Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa
marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontières
napolitaines sur trois colonnes.
L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par
Aquila: elle devait forcer les défilés de Capistrello et de Sora.
L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit la Campanie par
les marais Pontins, Terracine et Fondi.
Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, envahit la Terre de
Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano.
Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, défendaient les
marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara.
Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; Pescara, la route
de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une
montagne et commandait l'Abruzze ultérieure.
Gaete était défendue par un vieux général suisse nommé Tchudy: il avait
sous ses ordres quatre mille hommes;--comme moyen de défense, soixante
et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un
an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin.
Le général Rey le somma de se rendre.
Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune femme. Il eut peur pour
elle, qui sait? peut-être pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un
conseil, consulta l'évêque, lequel mit en avant son ministère de
paix, et réunit les magistrats de la ville, qui saisirent le prétexte
d'épargner à Gaete les maux d'un siège.
Cependant on hésitait encore, quand le général français lança un obus
sur la ville; cette démonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyât
une députation aux assiégeants afin de leur demander leurs conditions.
--La place à discrétion ou toutes les rigueurs de la guerre, répondit le
général Rey.
Deux heures après, la place était rendue.
Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de
l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nommé Pricard, un
parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il eût
eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter
ses moyens de défense à l'officier français dans tous leurs détails,
lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en
munitions et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme avec ces paroles
altières:
--Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend pas.
Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir
ses portes et de remettre cette ville si bien fortifiée au général
Duhesme. Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf
cent soldats.
Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par sa situation, plus
forte encore par des ouvrages d'art, elle était défendue par un Espagnol
nommé Jean Lacombe, armée de dix pièces de gros calibre, fournie de
munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle
tint un jour, et se rendit après deux heures de siège.
Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent,
que les chefs de bande se substituassent aux généraux et les brigands
aux soldats.
Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient organisées avec la
rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait lui-même; celle de Gaetano
Mammone; celle de Fra-Diavolo.
Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes françaises.
Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé une garnison de quatre
cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre
lui en avait été donné, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue.
En arrivant à Tocco, il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona
et fit hâter le pas à ses hommes.
En effet, une colonne française, commandée par le général Rusca, après
être entrée sans défiance et tambour battant dans la ville de Sulmona,
avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les fenêtres une grêle
de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un
moment d'hésitation.
Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en avait profité, était
sorti de l'église avec une centaine d'hommes, avait chargé de front les
Français, tandis que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts
de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de ses hommes, et
il était sorti précipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une
douzaine de morts et de blessés.
Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts, à la vue
des habitants de la ville qui achevaient les blessés, la rougeur de
la honte était montée au visage, des républicains s'étaient reformés
d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés
dans Sulmona, répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle
de la rue.
Cependant, cachés dans les embrasures des portes, embusqués dans les
ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-être
les Français allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois,
lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité de la ville.
C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus au feu, avaient
tourné Sulmona et tombaient sur les derrières de Pronio.
Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son arrière-garde, la
rallia, se trouva en face de Duhesme, déchargea un de ses pistolets
sur lui et le blessa au bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur
Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un
fusil, et, à la tête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant
en patois un ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet
ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par toutes les petites
ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut
évacuée. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins.
Les Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, c'étaient, à leur
tour, les brigands qui avaient lutté un contre dix. Ils avaient
été vaincus; mais ils avaient fait éprouver des pertes cruelles aux
républicains. Cette rencontre fut donc regardée à Naples comme un
triomphe.
De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, après la
prise de Gaete, honteusement rendue, défendu vaillamment le pont de
Garigliana, attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de
républicains, que le général Rey, ne soupçonnant pas l'organisation
des bandes, avait envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été
repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs
officiers et soldats, restés blessés sur le champ de bataille, avaient
été ramassés à demi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au
milieu des huées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et
des danses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommes à
ces sortes de fêtes.
Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces meurtres, aux agonies
prolongées. Il avait, dans un sentiment de pitié, déchargé sur des
blessés ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement
de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa
popularité à des actes de semblable pitié. Il s'était éloigné des
bûchers où les républicains subissaient leur martyre, et avait voulu
en éloigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du
spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus de frénésie
que les autres femmes, elle dansait et hurlait.
Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en avant de Sora, entre le
lac Fucino et le Liri.
On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du
Liri, un officier portant l'uniforme français, conduit par un guide.
--Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.
Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant lui.
Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le
conduire au général Lemoine, auquel il était chargé de transmettre un
ordre de Championnet, il l'avait conduit à Gaetano Mammone.
C'était un des aides de camp du général en chef, nommé Claie.
--Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.
On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'étancher sa soif.
Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa
cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui liât les mains et qu'on
l'attachât à un arbre.
Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour bien reconnaître la
place où elle battait, et, la place reconnue, il y enfonça son poignard.
L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, point poussé une
plainte: il savait aux mains de quel cannibale il était tombé, et, comme
le gladiateur antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien mourir.
Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas échapper un soupir.
Le sang jaillit de la blessure--par élans--comme il s'échappe d'une
artère.
Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait
appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement
de cette chair coulante qu'on appelle le sang.
Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait
encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une
scie.
La scie lui fut apportée.
Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson,
il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le
cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de
la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une
corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit
couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.
Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de
républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait
par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir
des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des
femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons,
et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les
commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le
village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de
joie de leur bonne venue.
Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village
s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on
y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.
Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie,
dont les fenêtres donnaient sur la place.
A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré le petit
détachement commandé par le capitaine Tremeau[3]. Un guide interprète,
traître, comme toujours, qui conduisait le détachement, expliqua au
capitaine républicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et
ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches
d'olivier à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n'eut
pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui
présentaient des fleurs; il ordonna à la vivandière de vider son baril
d'eau-de-vie: on but a la santé du général Championnet, à la propagation
de la république française, et l'on s'achemina bras dessus, bras
dessous, vers le village, en chantant _la Marseillaise_.
[Note 3: On trouvera bon que, dans la partie historique, nous
citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel,
pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour
le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne
faisons pas de l'horreur à plaisir.]
Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le
détachement français à la porte du village: une immense acclamation
l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie,
on s'achemina vers la mairie.
Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y mit autant de
couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dînaient, ou
plutôt devaient dîner à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et
le corps municipal, représentés par Gaetano Mammone et les principaux
brigands enrôlés sous ses ordres.
Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était fait, mirent leurs
fusils en faisceaux à dix pas de la table préparée pour eux; les femmes
leur enlevèrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent à
jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent débouchées
et les verres emplis.
Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en
même temps dans la salle basse.
Les hommes de Mammone se glissèrent entre la table et les fusils, qu'en
se mettant en route, le capitaine, pour plus de précaution, avait fait
charger; les officiers furent espacés à la table intérieure, de manière
à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands.
Le signal du massacre devait être donné par Mammone: il lèverait à
l'une des fenêtres le crâne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et
porterait la santé du roi Ferdinand.
Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone s'approcha de la
fenêtre, emplit de vin, sans être vu, le crâne encore sanglant du
malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe
par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, le leva en portant
le toast convenu.
Aussitôt, la population tout entière y répondit par le cri:
--Mort aux Français!
Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui,
sous prétexte de les servir, entouraient les Français, se retirèrent
en arrière; une fusillade éclata à bout portant, et les républicains
tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé
ou qui n'étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par les
enfants, qui s'étaient emparés de leurs sabres.
Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la salle, ils voulurent
s'élancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu
par cinq ou six hommes, qui les retinrent à leurs places.
Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante à la main,
et leur offrit la vie s'ils voulaient boire à la santé du roi Ferdinand
dans le crâne de leur compatriote.
Tous quatre refusèrent avec horreur.
Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, força les officiers
d'étendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains à la
table.
Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des fascines et des
bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fenêtres
après avoir mis le feu aux fascines et à la paille.
Cependant le supplice des républicains fut moins long et moins cruel
que ne l'avait espéré leur bourreau. Un des sergents eut le courage
d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du
capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons le terrible service
de les poignarder, et il se poignarda lui-même après eux.