OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE,
EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL.
Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces
bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les
tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença
d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de
l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le
bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé
d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les
différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une
série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide
desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par
la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par
le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le
largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur,
il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par le
_Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_.
Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur
tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand,
ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du
cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et
ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les
quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses
habitants.
En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi,
qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en
retraite.
Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel
cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme
la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume.
Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà
répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué
sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles
Napolitains.
Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois
à Crécy.
Il était impossible de trahir un tel dévouement, de ne pas récompenser
de pareils sacrifices.
Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui
discutait, commentait, disséquait la proclamation; ceux qui faisaient
partie de ces groupes et qui savaient lire,--et le nombre n'en était pas
grand,--jouissaient de leur supériorité, avaient la parole, et, comme
ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient évidemment une
influence très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les
écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte.
Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore moins répandue que
partout ailleurs, un immense groupe s'était formé à la porte du beccaïo,
et, au centre, assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il pût le
lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des
prérogatives que lui donnait son instruction distinguée, transmettait à
la multitude ébahie les nouvelles que contenait la proclamation.
--Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccaïo
dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul
que lui eût laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main de
Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout
cela, c'est que ces gueux de républicains, que l'enfer confonde! ont
donné la bastonnade au général Mack.
--Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, répondait Michel;
cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits,
nous appelons cela un sous-entendu.
--Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en est pas moins vrai que
les Français--et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!--marchent
sur Naples et y seront peut-être avant quinze jours.
--Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent
les Abruzzes; ce qui est évidemment le chemin de Naples; mais il ne
tient qu'à nous qu'ils n'y entrent point, à Naples.
--Et comment les en empêcher? demanda le beccaïo.
--Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton
grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en
prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose
et en marchant contre eux.
--En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccaïo
trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à
dire, cela!
--Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: il n'est besoin que
d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau
des moutons que tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne
source, moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille: or, nous
sommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant
de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux.
--De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant dans les paroles de
Michele une allusion à son accident; cela te plaît à dire.
--Eh bien, continua Michele sans se préoccuper de l'interruption du
beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre
et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixième d'un
Français, et il n'y aura plus de Français, puisque nous sommes soixante
mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile,
surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six.
--Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en tombera dans les
mains...
--Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il ne faut point attendre
qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui
serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les
combattre partout où on les rencontrera. Un homme vaut un homme,
que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point
Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo,
qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, à
plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lâches.
--Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs voix.
--Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne
demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire
tuer avec moi le disent.
--Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre
chef, Michele?
--Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux.
--Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crièrent un grand
nombre de voix.
--Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il paraît que la
prédiction de Nanno commence à se réaliser. Veux-tu être mon lieutenant,
Pagliuccella?
--Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel;
tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais;
mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut
que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du
tout.
--Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef
aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se
procurer; moi, je vais chercher mon sabre.
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son
côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour
leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de
l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du
capitaine Michele.
Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède
et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita
dei Capuccini.
Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu
des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces
affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable
et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec
d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine
attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin
il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait,
son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus
militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration,
prêts à franchir les frontières du royaume.
Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier,
il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant
Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait
expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de
lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les
Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des
voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la
madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ
del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui
couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards
du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus
portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe,
indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles
de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de
les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble,
disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou
la lave d'Herculanum avait passé sur elle.
Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours,
avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris
d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix
avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait
contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre
l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais
son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel,
et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son
entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire
ceux qui voudraient bien combattre avec lui.
Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti.
Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement
la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino,
et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu,
monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre
sa place au milieu du cercle qui l'avait élu.
Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que
Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que
nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel
accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant
le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui
pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment
d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del
Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis
que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle
Pigne et Toledo.
Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana,
la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais
royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement,
avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte
Capuana, célèbre à tant de titres.
C'était, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana,
sur la place qui s'étend au bas des degrés de l'église San-Giovanni
à Carbonara, sur l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut
exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette
place est le centre des quartiers populaires, avait donné rendez-vous
à sa troupe! or, sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée
dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis
qu'il avait rencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux
cent cinquante hommes encombraient cette place au moment où le roi se
présentait pour la traverser.
Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait
jamais rien à craindre. Il fut donc étonné, mais voilà tout, quand il
vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur
des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, et des cierges,
plus nombreux, brûlant devant les madones, reluire des sabres et des
canons de fusil; il se pencha en conséquence, et, touchant de la main
l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe:
--Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce
qui se passe ici?
L'homme se retourna et se trouva face à face avec le roi.
L'homme, c'était Michel.
--Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie de voir le roi,
l'étonnement que lui causait sa présence et l'orgueil d'avoir été touché
par lui; oh! Sa Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! vive
notre père! vive le sauveur de Naples!
Et toute la troupe répéta d'une seule voix:
--Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!
Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un cri quelconque à son
retour dans sa capitale, ce n'était certes pas par celui-là.
--Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils
donc?
--Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc avec sa gravité
habituelle; ils vous nomment leur père, ils vous appellent le sauveur de
Naples?
--Tu en es sûr?
Les cris redoublèrent.
--Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...
Et, sortant à moitié par la portière:
--Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est
votre père, et, comme vous le dites très-bien, je reviens sauver Naples
ou mourir avec vous.
Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu'à la frénésie.
--Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes;
des torches! des flambeaux! des illuminations!
--Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait;
inutile! pour quoi faire des illuminations?
--Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi
sain et sauf, et qu'ils ont protégé Votre Majesté au milieu des périls
qu'elle a courus en traversant les rangs des Français pour revenir dans
sa fidèle ville de Naples, cria Michele.
--Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella
et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara.
C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive
le sauveur de Naples!
--Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas
les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio
est un habile homme!
Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on
sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les
fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit
tout entière étincelante comme Pise le jour de la _Luminara_.
Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le
silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat
d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe.
A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps
que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela
et la traîna lui-même.
Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède,
on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à
celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins
bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne
et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se
composait de deux on trois cents personnes au moins.
On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement
d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées
semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était
considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur
antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée,
vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un
cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais.
La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé
le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu
de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements
d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car
elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du
peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors,
elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs,
vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et
roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave
d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre,
le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà
de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau,
lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en
triomphe.
La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait
impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux,
Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer
cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la
proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par
les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à
personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres
personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels
misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son
raffermissement ou sa chute.
La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis
la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité,
détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au
trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque
toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant
qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait
bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour
elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de
braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice,
il était profondément indifférent.
L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, ou du moins ne parut
causer aucune sensation, quoique la place du Château fût encombrée de
monde; tous les regards, tous les cris, tous les élans du coeur étaient
pour ce roi qui _avait passé entre les rangs des Français pour aller
mourir avec son peuple_.
La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc de Calabre que son père
approchait, la présence de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans
les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants
royaux, leur céda sa place au balcon et se tint derrière eux.
L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut saluée par quelques
cris, mais ne détourna point l'attention de la multitude, tout entière
au cortège royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte.
Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à être de l'avis du cardinal
Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir
payé une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, surtout
si l'on comparait cette entrée à celle qui l'attendait, et que sa
conscience royale, si peu sévère qu'elle fût, lui faisait pressentir.
Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, le peuple voulut le
porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva
jusqu'à la porte de ses appartements.
La foule était si considérable, qu'il fut séparé du duc d'Ascoli, auquel
personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle
humaine.
Le roi se montra au balcon, donna la main au prince François, embrassa
ses enfants au milieu des cris frénétiques de cent mille personnes, et,
réunissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les
jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras:
--Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous!
Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule voix:
--Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier!
Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme.
La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon et alla trouver, au
fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une
table et regardant cet étrange spectacle avec son flegme irlandais.
--Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.
--Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi,
de le faire partir.
Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la descente du Géant bien
longtemps encore après que le roi eut disparu et que les fenêtres furent
fermées.
Le roi rentra chez lui sans même demander ce qu'était devenu d'Ascoli,
que l'on avait emporté chez lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à
demi mort.
Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six
semaines, il n'avait pas vu.