Cependant le temps marchait avec son impassible régularité, et, quoique
harcelée de tous côtés par les bandes de Pronio, de Gaetano Mammone
et de Fra-Diavolo, l'armée française suivait, aussi impassible que le
temps, sa triple route à travers les Abruzzes, la Terre de Labour et
cette partie de la Campanie dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage.
On était averti à Naples de tous les mouvements des républicains, et
l'on y avait su, dès le 20, que le corps principal, c'est-à-dire celui
qui était commandé par le général Championnet en personne, avait campé
le 18 au soir à San-Germano et s'avançait sur Capoue par Mignano et
Calvi.
Le 20, à huit heures du matin, le prince de Maliterno et le duc de
Rocca-Romana, chacun à la tête d'un régiment de volontaires recrutés
parmi la jeunesse noble ou riche de Naples et de ses environs, étaient
venus prendre congé de la reine et étaient partis pour marcher au-devant
des républicains.
Plus le danger approchait, plus se séparaient en deux camps opposés le
parti du roi et celui de la reine.
Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de l'amiral Caracciolo,
du ministre de la guerre Ariola, et de tous ceux qui, tenant à l'honneur
du nom napolitain, voulaient la résistance à tout prix et la défense de
Naples poussée à la dernière extrémité.
Le parti de la reine, se composant de sir William, d'Emma Lyonna, de
Nelson, d'Acton, de Castelcicala, de Vanni et de Guidobaldi, voulait
l'abandon de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans délai.
Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble agitait l'esprit de la
reine; elle craignait d'un moment à l'autre le retour de Ferrari. Le
roi, se voyant insolemment trompé, sachant enfin à qui il devait s'en
prendre de tous les désastres qui accablaient le royaume, pouvait, comme
les natures faibles, puiser dans sa terreur même un moment d'énergie
et de volonté... et, pendant ce moment, échapper pour toujours à cette
pression qu'opéraient sur lui depuis vingt ans un ministre qu'il n'avait
jamais aimé et une épouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait été
jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un moyen infaillible
de ramener le roi à elle, et elle en avait usé; mais elle commençait,
comme dit Shakspeare, à descendre la vallée de la vie, et le roi,
entouré de jeunes et jolies femmes, échappait facilement à ses
fascinations.
Dans la soirée, du 20, il y eut conseil d'État: le roi se prononça
ouvertement et fermement pour la défense.
Le conseil fut clos à minuit.
De minuit à une heure, la reine resta dans la chambre obscure, et elle
ramena chez elle Pasquale de Simone, lequel, reçut des instructions
secrètes de la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A une
heure et demie, Dick partit pour Bénévent, où, depuis deux jours déjà,
avait été envoyé, par un palefrenier de confiance, un des chevaux les
plus vites des écuries d'Acton.
La journée du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans qui, à Naples, durent
habituellement trois jours, et qui ont donné lieu à ce proverbe: _Nasce,
pasce, mori_; il naît, se repaît et meurt.
Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées, de vent soufflant
par rafales, le peuple, qui avait ce vague sentiment d'une grande
catastrophe, encombrait, plein d'émotion, les rues, les places, les
carrefours.
Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, c'est que ce
n'était point dans les vieux quartiers que le peuple se pressait; et,
quand nous disons le peuple, nous disons cette multitude de mariniers,
de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu de peuple à Naples. On
remarquait, au contraire, des groupes nombreux et animés, parlant haut,
gesticulant avec rage, dispersés de la strada del Molo à la place du
Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du largo del Castello, du
théâtre de San-Carlo et de la rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient,
tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et
la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, trois hommes,
fatalement connus déjà dans les émeutes précédentes, parlaient plus haut
et s'agitaient plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient Pasquale de
Simone, le beccaïo, rendu hideux par la cicatrice qui lui balafrait le
visage et lui fendait l'oeil, et fra Pacifico, qui, sans être dans le
secret, sans savoir de quoi il était question, lâchant la bride à son
caractère violent et tapageur, frappait de son bâton de laurier, tantôt
le pavé, tantôt la muraille, tantôt le pauvre Jacobino, bouc émissaire
des passions du terrible franciscain.
Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, semblait attendre
quelqu'un ou quelque chose; et le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle,
mais que ce rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie d'une
fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement
Jupiter, cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement
de tonnerre ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri de «Vive
le roi!» et de «Mort aux jacobins!»
La reine, qui s'était informée où était le roi, se tenait dans la pièce
à côté avec Acton, prête à agir selon les circonstances, tandis qu'Emma,
dans l'appartement de la reine, emballait avec la San-Marco les papiers
les plus secrets et les bijoux les plus précieux de sa royale amie.
Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au grand galop d'un cheval
anglais, par le pont de la Madeleine, suivit la Marinella, la strada
Nuova, la rue du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles,
échangea des signes avec Pasquale de Simone et le beccaïo, s'engouffra
par la grande porte dans les cours du palais royal, sauta sur les
dalles, jeta la bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et,
comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine, entra dans le cabinet
où elle attendait avec Acton, et dont, comme par enchantement, la porte,
à son approche, s'ouvrit devant lui.
--Eh bien? demandèrent ensemble la reine et Acton.
--Il me suit, dit-il.
--Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il ici?
--Dans une demi-heure.
--Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus?
--Oui.
--Eh bien, allez chez moi, et dites à lady Hamilton de prévenir Nelson.
Le jeune homme monta par les escaliers de service avec une rapidité qui
indiquait combien lui étaient familiers tous les détours du palais, et
transmit à Emma Lyonna les désirs de la reine.
--Avez-vous un homme sûr pour porter un billet à milord Nelson?
--Moi, répondit le jeune homme.
--Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre.
--Je m'en doute.
--Alors...
Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier sur le secrétaire
de la reine et écrivit cette seule ligne:
«Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous prêt.
»EMMA.»
Le jeune homme, avec la même promptitude qu'il avait mise à monter les
escaliers, les descendit, traversa les cours, prit la pente qui conduit
au port militaire, se jeta dans une barque, et, malgré le vent et
la pluie, se fit conduire au _Van-Guard_, qui, ses mâts de perroquet
abattus, pour donner moins de prise à la tempête, se tenait à cinq ou
six encablures du port militaire, affourché sur ses ancres, environné
des autres bâtiments anglais et portugais placés sous les ordres de
l'amiral Nelson.
Le jeune homme, qui--nos lecteurs l'ont deviné--n'était autre que
Richard, se fit reconnaître de l'amiral, monta lestement l'escalier de
tribord, trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet.
--Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés, dit Nelson; et, pour que
vous en rendiez bon témoignage, vous-même en serez porteur.
--Henry, dit Nelson à son capitaine de pavillon, faites armer le canot
et que l'on se tienne prêt à conduire monsieur à bord de l'_Alcmène_.
Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine, il écrivit à son tour:
«_Très-secret_[5].
[Note 5: Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les
autographes de ces billets.]
»Trois barques et le petit cutter de _l'Alcmène_, armés d'armes
blanches seulement, pour se trouver à la Vittoria à sept heures et demie
précises.
»Une seule barque accostera; les autres se tiendront à une certaine
distance, les rames dressées. La barque qui accostera sera celle du
_Van-Guard_.
»Toutes les barques seront réunies à bord de _l'Alcmène_ avant sept
heures, sous les ordres du commandant Hope.
»_Les grappins dans les chaloupes_.
» Toutes les autres chaloupes du _Van-Guard_ et de _l'Alcmène_, armées
de couteaux, et les canots avec leurs caronades seront réunis à bord du
_Van-Guard_, sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en
éloignera à huit heures précises pour prendre la mer à moitié chemin du
Molosiglio.
»Chaque chaloupe devra porter de quatre à six soldats.
»Dans le cas où l'on aurait besoin de secours, faire des signaux au
moyen de feux.
»HORACE NELSON.
»_L'Alcmène_ se tiendra prête à filer dans la nuit, si la chose est
nécessaire.»
Pendant que ces ordres étaient reçus avec un respect égal à la
ponctualité avec laquelle ils devaient être exécutés, un second courrier
débouchait à son tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du
premier, s'engageait sur le quai de la Marinella, longeait la strada
Nuova et arrivait à la strada del Piliero.
Là, il commença de trouver la foule plus épaisse, et, malgré son
costume, dans lequel il était facile de reconnaître un courrier du
cabinet du roi, il éprouva de la difficulté à continuer son chemin,
en conservant à son cheval la même allure. D'ailleurs, comme s'ils
l'eussent fait exprès, des hommes du peuple se faisaient heurter par son
cheval, et, mécontents du heurt, commençaient à l'injurier. Ferrari, car
c'était lui, habitué à voir respecter son uniforme, répondit d'abord
par quelques coups de fouet solidement sanglés à droite et à gauche.
Les lazzaroni s'écartèrent et se turent par habitude. Mais, comme il
arrivait à l'angle du théâtre Saint-Charles, un homme voulut croiser le
cheval, et le croisa si maladroitement, qu'il fut renversé par lui.
--Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un courrier du roi, comme
son costume pourrait vous le faire croire. C'est un jacobin déguisé qui
se sauve! A mort le jacobin! à mort!
Les cris «Le jacobin! le jacobin! à mort le jacobin!» retentirent alors
dans la foule.
Pasquale de Simone lança au cheval son couteau, qui entra jusqu'au
manche au défaut de l'épaule.
Le beccaïo se précipita à la tête, et, habitué à saigner les brebis et
les moutons, il lui ouvrit l'artère du cou.
Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air de ses pieds de
devant, tandis qu'un flot de sang jaillissait sur les assistants.
La vue du sang a une influence magique sur les peuples méridionaux.
A peine les lazzaroni se sentirent-ils arrosés par la rouge et tiède
liqueur, à peine respirèrent-ils l'acre parfum qu'elle répand, qu'ils se
ruèrent avec des cris féroces sur l'homme et sur le cheval.
Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il était perdu. Il le
soutint tant qu'il put de la bride et des jambes; mais le malheureux
animal était blessé mortellement. Il se jeta, en trébuchant, à gauche
et à droite, puis il butta des jambes de devant, se releva par un effort
désespéré de son maître, et fit un bond en avant. Ferrari sentit que sa
monture pliait sous lui. Il n'était qu'à cinquante pas du corps de garde
du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa voix se perdit dans
les cris, cent fois répétés, «A mort le jacobin!» Il saisit un pistolet
dans ses fontes, espérant que la détonation serait mieux entendue que
ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse fit partir le
pistolet au hasard, et la balle alla frapper un jeune garçon de huit ou
dix ans, qui tomba.
--Il assassine les enfants! cria une voix.
A ce cri, fra Pacifico, qui s'était, jusque-là, tenu assez tranquille,
se rua dans la foule, qu'il écarta de ses coudes aigus et durs comme
des coins de chêne. Il pénétra jusqu'au centre de la mêlée au moment où,
tombé avec son cheval, le malheureux Ferrari essayait de se remettre sur
ses pieds. Avant qu'il y fût parvenu, la massue du moine s'abattait
sur sa tête; il tomba comme un boeuf frappé du maillet. Mais ce n'était
point cela qu'on voulait: c'était sous les yeux du roi que Ferrari
devait mourir. Les cinq ou six sbires qui étaient dans le secret du
drame, entourèrent le corps et le défendirent, tandis que le beccaïo, le
traînant par les pieds, criait:
--Place au jacobin!
On laissa le cadavre du cheval où il était, mais après l'avoir
dépouillé, et l'on suivit le beccaïo. Au bout de vingt pas, on se trouva
en face de la fenêtre du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable
tumulte, le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se changèrent en
vociférations. En entendant ces hurlements, le roi crut qu'effectivement
c'était quelque jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait point
cette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il salua le peuple, le
sourire sur les lèvres; le peuple, se sentant encouragé, voulu montrer
à son roi qu'il était digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari,
sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore, entre ses bras; le
cadavre venait de reprendre connaissance: il ouvrit les yeux, reconnut
le roi, étendit les bras vers lui en criant:
--A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre Ferrari!
A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le roi se rejeta en
arrière et alla dans les profondeurs de la chambre tomber à moitié
évanoui sur un fauteuil,--tandis qu'au contraire, Jupiter, qui, n'étant
ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'être ingrat, jeta un hurlement
de douleur, et, les yeux sanglants, l'écume à la bouche, sautant par la
fenêtre, s'élança au secours de son ami.
Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit: la reine entra, saisit
le roi par la main, le força de se lever, le traîna vers la fenêtre, et,
lui montrant ce peuple de cannibales qui se partageait les morceaux de
Ferrari:
--Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels vous comptez pour
la défense de Naples et pour la nôtre; aujourd'hui, ils égorgent vos
serviteurs; demain, ils égorgeront nos enfants; après-demain, ils nous
égorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours dans votre désir de
rester?
--Faites tout préparer! s'écria le roi: ce soir, je pars...
Et, croyant toujours voir l'égorgement du malheureux Ferrari, croyant
toujours entendre sa voix mourante qui appelait au secours, il s'enfuit
la tête dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses oreilles et se
réfugiant dans celle des chambres de ses appartements qui était la plus
éloignée de la rue.
Lorsqu'il en sortit, deux heures après, la première chose qu'il vit, fut
Jupiter couché tout sanglant sur un morceau de drap qui paraissait, par
des restes de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir appartenu
au malheureux courrier.
Le roi s'agenouilla près de Jupiter, s'assura que son favori n'avait
aucune blessure grave, et, désirant savoir sur quoi le fidèle et
courageux animal était couché, il tira de dessous lui, malgré ses
gémissements, un fragment de la veste de Ferrari que le chien avait
disputé et arraché à ses bourreaux.
Par un hasard providentiel, ce morceau était celui où se trouvait la
poche de cuir destinée à renfermer les dépêches; le roi ouvrit le
bouton qui la fermait et trouva intact le pli impérial que le courrier
rapportait en réponse à sa lettre.
Le roi rendit à Jupiter le lambeau de vêtement, sur lequel celui-ci
se recoucha en poussant un hurlement lugubre; puis il rentra dans sa
chambre, s'y enferma, décacheta la lettre impériale et lut:
«A mon très-cher frère et aimé cousin, oncle, beau-père, allié et
confédéré.
» Je n'ai jamais écrit la lettre que vous m'envoyez par votre courrier
Ferrari, et qui est falsifiée d'un bout à l'autre.
»Celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté était tout entière
de ma main, et, au lieu de l'exciter à entrer en campagne, l'invitait
à ne rien tenter avant le mois d'avril prochain, époque seulement où je
compte voir arriver nos bons et fidèles alliés les Russes.
»Si les coupables sont de ceux que la justice de Votre Majesté peut
atteindre, je ne lui cache point que j'aimerais à les voir punir comme
ils le méritent.
»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très-cher
frère, amé cousin, neveu, gendre, allié et confédéré.
»FRANÇOIS.»
La reine et Acton venaient de commettre un crime inutile.
Nous nous trompons: ce crime avait son utilité, puisqu'il déterminait
Ferdinand à quitter Naples et à se réfugier en Sicile!