre désespoir, mon cher Gustave; si vous

aimez cette jeune fille, qu’est-ce qui peut donc vous causer tant de

peine?

--Mais je ne l’aime pas le moins du monde.

--Sérieusement?.. alors de quoi vous embarrassez-vous? Quand elle sera

rétablie, vous la renverrez avec quelques billets de banque, ou bien

vous la laisserez ici dans ses meubles. Je ne vois pas qu’il y ait tant

à se désoler.

--Pensez donc, mon cher, que ce n’est pas une fille entretenue... C’est

une demoiselle bien élevée, qui a des parens...

--Diable!... Eh bien! mettons les choses au pis: que peut-on vous dire?

elle m’a tout l’air d’être majeure, et elle est votre maîtresse.

--Je me tue à vous répéter que non.

--Plaisanterie à part?

--Je vous en donne ma parole d’honneur.

--C’est incroyable. Alors, comment se trouve-t-elle couchée dans votre

chambre?

--Vous ne voulez pas comprendre que c’est le hasard, la pitié, je ne

sais quoi, qui m’a fait faire cette belle extravagance.

--Pardieu, je ne croirai jamais que vous ayez conduit chez vous une

jeune fille que vous ne connaissiez pas, que vous n’aimiez pas, qui ne

vous aimait pas, qui ne consentait pas à vous suivre!

--Quel homme vous faites! puisque je vous dis qu’elle était évanouie au

milieu de la rue...

--A deux heures du matin?

--Oui.

--Par quel motif?

--Par le motif qu’elle avait faim, qu’elle avait froid, qu’elle avait

peur.

--Il y a des choses fort extraordinaires dans la vie.

--Par malheur, ces choses-là n’arrivent qu’à moi.

--C’est ce que j’allais vous dire.

Gustave regarda le docteur fixement.

--N’entendez-vous pas du bruit dans sa chambre? elle appelle encore.

Le docteur passa dans l’appartement de la malade; il y resta quelques

minutes, puis reparaissant avec un visage tranquille:

--Elle a un peu d’agitation; c’est l’effet de la fièvre: mais la sueur

commence, le pouls devient plus souple, bientôt elle sera plus calme.

--Vous me l’assurez?

--Non, mais je l’espère. En attendant, mon cher ami, voudriez-vous

m’expliquer, d’une manière intelligible et précise, la nature de vos

liaisons avec cette jeune demoiselle? j’en ferai le sujet de mes études

et mon profit. Je suis prêt à vous donner une attention sérieuse.

--Je vous ai déjà dit trois ou quatre fois, reprit Gustave, l’origine de

cette espèce d’intrigue qui ne ressemble nullement à de l’amour. J’ai vu

Louise à Saint-Denis dans sa pension, et je lui ai fait la cour, parce

que je me suis aperçu qu’elle ne demandait pas mieux: la jeune personne

est un peu coquette.

--Vous prétendiez tout à l’heure qu’elle était si sage.

--Mais certainement, mon cher! vous ne connaissez pas les femmes. La

coquetterie chez une jeune fille, ce n’est autre chose que l’envie de

plaire, d’être trouvée belle; et chez les plus sages, cette envie-là

perce dans tous leurs mouvemens.

--Plus ou moins.

--Oui. Je lui fis donc la cour par désœuvrement, par bonté d’ame,

plutôt pour lui être agréable que pour me faire plaisir à moi-même; car

cela m’était presque indifférent, je vous jure. D’ailleurs je ne sais

rien de plus ridicule que de filer ce qu’on appelle le _parfait amour_;

c’est l’occupation des tout jeunes gens ou des imbéciles. Cependant je

lui écrivais tous les quinze jours, et je la voyais une fois par

semaine. Ce manége dura six mois peut-être, je ne m’en souviens plus au

juste. Un matin, oh! bien long-temps après tout cela, Alfred Duroc et

Eugène d’Arbouvert, que vous connaissez tous deux, s’étaient rencontrés

avec moi au Café de Paris. Nous déjeunions ensemble. La conversation

venait de prendre une tournure philosophique: Eugène ou Alfred, je ne me

rappelle plus lequel des deux, raconte l’histoire d’un avoué....

--Quelle est cette histoire?

--Je vous la dirai plus tard; elle est assez curieuse: les avoués ont

quelquefois des idées de génie. L’idée du papa Rouvrard me mit en tête

un projet à peu près semblable au sien, mais meilleur cependant, et

auquel je m’étonnai de n’avoir pas songé plus tôt, moi qui déteste le

mariage de tout mon cœur, et qui ne comprends pas qu’une femme et un

homme s’épousent pour le seul plaisir d’être mari et femme. Franchement,

docteur, n’êtes-vous pas de mon avis, que le but unique du mariage,

c’est d’avoir un enfant?

--Mais, dit le docteur, je ne sais pas trop...

--Eh bien! je le sais, moi, continua Gustave; j’ai réfléchi là-dessus

fort long-temps, et mon grand chagrin était que, nous autres hommes,

nous fussions obligés à devenir maris pour devenir pères. L’état de

société où nous vivons n’a pas le sens commun; voyez-vous la nécessité

d’être mari, vous?

--Pas plus que je ne vois la nécessité d’être père, dit le docteur.

--Oh! répliqua Gustave, la différence est grande pourtant! Enfin,

dit-il en riant, j’aurais peut-être fait comme tout le monde, et mes

idées sur les enfans nés hors mariage eussent changé avec l’âge, si, au

milieu de ma haine pour l’union conjugale, ne fût venue tomber à

l’improviste l’histoire de cet avoué, laquelle m’ouvrit un nouveau moyen

pour accomplir la charge de paternité que la nature nous impose.

Toutefois, je résolus de m’y prendre plus adroitement que M. Rouvrard.

--Et comment s’y prit M. Rouvrard? demanda le docteur.

--Fort mal, mon ami.

--Bref, quelle était sa fantaisie?

--Une véritable fantaisie de garçon, docteur, un de ces projets bizarres

qui nous viennent en tête, on ne sait trop comment, et dont nous

espérons des merveilles on ne sait trop pourquoi. Donc, excité par

l’exemple de Rouvrard, et voulant mieux faire que lui, je me mis à la

recherche d’une petite grisette qui pût me rendre père sans qu’elle s’en

doutât le moins du monde.

--Qui vous rendit père à son insu? ceci est fort.

--C’est comme cela, docteur; je vous donnerai quelque jour aussi

l’explication de cette énigme. Comme je vous le disais, sortant de table

et, je crois même, la tête un peu échauffée de vin de Champagne, j’étais

occupé à chercher une grisette à travers les rues qui avoisinent le

quartier Saint-Denis, lorsque par hasard, tout à coup, je rencontre

Louise, ma jeune coquette de la pension: elle me reconnaît, je lui

parle. A son costume, je juge qu’elle n’est pas riche; à son langage,

qu’elle est encore innocente. Je lui rappelle nos amours, je lui fais

des contes, je lui persuade que je suis fou d’elle. Je ne vous assure

pas que mon projet fût d’en faire l’héroïne de ma fantaisie de garçon:

c’est peut-être cela, c’est peut-être autre chose; je n’ai pas encore eu

le temps de m’en rendre bien compte. Quoi qu’il en soit, je lui montre

une passion si grande, je la poursuis tellement de mes soupirs, qu’elle

consent à me donner un rendez-vous: Nous voilà sur le pied de gens qui

s’adorent. Mais le malheur veut qu’elle ait une mère, qu’elle ne puisse

sortir que rarement, que bientôt elle ne puisse plus sortir du tout,

surveillée par la maman qui a deviné l’intrigue: je me pique au jeu, et

à force de m’occuper de cette petite, de la voir à la dérobée, de lui

écrire, je commence à devenir....

--Amoureux d’elle?

--Non, mais quelque chose d’approchant. Alors mes idées prennent une

forme plus précise, je sais ce que je veux: la dédommager de la

captivité qu’elle endure à cause de moi, la rendre heureuse et en faire

sérieusement ma maîtresse.

--Rien de plus naturel, dit le docteur.

--Oui, mais écoutez; voici qui l’est moins, ajouta Gustave. Est-ce

qu’elle ne se persuade pas que j’ai envie de l’épouser?.. Je n’ose lui

dire que son imagination l’abuse, qu’elle s’aveugle: c’eût été tout

perdre. Je prends des détours, j’esquive l’explication à l’aide de

mille prétextes. Enfin, voyant qu’elle s’entête à me croire assez fou

pour l’épouser, convaincu que je n’obtiendrais rien que par devant

monsieur le maire, j’allais franchement la planter là, lorsque, par un

enchaînement d’événemens déplorables, un rendez-vous, le dernier que je

me promettais d’avoir avec elle, la jette, malgré moi, malgré elle, dans

cette chambre où j’aurais désiré qu’elle ne vînt jamais, à moins d’y

entrer volontairement et avec le titre de ma maîtresse. Car, voyez-vous,

docteur, moi, c’est par horreur de toute espèce de tourment,

d’esclavage, que je ne me marie pas. Je ne veux dans l’amour qu’une

liaison amusante, légère; pour maîtresse, je ne veux qu’une femme libre,

aussi facile à quitter qu’elle a été facile à prendre.

--Mais, encore une fois, comment se trouve-t-elle chez vous? demanda le

docteur.

--C’est arrivé le plus malheureusement du monde: sa mère était sortie...

Le bruit, quoique timide, de la porte d’entrée qui s’ouvrait, empêcha

Gustave de continuer sa phrase. Il s’arrêta pour écouter, et

reconnaissant les pas de madame Lefebvre, il courut au devant d’elle. Le

docteur Thévenot le suivit de près.

Madame Lefebvre, ainsi qu’on a pu s’en douter, était une de ces femmes

accommodantes qui se prêtent à tout faire, pourvu qu’on les paie. Elle

avait sa chambre en ville, chambre à elle, meublée fort proprement,

qu’elle quittait toutes les fois qu’on réclamait ses soins dans quelque

maison riche ou pauvre, pour une heure comme pour huit jours, pour un

mois comme pour six; là garde-malade, ici entremetteuse d’amour, là

cuisinière, ici femme de chambre, madame Lefebvre occupait, à divers

intervalles, ce dernier emploi auprès des maîtresses que Gustave logeait

rue Montmartre pour les aimer, cinq ou six semaines plus ou moins.

Pendant les interrègnes, dans l’espace vide qui séparait une maîtresse

passée d’une maîtresse nouvelle, Gustave donnait congé à madame

Lefebvre, libre alors de vaquer à toute autre besogne. Mais peu

d’affaires lui rapportaient autant de bénéfices que son emploi de la rue

Montmartre: aussi abandonnait-elle volontiers ses autres pratiques pour

celle-là.

Depuis bientôt six mois elle n’avait pas entendu parler de Gustave,

occupé d’une intrigue secrète avec deux femmes mariées; elle n’espérait

déjà plus servir ses amours, le croyant rangé, marié peut-être, et elle

s’en affligeait sérieusement, la bonne dame, lorsque tout à coup on vint

la demander de la part de M. Gustave.

Elle se hâta d’accourir. Gustave, sans lui dire positivement quelle

femme était Louise, lui en fit comprendre assez pour qu’elle vît bien

qu’il ne s’agissait pas d’une maîtresse ordinaire. Elle promit de

remplir sa charge avec tout le zèle possible, et s’engagea sur l’honneur

à garder un secret qu’on ne lui demandait pas. Du reste, la Lefebvre

avait pour vertu singulière la seule vertu que possèdent ces sortes de

femmes: une discrétion inébranlable, car elle était nécessitée par son

intérêt même.

Gustave, soit pitié pour la fille, soit pitié pour la mère, avait envoyé

madame Lefebvre demander au portier de la rue Bourbon-Villeneuve dans

quel état de santé se trouvait madame Drouart.

La commission était faite.

--Eh bien! madame, dit Gustave, que vous a-t-on répondu?

Madame Lefebvre venait de s’asseoir, et elle portait alternativement ses

yeux de Gustave au docteur, comme pour demander au premier s’il fallait

qu’elle s’expliquât devant un tiers.

--Parlez, lui dit Gustave; le docteur n’est pas de trop ici.

--Mon cher monsieur, reprit enfin madame Lefebvre, je ne sais pas ce

que vous allez en penser; mais moi, ça m’a fait de l’effet.

--Quoi donc? s’écria Gustave avec une visible inquiétude.

--Comme je demandais, moi, tout bonnement au portier des nouvelles de

cette madame Drouart, savez-vous? il me montre un corbillard qui

descendait l’escalier, et il me dit: Tenez, voilà qu’on la porte au

cimetière.

--Elle est morte?

--La nuit passée, monsieur; on l’a trouvée étendue tout de son long au

milieu de la chambre. Le portier dit que c’est de chagrin d’avoir été

quittée par sa demoiselle; il paraît que sa demoiselle avait une

amourette au dehors...

Gustave changea de visage.

Le docteur interrompit madame Lefebvre.

--Allez près de notre malade, lui dit-il; je crois quelle s’éveille.

Quand ils furent seuls, Gustave se frappa le front avec violence, et

s’écria d’un son de voix profondément ému:

--Docteur! en feignant d’être amoureux de la fille, j’ai causé la mort

de la mère; vous me direz quelle réparation je dois à Louise; je ne

reculerai devant aucun sacrifice: je suis prêt à tout.

--Vous êtes prêt même à l’épouser? demanda le docteur.

--...... Nous verrons, dit Gustave.

CHAPITRE III.

Louise, accablée d’une fièvre continue, ne cessait de dormir; et si, par

hasard, elle venait à s’éveiller, elle regardait sans voir, elle

entendait sans comprendre. Une seule personne, madame Lefebvre, ne

quittait pas son lit. Depuis deux jours cependant, la pauvre malade, qui

avait passé près d’une semaine dans un état de délire, commençait à

donner des signes d’une convalescence prochaine.

Plus d’une fois déjà, au docteur qui lui demandait: Vous sentez-vous

mieux? elle avait répondu d’une voix lente: Oui, mieux, monsieur.

Gustave s’effraie à cette pensée, que bientôt Louise va parler de sa

mère.

--Que lui dirons-nous, docteur? question que Gustave adresse sans cesse

au médecin, fort embarrassé lui-même de la réponse qu’il lui faudra

faire.

En attendant, Gustave, d’après l’ordre du docteur, évite de se montrer à

Louise, trop faible pour soutenir sans danger les émotions d’une

pareille entrevue. Toutefois il vient la contempler dans les heures de

son sommeil; et, alors, les yeux fixés avec douleur sur cette pâle

figure que la maladie rend plus belle, il se promet tout bas de faire

oublier à Louise, à force de bonheur, les conséquences fatales de sa

conduite. Ses torts sont devenus presque des crimes, il le sait; mais il

ne la trompera plus, à présent qu’il voit en quelle situation funeste il

l’a jetée par un premier mensonge. D’ailleurs il l’aime maintenant;

l’amour lui est venu depuis qu’il l’a rendue si malheureuse.

Un matin, Louise, interrogée sur l’état de sa santé, saisit une des

mains du docteur, et fit un effort pour la serrer dans la sienne.

Gustave se tenait debout, au pied du lit, derrière les rideaux. Madame

Lefebvre était sortie.

Au regard fixe de la malade, à la pression de sa main humide et

nerveuse, le docteur jugea que l’instant d’une crise morale ou physique

arrivait.

Il porta la tête en arrière pour faire signe à Gustave de ne pas bouger.

Cependant Louise pressait de toutes ses forces la main du docteur sur

qui elle attachait ses yeux avec une inexprimable tristesse.

--J’en mourrai, n’est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.

--Je vous assure que vous vous portez beaucoup mieux, au contraire.

Elle remua la tête comme pour dire: Je ne vous crois pas.

--Je ne dois pas vous cacher, ajouta-t-il, que vous avez été fort

malade, en danger même de perdre la vie; mais à présent je réponds de

vous: il n’y a plus rien à craindre.

--Oh non! dit-elle, je sens qu’il n’y a pas de ressources.... Quand ma

mère est morte, je n’ai pas pleuré.... Il faut que je sois bien malade.

Le docteur étonné chercha les regards de Gustave, qui lui témoignèrent

une surprise égale à la sienne.

--Votre mère est morte? dit-il; mais ne croyez pas cela.

--Vous voudriez en vain me tromper, monsieur, murmura Louise d’une voix

faible et triste: ma mère est morte, et je n’ai pas pleuré.... je vous

dis que je suis bien malade; je mourrai comme ma mère.

Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller.

Bientôt on l’entendit qui disait en sanglotant:--Morte! morte! ma pauvre

mère! et je ne t’ai pas pleurée!.. Mon Dieu! mon Dieu!...

Le docteur venait de quitter le lit.

--Elle pleure, dit-il tout bas à Gustave, c’est une crise salutaire: la

voilà sauvée. Du reste, il est bien heureux pour nous que les rêves de

sa maladie lui aient fait voir que sa mère est morte: cela nous évite

une dangereuse confidence.

--C’est fort heureux, sans doute, répliqua Gustave; mais à présent

qu’elle revient un peu à elle, elle va s’apercevoir en quel lieu elle

est, elle va demander comment elle s’y trouve; qu’allez-vous répondre?

--Mais, reprit le docteur en haussant involontairement la voix, c’est à

vous, mon cher Gustave...

--Gustave! s’écria Louise qui essayait alors de se lever sur son séant,

Gustave!..

Le docteur accourut.

--Monsieur, monsieur, dit-elle, par pitié pour moi...

Elle s’interrompit, et regardant de toutes parts, et examinant l’un

après l’autre les meubles de la chambre, elle fit un mouvement d’effroi

comme pour s’élancer hors de son lit.

--Que faites-vous? dit le docteur en la recouvrant de ses draps qu’elle

avait jetés loin d’elle. Ne craignez rien, vous êtes ici chez vous.

--Chez moi! et qui suis-je? et qui êtes-vous, monsieur?

--Votre médecin.

Gustave s’avançait impatient de mettre fin à cette scène, épouvanté des

suites qu’elle pouvait avoir. Le docteur lui ordonna par gestes de ne

pas se montrer.

--Et ma mère, ma mère! où est-elle? s’écria Louise, pleurant, épuisée

d’efforts... ma mère! où est ma mère?

--Vous le savez... répondit le docteur.

Louise sanglota long-temps, mêlant dans ses pleurs les noms de Gustave

et de sa mère; après quoi elle s’endormit de lassitude.

Fortement ému par ce qui venait de se passer, Gustave prit une

résolution désespérée.

--Il en arrivera ce qu’il pourra, docteur, dit-il; mais je veux, dès

aujourd’hui, qu’on la traite et qu’elle se regarde elle-même comme ma

femme. Puisqu’elle est persuadée de la mort de sa mère qu’elle n’a

cependant pas vue mourir, il nous est tout aussi facile de lui persuader

qu’elle est ma femme; c’est la seule manière, suivant moi, de ne pas

renouveler des peines qui la tueraient. J’ai fait bien des folies, mon

cher, il est temps de finir. Je suis cause de la mort de sa mère, je ne

veux pas encore avoir à me reprocher la sienne.

--Il faut lui dire qu’elle est votre femme?

--Oui, docteur.

--Votre femme légitime?

--Légitime.

--Faites attention... quand elle sera revenue tout-à-fait à elle, sa

mémoire lui retracera la vérité; elle se souviendra très-clairement que

vous n’êtes pas mariés ensemble.

--Eh bien! pour lui prouver que nous le sommes, je l’épouserai.

--Je ne vous reconnais plus. Vous qui détestiez tant le mariage!...

Prenez garde... réfléchissez.... Vous êtes sous l’influence de

l’exaltation de la pitié, de la douleur: c’est une sensibilité du

moment, elle doit s’évanouir avec la cause accidentelle qui l’a

produite. Aussitôt que votre Louise se portera mieux, vous changerez de

langage.

--J’en doute; mais, en tout cas, ce mensonge lui aura sauvé la vie, et

c’est ce que je veux d’abord.

--Et si, en ne réalisant pas ce mensonge, vous la tuez?

--Croyez-vous?

--J’en suis certain.

--Alors, docteur, je réaliserai tout: elle sera ma femme. A moins,

ajouta-t-il d’une voix indécise, qu’il ne survienne des obstacles tels

qu’il me faille renoncer à faire son bonheur....

Madame Lefebvre rentra.

--Elle dort, lui dit Gustave, marchez doucement... Ah! madame Lefebvre,

un mot. Il est convenu entre le docteur et moi que, dès ce moment, tout

le monde ici doit parler à Louise comme on parlerait à ma propre femme;

dorénavant vous l’appellerez _madame_.

--Mais monsieur sait bien, dit la Lefebvre, que j’ai toujours dit

_madame_ à toutes les demoiselles qu’il a eues... et cette jeune dame,

je ne lui ai jamais parlé autrement, par exemple!

--Elle était trop malade pour vous entendre, madame Lefebvre; mais à

présent qu’elle va mieux, elle saisira le sens de vos paroles; continuez

donc à l’appeler _madame_, et, en lui parlant de moi, dites, _votre

mari_.

--Je comprends: monsieur est censé le mari de madame?

--Je le suis tout-à-fait, madame Lefebvre; ne l’oubliez pas.

--Quoi! vous persistez? dit le docteur..... c’est une folie qui n’a pas

de nom.

--Pour mon repos, répondit Gustave, j’ai besoin qu’elle soit heureuse.

Docteur, déjeunons ensemble, voulez-vous? je vais donner ordre à mon

domestique de nous servir dans l’autre chambre. Vous, ajouta-t-il en

s’adressant à madame Lefebvre, après les premières paroles que vous lui

aurez dites, vous viendrez nous avertir.

Le docteur et Gustave quittèrent l’appartement de la malade; bientôt ils

se mirent à table. Gustave paraissait rêveur; son ami lui en fit

l’observation, tout en ne lui dissimulant pas qu’il croyait savoir la

cause de sa rêverie.

--Je gage que vous vous repentez déjà, lui dit-il, de l’imprudente

résolution que vous venez de prendre. Gustave protesta qu’il n’en était

rien. Croyez-moi, reprit le docteur, il en est temps encore, renoncez à

tromper cette jeune fille, à lui mettre en tête un mariage qui n’existe

pas et qui sans doute n’existera jamais; vouloir lui persuader qu’elle

est votre femme, c’est plus qu’un enfantillage, c’est une faute grave.

Loin de vous tirer, vous, d’embarras, elle de maladie, ce mensonge, une

fois découvert, peut avoir pour tous deux des suites incalculables.

--Mais, dit Gustave en hésitant, je vous assure que j’ai réellement le

dessein de l’épouser.

--Ah! dit le docteur, si sa famille, son caractère, sa fortune vous

conviennent....

--Sa famille est honnête, répondit Gustave.

--Et sa fortune?

--Complètement nulle.

--Et son caractère?

--J’avoue que je ne le connais pas assez pour.....

--Permettez-moi donc, interrompit le docteur, de vous dire que, toute

réflexion faite, vous n’épouserez pas cette fille. A quoi bon, alors, la

flatter de l’idée d’un mariage chimérique? Pour la rendre à la santé,

dites-vous? Eh! mon ami, voilà qu’elle se porte à merveille! D’ailleurs,

combien se passera-t-il de jours, croyez-vous, avant qu’elle ne

s’aperçoive qu’on s’est joué d’elle? Combien, pensez-vous, que va durer

son illusion? cinq ou dix minutes, tout au plus: voyez donc si c’est la

peine de la tromper pour si peu de temps? Pardon, mon cher Gustave,

ajouta-t-il en souriant, mais, pour l’instant, ce n’est pas l’homme qui

vous parle, c’est le médecin. Ne m’avez-vous pas confié la santé de

votre maîtresse? Eh bien! là, sérieusement, mais très-sérieusement,

comme votre ami d’abord et comme médecin ensuite, je m’oppose de tout

mon pouvoir à la sottise que vous méditez, au mensonge dangereux que

vous voulez faire à ma malade: je vais sonner madame Lefebvre pour lui

donner contre-ordre.

--Faites, dit Gustave: je m’abandonne à vous, je ne sais que vous dire;

j’ai la tête perdue.

Le docteur, fort aise d’avoir remporté cette victoire, bien que Gustave

n’eût pas fait de grands efforts pour la lui disputer, se leva de table

afin d’appeler au plus vite madame Lefebvre; mais, à l’instant même,

celle-ci entrait dans la chambre: elle raconta que, suivant les

instructions de Monsieur, voyant Louise éveillée, elle l’avait traitée

comme l’épouse de M. Gustave, lui parlant de l’inquiétude de son mari,

du bonheur qu’elle avait d’être sa femme, et qu’à tous ces discours

Louise était restée la bouche béante et les yeux immobiles, la

considérant avec une expression de surprise et de joie qu’elle n’avait

jamais vue sur la figure de personne.

--Il n’est plus temps, docteur, s’écria Gustave; tout est perdu!...

Qu’allons-nous faire?

La porte de la chambre où couchait la malade avait été laissée

entr’ouverte par madame Lefebvre. On entendit Louise qui

criait:--Gustave! Gustave!

--Le voici, madame, le voici, répondait madame Lefebvre, accourue aux

cris de la malade. Venez donc, monsieur Gustave, disait-elle.

--Allons, dit le docteur, quelque chose qui arrive, mon cher, vous

avouerez du moins que rien ne s’est fait par ma faute. Venez; si vous ne

l’épousez pas, je ne réponds plus de sa vie.

Gustave entra à pas lents comme un criminel; mais, à la vue de Louise

assise sur son lit, les cheveux épars sur ses épaules, les yeux

étincelans de joie, les bras tendus vers celui qu’on lui disait être son

époux, Gustave, entraîné par une force surnaturelle, se précipita vers

Louise et la couvrit de caresses.

Louise, en se sentant embrasser, baiser de toutes parts, s’étonna,

repoussa Gustave, et retombant la tête sur son lit, elle murmura:

--Mon Dieu! qu’est-ce donc qui m’arrive?

--Ma Louise! ma Louise!.... dit Gustave, reprends tes sens; c’est moi,

ton Gustave, ton...

Le reste expira sur ses lèvres.

--Votre mari, madame, ajouta madame Lefebvre; regardez donc votre cher

mari comme il vous aime!

Louise se souleva de son lit, et passant une de ses mains sur son front

comme pour rappeler ses souvenirs, elle examinait tour à tour madame

Lefebvre, le docteur et Gustave.

--Mon mari? dit-elle enfin.

--Oui, votre mari, madame, reprit madame Lefebvre, votre cher et bon

mari qui est si triste depuis que vous êtes malade!

--Ah! mon Dieu! faites que je ne rêve pas, dit Louise en reportant ses

yeux sur Gustave, qui n’osait presque plus la regarder. Mais que

s’est-il donc passé? s’écria-t-elle; je ne me souviens plus de rien....

Oh! si! la mort de ma pauvre mère..... Imaginez-vous, mon ami, que je

l’ai vue mourir dans mes bras, que je l’ai accompagnée jusqu’au

cimetière... mais vous y étiez aussi, vous, Gustave; vous pleuriez... et

moi, je n’ai pas pleuré!... Oh! c’est horrible! c’est horrible! il faut

que j’aie été bien malade.

--Il est vrai que madame a fait une très-longue maladie, continua madame

Lefebvre; voilà plus de six mois que madame....

--Taisez-vous donc, madame Lefebvre! dit le docteur d’une voix rude.

Madame Lefebvre stupéfaite recula de quelques pas en murmurant, et sur

une nouvelle injonction de se taire, elle sortit.

Cependant Louise jetait sur Gustave un regard d’inquiétude où commençait

à se mêler un peu d’effroi. Gustave détournait la tête.

--Il n’est pas possible, s’écria-t-elle, que je sois mariée! je ne me

rappelle rien... rien... Ah! monsieur, dit-elle au docteur en pleurant à

chaudes larmes, je vous en supplie, ne me trompez pas... Vous êtes mon

médecin, n’est-ce pas? je me souviens de vous avoir vu quelquefois près

de mon lit, vous vouliez me guérir...... Monsieur, au nom du ciel,

dites-moi où je suis, ce que je suis... j’ai peur d’être folle.

Avant de répondre, le docteur se pencha à l’oreille de Gustave:

--Tâchez de sortir sans qu’elle vous voie, et reposez-vous sur moi du

reste; je me charge de tout.

Il n’était pas difficile à Gustave de quitter la chambre sans être

aperçu de Louise; car, dans cet instant, la pauvre fille, accablée de

mille émotions diverses, était hors d’état de voir et d’entendre.

Au bout de quelques minutes, lorsqu’elle eut donné un libre cours à ses

larmes, Louise saisit de nouveau la main du docteur, et attachant sur

lui des regards empreints d’une grande tristesse:

--Monsieur, de grâce, que je sache tout... qu’est-ce qu’on a fait de

moi? que m’est-il arrivé? est-ce que j’ai été folle? le suis-je encore?

retrouverai-je ma raison? ne me cachez rien, je vous en conjure.

Le docteur s’assit paisiblement à côté d’elle:

--Vous n’êtes pas assez tranquille pour m’écouter sans que cela vous

fasse beaucoup de mal, madame, je vous expliquerai plus tard...

--Tout de suite, monsieur, tout de suite, je le veux!

--Madame, reprit-il en souriant, vous oubliez que c’est moi qui ordonne

ici: je suis votre médecin. Allons, prenez un peu de repos, et ce soir,

je vous donnerai, sur votre maladie et sur la manière dont vous avez été

apportée dans cette maison, tous les détails...

--Attendez, dit Louise en le regardant avec une sorte de terreur:

c’était l’hiver, il faisait froid, un froid horrible! je m’assis sur une

borne...

--Le froid vous engourdit, ajouta le docteur, vous tombâtes presque

morte au pied de la borne, on vint me chercher pour vous donner des

secours... et, vous voyant si malade et si en danger de mourir, je vous

fis transporter chez moi, où depuis long-temps je vous soigne...

--Chez vous?... je suis chez vous?

--Oui, madame, entourée de tous les soins et de toutes les attentions

que comportent votre position et votre sexe.

--Et ma mère! cria Louise, ma mère?..

Le docteur pencha la tête, et fit avec ses deux bras un geste de

douleur.

--Ah! monsieur, dit-elle, c’est moi qui l’ai tuée! Laissez-moi mourir,

je suis une malheureuse!

Tout le jour et toute la nuit qui suivit cette scène, Louise fut fort

agitée. La fièvre, qui avait entièrement cédé, reprit, mais avec moins

de violence que la première fois.

Le docteur enjoignit à Gustave de ne plus se montrer à la malade avant

que tout péril eût cessé, avant même que la convalescence fût complète.

CHAPITRE IV.

Ce fut à de longs intervalles et par des confidences adroitement

ménagées que le docteur Thévenot mit Louise au fait de toutes les

circonstances qui avaient précédé son séjour _chez lui_, car il ne

jugeait pas utile de la désabuser sur ce point. Lui dire qu’elle était

chez Gustave, c’eût été l’alarmer sans motif. Il la laissa donc dans

cette erreur, tout en lui apprenant qu’elle avait été sauvée d’une mort

certaine par Gustave seul, qui, ajoutait-il, était venu le chercher en

toute hâte pour soigner une jeune fille évanouie de froid au milieu de

la rue; lui, docteur, avait fait transporter Louise dans sa maison, la

nuit étant très-avancée, et le portier de la rue Bourbon-Villeneuve

n’ayant pas voulu ouvrir. Quant à madame Drouart, on avait appris le

lendemain qu’elle était morte d’une attaque d’apoplexie foudroyante,

morte subitement en montant chez elle, et que telle était la raison

pourquoi Louise n’avait pas vu de lumière dans leur chambre de toute la

soirée; que du reste, madame Drouart, ainsi frappée à l’improviste,

avait ignoré en mourant que sa fille fût absente.

Louise, comme on le pense bien, doutait un peu de la vérité de ces

détails, quoiqu’au fond de l’ame elle ne fût que trop certaine de la

mort de sa mère.

Par un phénomène inexplicable en tout autre convalescence, à mesure que

la santé lui revenait, le cours de ses pensées prenait une teinte plus

triste; le docteur, pour leur imprimer une direction moins sombre, ne

voyait rien de mieux à faire que de reporter l’attention de sa malade

sur Gustave, à présent le seul ami, le seul espoir de la pauvre Louise.

Il insistait là-dessus: «Votre seul ami, votre seul espoir, madame.»

Mais elle, chaque fois que ce nom était dit en sa présence, elle restait

muette, insensible, comme s’il se fût agi d’un homme inconnu.

Il arriva pourtant qu’un jour, au nom de Gustave, à ce nom que le

docteur lui répétait sans cesse, elle témoigna un vif déplaisir et se

mit à fondre en larmes. Le docteur lui remontra doucement qu’elle avait

tort de s’affliger, qu’elle était guérie, enfin que sa position n’avait

rien de si désolant puisque Gustave l’aimait.

--Ah! monsieur, lui dit-elle, c’est affreux! vous m’avez tous bien

cruellement trompée...

--Mais madame...

--_Madame_, pourquoi m’appelez-vous madame? vous m’avez dit tous que

j’étais..... Allez, monsieur, je le vois, je ne suis qu’une misérable

fille qui ai fait mourir ma mère... ma mère que j’ai abandonnée! et lui,

à son tour, il m’abandonne... il a bien raison.

Il avait été convenu entre Gustave et le docteur que si Louise ne se

souvenait pas, ne parlait pas tout d’abord du mariage dont madame

Lefebvre lui avait fait précédemment le récit mensonger, on lui

donnerait plus tard cette histoire comme étant le rêve de son

imagination malade. Mais Louise, par son silence autant que par le peu

de mots qu’elle venait de dire, prouvait de reste la fidélité de ses

souvenirs où elle retrouvait Gustave accourant à sa voix et à la voix de

madame Lefebvre qui s’écriait:

--Madame, voilà votre époux!

Il était aisé de voir que Louise attendait sur toute cette scène une

explication d’où peut-être allait dépendre sa vie.

Le docteur, en homme prévoyant, tenait sa réponse prête. Il lui dit donc

que Gustave, en effet, la regardant comme sa femme, avait voulu qu’elle

fût traitée comme telle par la garde-malade et par tous les gens de la

maison; qu’aux yeux de tout ce monde, ils passaient pour être mariés.

Gustave, ajouta-t-il, a cru pouvoir d’autant mieux vous donner par

avance le titre d’épouse, qu’à moins d’un refus positif de votre part,

madame, il a dessein de vous épouser aussitôt votre entier

rétablissement; je suis chargé par lui de vous demander son pardon pour

un mensonge qui n’en sera plus un dès que vous le voudrez ou dès que

votre mauvaise santé cessera de mettre obstacle au mariage.

Le visage de Louise s’était épanoui de bonheur, après quoi il se

rembrunit peu à peu.

--Mais ma mère! s’écria-t-elle.

--Les songes de votre maladie, madame, dit le docteur, ne vous avaient

malheureusement point abusée: votre mère n’existe plus.

--C’est moi qui l’ai tuée, monsieur, c’est moi!

--Je crois vous avoir déjà fait observer, madame, que l’événement arriva

tout à coup, avant qu’elle se fût aperçue de votre absence.

--Puissiez-vous dire vrai, monsieur! mais êtes-vous sûr...

--De sa mort, madame?

--Ah! non pas de sa mort; qui la sait mieux que moi? mais qu’elle ait

été frappée...

--D’un coup de sang, oui, madame.

--Qu’elle ait été frappée subitement, avant de rentrer chez nous?

--Dans la cour même de la maison, sur la première marche de l’escalier;

c’est en cet endroit qu’on l’a trouvée étendue... Mais, madame, si vous

m’en croyez, vous éloignerez de vous toutes ces pensées qui ne peuvent

qu’apporter du retard à votre convalescence.

--Ma convalescence!... ah! monsieur, j’aimerais bien mieux mourir!

Le docteur employa toute sa science à faire renaître le calme en

l’esprit de Louise.--Gustave vous aime, disait-il; son existence, c’est

la vôtre; pensez donc à son désespoir s’il venait à vous perdre, prenez

soin de votre santé pour lui, madame.

Elle demeurait indifférente et froide à ces raisons. Le docteur quitta

l’appartement. Gustave, qui l’attendait dans une chambre voisine, tout

en lui demandant avec intérêt des nouvelles de la malade, parut prendre

plus d’intérêt encore à connaître les détails de leur entretien.

--Se souvient-elle de l’histoire qu’on lui a faite sur notre prétendu

mariage, docteur?

--Comme vous et moi, répondit le médecin; ce n’était guère possible

autrement, mais j’ai paré le coup ainsi que nous en étions convenus à

l’avance, et à présent elle me semble un peu plus calme.

Un enfant, t. 2/3 · 第 1 / 7 段