LA LÉGENDE DU MONT CASSIN

Le même jour et à la même heure où la porte du passage secret s'ouvrait

devant la reine, et où Emma Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait

faite, s'aventurait en _héroïne de roman_ dans ce souterrain, précédée

et éclairée par Richard, un jeune homme montait à cheval la rampe du

mont Cassin, que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet.

Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de sa monture ou dans

sa manière de la diriger, soit que, habitué au danger, le danger lui fût

devenu indifférent, il était parti à cheval de San-Germano, et, malgré

les observations qu'on avait pu lui faire sur son imprudence, déjà

grande à la montée, mais qui serait plus grande encore à la descente,

il avait pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé par saint

Benoît, et qui couronne la cime la plus élevée du monte Cassino.

Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord un instant, mais d'où

s'échappe bientôt, pour se jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano,

sur les bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en 1503; et, par

un retour étrange de fortune, il pouvait à mesure qu'il s'élevait,

distinguer les bivacs de l'armée française, qui, après trois siècles,

venait venger, en renversant la monarchie espagnole, la défaite de

Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire.

Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les zigzags que faisait

le chemin, il avait la ville de San-Germano, surmontée de sa vieille

forteresse en ruine, fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui

porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en 844, époque à

laquelle Lothaire, premier roi d'Italie, s'étant établi dans le duché

de Bénévent et dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins,

fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint Germain, évêque de

Capoue.

La précieuse relique donna le nom du saint à la ville italienne, et

le reste du corps, envoyé en France au couvent des Bénédictins, qui

s'élevait dans la forêt de Ledia, donna ce même nom à la ville française

où naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV[4].

[Note 4: Saint-Germain en Laye: _Sanctus Germanus in Ledia_.]

Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur imprudent et qui,

comme on le voit, n'a pas changé de nom et s'est contenté d'italianiser

celui de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de Labour.

C'est là que se réfugient les grandes douleurs morales et les grandes

infortunes politiques. Carloman, frère de Pépin le Bref, y repose dans

son tombeau; Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir à Salerne;

trois papes furent ses abbés: Étienne IX, Victor III et Léon X.

En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le spectacle de la

corruption païenne à Rome, se retira à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco,

où sa réputation de vertu lui attira de nombreux disciples et, à leur

suite, la persécution. En 529, il quitta le pays, s'arrêta à Cassinum,

et, voyant la colline qui domine la ville, il résolut, peut-être moins

encore pour se rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des

vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder sur le point

culminant de cette colline un monastère de son ordre.

Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque, que l'on nous

permette d'appeler à notre aide la légende.

Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court, ne fut pas plus

tôt parvenu au sommet de la colline prédestinée, qu'il s'aperçut de la

difficulté qu'il allait éprouver à transporter à une pareille hauteur

les matériaux nécessaires à son édifice.

Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par Satan.

Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne s'était laissé

vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être point laissé vaincre par

Satan pour lui donner des lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint

Antoine, sur ce point, avait fait autant que Dieu lui-même.

Il s'agissait de mettre le diable dans une position telle, qu'il n'eût

rien à lui refuser.

Soit de sa propre imagination, soit par inspiration céleste, saint

Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce qu'il cherchait.

Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique d'un brave serrurier,

qu'il savait bon chrétien, l'ayant baptisé lui-même une semaine

auparavant.

Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes.

Le serrurier lui en offrit une magnifique paire toute faite; mais saint

Benoît la refusa.

Il voulait une paire de pincettes toute particulière, avec deux griffes

là où les pincettes se réunissent. Il bénit l'eau dans laquelle le

serrurier devait tremper son fer rouge, et lui recommanda par-dessus

tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans faire le signe de

la croix.

--Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence quand elles seront

faites? demanda le serrurier.

Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère fut bâti,

habitait la grotte qui, aujourd'hui encore, au sommet du mont Cassin,

est en vénération chez les fidèles comme ayant été la demeure du saint.

--Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les chercher moi-même.

Quand seront-elles faites?

--Après-demain, sur le midi.

--A après-demain, donc.

Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait dans la forge du

serrurier, et, dix minutes après, il en sortait, portant en mains les

pincettes, mais les cachant avec soin sous son manteau.

Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît, dans sa grotte,

lisait les Pères de l'Église, le diable n'entrât, soit par la porte,

soit par la fenêtre et, de mille façons différentes, n'essayât de tenter

le bienheureux.

Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu:

«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et

de Jésus-Christ, son fils unique:

»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion, m'engage à aider de tout

mon pouvoir son serviteur saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut

élever au sommet du mont Cassinum, en y transportant les pierres, les

colonnes, les poutres et en somme tous les matériaux nécessaires à la

fabrique dudit couvent--obéissant exactement et sans ruse à tous les

ordres que me donnera Benoît.

»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!»

Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et l'encrier qui lui

avaient servi.

Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement.

Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité des pincettes

bénites, et à faire rougir cette extrémité, c'est-à-dire les pinces.

Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque piège: il se fit

attendre trois jours ou plutôt trois nuits.

La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une tempête qui menaçait

de mettre la création tout entière sens dessus dessous.

Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des éclairs, saint Benoît

faisait semblant de dormir; mais il dormait au coin de son feu, d'un

oeil seulement, et tenant les pincettes à portée de sa main.

Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y laissa prendre.

Il s'avança sur la pointe des griffes et allongea le cou par-dessus

l'épaule du saint.

C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les pincettes et lui

prit adroitement le nez.

Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires, si rouges qu'elles

eussent été, il en aurait ri, le feu étant son élément; mais c'étaient

des pincettes forgées, on se le rappelle, sous l'invocation de la croix

et trempées dans l'eau bénite.

Satan, se sentant pris, commença de sauter à droite et à gauche, et à

souffler le feu enflammé au visage de saint Benoît, à le menacer et à

allonger les ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti par la

longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, plus il crachait feu

et flammes, plus il menaçait saint Benoît, plus celui-ci serrait les

pincettes d'une main et faisait le signe de la croix de l'autre.

Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui, que Dieu était

l'allié du saint, et il demanda à capituler.

--Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux. Lis le parchemin qui

est sur la table et signe-le.

--Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise avec une paire de

pincettes entre les deux yeux?

Lis d'un oeil.

Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et, en louchant

horriblement, Satan lut le parchemin.

Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, en général, assez

accommodant: le tout est de le prendre.

Le parchemin lu, il dit:

--Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point écrire.

--Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint.

A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond, que, sans le crochet

que le saint avait eu la précaution de faire faire à l'extrémité des

pincettes, il tirait son nez de l'étau où il était serré.

--Allons, dit Satan, je crois que le plus court est de signer.

Et il prit la plume.

--Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les choses régulièrement.

Commençons par la date et le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le

saint, écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés.

Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: _24 juillet de l'an_ 529.

--C'est fait, dit-il.

--Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons: _De Notre-Seigneur

Jésus-Christ_.

Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta.

--Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture.

Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin il écrivit: «Approuvé

l'écriture ci-dessus.»

--Et maintenant, signe, dit le saint.

Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle noise; mais le saint

serra les pincettes plus fort qu'il ne les avait encore serrées, et

Satan, pour en finir, se hâta d'écrire son nom.

Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune n'était absente,

que le parafe y était; il ordonna à Satan de plier le parchemin en

quatre et posa son rosaire dessus.

Puis il ouvrit les pincettes.

D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte.

Pendant trois jours, une horrible tempête désola les Abruzzes et se fit

sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve, le Stromboli et l'Etna jetèrent des

flammes. Mais, comme cette tempête venait de Satan et non du Seigneur,

le Seigneur ne permit point qu'aucune personne ni aucune créature

vivante y périt.

La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya chercher un architecte.

Le saint, quoique non canonisé encore, était déjà tellement vénéré dans

le pays, que, dès le lendemain, un architecte accourut.

Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui montra l'emplacement

sur lequel il voulait bâtir un couvent.

C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant de la montagne.

On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier frayé par les

chèvres.

Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte ne put s'empêcher

de rire.

Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité.

--Et par qui ferez-vous monter les matériaux jusqu'ici? demanda

l'architecte.

--Cela me regarde, répondit saint Benoît.

Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte crut qu'il avait

recueilli dans ses voyages d'Orient quelques moyens dynamiques connus

des seuls Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts

mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète ne lui demandant

point autre chose qu'un dessin, il le lui fit sur-le-champ.

Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît appela Satan.

Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: la colère

lui avait donné la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon

ardent.

En général, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit

très-fidèlement: c'est une justice à lui rendre.

Le saint lui donna la liste des matériaux de toute espèce dont il avait

besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui

à l'instant même se mirent à la besogne.

Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et d'un temple

consacré à Apollon; le saint commanda, avant tout, à Satan d'incendier

la forêt.

Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, s'enflammant à

l'instant, communiqua sa flamme à toute la forêt.

Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du paysage le temple

païen, moins quelques colonnes très-belles qu'il réservait pour l'église

de son monastère.

Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, et, de peur qu'il ne

leur arrivât malheur, il les transporta lui-même à l'endroit indiqué

par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple

disparut.

En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît mettait en pièces la

statue du dieu.

Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut promptement bâti. Et,

si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous

renverrions les incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre

peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, c'est-à-dire

à l'apogée de son talent, et qui représentent le roi des enfers et ses

principaux ministres occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère

de saint Benoît.

Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse puissance que saint

Benoît avait prise sur le démon, était dans toute sa splendeur, et saint

Benoît, vieux de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila,

roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur,

eut l'idée de le visiter. Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens,

c'était la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont

Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même si celui auquel il

rendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voir clair

à travers un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nommé

Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au monastère, perdu dans la

foule, espérant ainsi induire saint Benoît en erreur.

Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant de lui, et,

voyant de loin Riga qui marchait en tête du cortège, revêtu du manteau

royal et la couronne en tête, il lui cria:

--Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien.

A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu était avec son

serviteur, Riga, plein de repentir et d'humilité, tomba à genoux, et

tous les autres, même le roi, l'imitèrent.

Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla droit à Totila et le

releva; puis, lui ayant reproché ses moeurs dissolues, il l'exhorta à

devenir meilleur, lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années

encore après l'avoir prise, et mourrait.

Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender.

Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543, sainte Scholastique,

soeur jumelle de saint Benoît, mourut. Le saint, qui était en prière

dans son oratoire, entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, le

toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui montait au ciel.

--C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement. Grâces soient rendues au

Seigneur!

Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse nouvelle, et tous

allèrent, en chantant et tenant à la main, en signe de joie, des rameaux

verts et des fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en effet

était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà préparée pour la

sainte et pour son frère.

L'année suivante--d'autres chroniqueurs disent la même année--le 21

mars, saint Benoît lui-même passa doucement de cette vie à l'autre,

et, chargé d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles, alla

s'asseoir à la droite du Seigneur.

Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique, dans le même

tombeau.

Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il était de la noble

famille des Guardati. Sa mère, renommée par son amour céleste et sa

charité, fut sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte

Abondance.

Les mères et les soeurs de tous ces grands saints de la décadence de

Rome et du moyen âge, dont Dante fut l'Homère, sont presque toutes

saintes aussi, et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes,

compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est rendu.

Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique, et sainte

Marcelline près de saint Ambroise.

Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,--Satan ayant sans doute

repris le dessus,--brûlé par ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été

saccagé par les Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, une

véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà le titre d'évêque,

prirent celui de premier baron du royaume, qu'ils portent encore

aujourd'hui.

Les tremblements de terre succédèrent aux barbares et arrachèrent le

monastère à ses fondements, une première fois en 1349, et une seconde

fois en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à Avignon, mais qui

ramena la papauté à Rome, pontife pieux et lettré, érudit et artiste,

ami de Pétrarque, et que la tiare alla chercher dans un couvent de

bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère.

On sait tous les services rendus en France à l'histoire par les

laborieux disciples de saint Benoît. Au mont Cassin, les ouvrages des

plus grands écrivains de l'antiquité furent conservés par eux.

Au IXe siècle, l'abbé Desiderio, de la maison des ducs de Capoue,

faisait copier par ses religieux Horace, Térence, les _Fastes_

d'Ovide de les _Idylles_ de Théocrite. Il faisait, en outre, venir de

Constantinople des artistes mosaïstes, qu'il faut compter au nombre de

ceux qui restaurèrent l'art en Italie.

La route qui serpente aux flancs de la montagne sur laquelle est bâti le

monastère fut construite par les soins de l'abbé Ruggi. Elle est pavée

de grandes dalles d'inégale grandeur, comme celles des voies antiques,

dalles que l'on retrouve sur la via Appia, que les Romains nommaient la

reine des routes, et qui passe à deux lieues de là.

C'était le sentier que suivait le cavalier qui a donné lieu à

cette digression archéologique. Enveloppé dans un grand manteau, il

s'inquiétait peu de la violence du vent, qui, soufflant par

rafales, s'apaisait tout à coup pour laisser tomber de larges ondées

qu'accompagnaient, quoique l'on fût au mois de décembre, des tonnerres

et des éclairs pareils à ceux de la nuit où Satan s'aventura si

malencontreusement dans la grotte de saint Benoît. Puis, cette pluie

tombée, le vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses de

nuages si rapprochés de la terre, que le cavalier disparaissait au

milieu d'eux pour reparaître dans une éclaircie, et cela sans que

pluie, tonnerres, éclairs ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui

eussent fait, depuis le moment de son départ, hâter ou ralentir l'allure

de son cheval.

Arrivé, au bout de trois quarts d'heure de marche, au sommet de la

montagne, il disparut une dernière fois, non pas dans les nuages, mais

dans la grotte que la tradition veut avoir été la demeure de saint

Benoît, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque couvent,

qui, se découpant sur un ciel marbré de gris et de noir, se dressait

devant lui avec l'imposante majesté des choses immobiles.

La San-Felice, Tome 04 · 第 33 / 45 题