LE FRÈRE JOSEPH.

Les couvents des provinces méridionales de l'Italie, et particulièrement

ceux de la Terre de Labour, des Abruzzes et de la Basilicate, à quelque

ordre qu'ils appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après

avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre les invasions

barbares, sont restés, de nos jours, des forteresses contre des

invasions qui ne le cèdent en rien en barbarie aux invasions du moyen

âge: nous voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui revêtent

à la fois le caractère religieux et guerrier, on n'arrive que par des

espèces de ponts que l'on lève, que par des herses que l'on baisse, que

par des échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire à

huit heures du soir, à peu près, les portes des monastères ne s'ouvrent

plus que devant des recommandations puissantes ou sur un ordre de

l'abbé.

Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune homme n'était point

sans être préoccupé de l'idée de trouver le couvent du mont Cassin

fermé. Mais, n'ayant qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y

faire et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, il s'était

mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano à sept heures et

demie du soir avec le corps d'armée du général Championnet, il s'était

informé, sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, parmi

les bénédictins de la montagne sainte, un certain frère Joseph, tout à

la fois chirurgien et médecin du couvent, et, à l'instant même, il lui

avait été répondu par un concert de bénédictions et de louanges. Frère

Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré comme un praticien de

la plus grande habileté et vénéré comme un homme de la plus haute

philanthropie. Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit,

puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple frère servant,

nul d'un coeur plus chrétien ne se dévouait aux douleurs physiques et

morales de l'humanité. Nous disons morales, parce que ce qui manque

aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission fraternelle et

consolatrice, c'est que, n'ayant jamais été père ni mari, n'ayant jamais

perdu une épouse chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la

langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du coeur. Dans un vers

sublime, Virgile fait dire à Didon que l'on compatit facilement aux

maux qu'on a soufferts. Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique

compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs morales. Pleurer

avec celui qui souffre, c'est le consoler. Or, les prêtres, qui ont des

paroles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle

soit, des larmes pour la douleur.

Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au reste, on ignorait

complètement la vie passée, et qui, un jour, était venu au couvent y

demander l'hospitalité en échange de l'exercice de son art.

La proposition du frère Joseph avait été acceptée, l'hospitalité lui

avait été accordée, et, alors, non-seulement sa science, mais son coeur,

son âme, toute sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens.

Pas une douleur physique et morale à laquelle il ne fût prêt, jour et

nuit, à apporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleurs

morales, il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. On

eût dit qu'il avait été lui-même en proie à toutes ces douleurs qu'il

consolait par le baume souverain des pleurs que Dieu nous a donné contre

des angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, comme il nous a

donné l'antidote contre le poison. Pour les douleurs physiques, il

semblait non moins privilégié de la nature qu'il ne l'était de la

Providence pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas toujours le

mal, du moins arrivait-il presque toujours à endormir la souffrance. Le

règne minéral et le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but du

soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir confié leurs secrets

les plus cachés. S'agissait-il, au lieu de ces longues et terribles

maladies qui détruisent peu à peu un organe, et, par sa destruction,

mènent lentement à la mort,--s'agissait-il d'un de ces accidents qui

attaquent brusquement, inopinément la vie dans ses sources, c'était là

surtout que frère Joseph devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri,

instrument d'ablation dans les mains des autres, devenait dans les

siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvre comme pour

le plus riche blessé, toutes ces précautions que la science moderne a

inventées dans le but d'adoucir l'introduction du fer dans la plaie, il

les avait devinées et les appliquait. Soit imagination du patient, soit

habileté de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver avec joie,

et, lorsque, près de son lit d'angoisses, frère Joseph développait

cette trousse terrible aux instruments inconnus, au lieu d'un sentiment

d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui s'éveillait chez le

pauvre malade.

Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des Abruzzes, qui

connaissaient tous le frère Joseph, le désignaient par un mot qui

exprimait à merveille leur ignorante reconnaissance pour sa double

influence physique et morale; ils l'appellaient _le Charmeur_.

Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être dérangé dans

ses études ou d'être réveillé dans son sommeil, au milieu des neiges de

l'hiver, des ardeurs de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un

mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres, quittait son fauteuil

ou son lit, demandant au messager de la douleur: «Où faut-il aller?» et

il y allait.

Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain; car, à son

manteau bleu, à son chapeau à trois cornes orné de la cocarde tricolore,

et qui coiffait sa belle tête calme et martiale à la fois, il était

facile, ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général en

chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne un officier de l'armée

française.

Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver, comme il s'y

attendait, les portes du couvent fermées et son intérieur silencieux, il

trouva ces portes ouvertes, et la cloche, cette âme des monastères, qui

se plaignait lugubrement.

Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau de fer, le couvrit

de son manteau avec ce soin presque fraternel que le cavalier a pour sa

monture, lui recommanda le calme et la patience comme il eût fait à

une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea dans le cloître,

suivit un long corridor, et, guidé par une lumière et des chants

lointains, il parvint jusqu'à l'église.

Là, un spectacle lugubre l'attendait.

Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap blanc et noir, était

posée sur une estrade; autour du choeur, dans les stalles, les moines

priaient; des milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du

cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement ébranlée, jetait

dans l'air sa plainte douloureuse et vibrante.

C'était la mort qui était entrée au couvent et qui, en entrant, avait

laissé la porte ouverte.

Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que le retentissement de

ses éperons eût fait tourner une seule tête. Il interrogea des yeux tous

ces visages les uns après les autres, et avec une angoisse croissante;

car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il ne reconnaissait

point celui qu'il venait chercher. Enfin, la sueur au front, le

tremblement dans la voix, il s'approcha de l'un de ces moines qui,

pareils aux sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules,

semblaient avoir, en esprit du moins, quitté la terre pour suivre le

trépassé dans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l'épaule

du doigt:

--Mon père, qui est mort?

--Notre saint abbé, répondit le moine.

Le jeune homme respira.

Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes pour vaincre cette

émotion qu'il savait si bien étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne

transparaissait jamais sur son visage, après un instant de silence

pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent au ciel:

--Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou malade, que je ne le

vois point avec vous?

--Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est dans sa cellule, où il

veille et travaille, ce qui est encore prier.

Puis le moine, appelant un novice:

--Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du frère Joseph.

Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé ni l'un ni l'autre

de ceux à qui il avait adressé la parole, le moine reprit sa psalmodie

et rentra dans son isolement. Quant à son immobilité, elle n'avait point

été un moment interrompue.

Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous deux s'engagèrent

dans le corridor, au milieu duquel le novice prit un escalier d'une

architecture imposante, rendue plus imposante encore par la faible

et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait à la main et qui

rendait tous les objets incertains et mobiles. Ils montèrent ensemble

quatre étages de cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant prit

à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor, et, montrant une

porte à l'étranger:

--Voici la cellule du frère Joseph, dit-il.

Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner, le jeune homme, sur

cette porte, put lire ces mots:

«Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme;

»Dans la solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.»

--Merci, répondit-il à l'enfant.

L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint de cette

impassibilité du cloître par lequel les moines croient témoigner de

leur détachement des choses humaines en ne témoignant que de leur

indifférence pour l'humanité.

Le jeune homme resta immobile devant la porte, la main appuyée sur son

coeur, comme pour en comprimer les battements, et regardant s'éloigner

l'enfant et diminuer le point lumineux que faisait sa marche dans les

épaisses ténèbres de l'immense corridor.

L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, sans avoir une

seule fois détourné la tête du côté de celui qu'il avait conduit. Le

reflet de son cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant

de plus en plus, et, enfin, disparut tout à fait,--tandis que l'on

put, pendant quelques secondes encore, percevoir, mais s'affaiblissant

toujours, le bruit de son pas traînant sur les dalles de l'escalier.

Le jeune homme, vivement impressionné par tous ces détails de la vie

automatique des couvents, frappa enfin à la porte.

--Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir par sa vivace

accentuation, faisant contraste avec tout ce qu'il venait de voir et

d'entendre.

Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme de cinquante ans à

peu près, qui en paraissait quarante à peine. Une seule ride, celle de

la pensée, sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne brillait,

messager de la vieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire,

où l'on cherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée

sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d'un

livre qu'il lisait avec attention. Une lampe à abat-jour éclairait ce

tableau en l'isolant dans un cercle de lumière; le reste de la chambre

était dans la demi-teinte.

Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le lecteur leva la tête,

regardant avec étonnement son élégant uniforme qui lui paraissait

inconnu; mais à peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de

lumière projeté par la lampe, que ces deux cris s'échappèrent à la fois

de la bouche des deux hommes:

--Salvato!

--Mon père!

C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix ans de

séparation, se revoyaient; et, se revoyant, se précipitaient dans les

bras l'un de l'autre.

Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu Salvato dans le voyageur

nocturne; mais peut-être n'avaient-ils pas reconnu son père dans le

frère Joseph.

La San-Felice, Tome 04 · 第 35 / 45 题