(_Ibidem_, vers 1022.)
[1200] _Meus dies est: tempore accepto utimur._
(_Ibidem_, vers 1017.)
[1201] . . . . _Conjugem agnoscis tuam?_
(_Ibidem_, vers 1021.)
[1202] On a imprimé par erreur _victime_, pour _victoire_, dans
l'édition de 1682.
[1203] _Var._ Si je te vais revoir plus tôt que tu ne veux.
(1639-57)
[1204] Ces mots ne se trouvent pas dans l'édition de 1639.
L'ILLUSION
COMÉDIE
1636
NOTICE.
Cette pièce est fort importante pour l'histoire de notre théâtre et de
notre littérature. Représentée en 1636, elle ne se trouve séparée que
par quelques mois de ce merveilleux _Cid_ dont on la croirait à tous
égards si éloignée; et pour peu qu'on la lise avec attention, l'on
s'aperçoit, non sans surprise, qu'elle n'a pas été complétement
inutile à Corneille pour la composition de son chef-d'oeuvre, et qu'en
écrivant _l'Illusion_ il s'y préparait déjà.
Ce n'est pas du premier coup qu'il s'avise de produire sur notre
théâtre cet héroïsme espagnol qui éclate si noblement dans _le Cid_:
il commence par y représenter les rodomontades de Matamore; mais on
dirait qu'il lui est impossible de ne pas prendre par instants au
sérieux la grandeur du Capitan, et en plus d'un endroit il s'élève
comme involontairement au plus noble langage.
Matamore dit de lui-même, acte II, scène II (vers 233-236):
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons et gagne les batailles.
Mon courage invaincu contre les empereurs
N'arme que la moitié de ses moindres fureurs.
Boileau n'a eu que quelques mots à changer aux deux premiers de ces
vers pour les transformer en un magnifique éloge d'un des plus grands
héros de son temps:
Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles,
Force les escadrons et gagne les batailles.
(_Épître IV, au Roi_, vers 133 et 134.)
Le troisième renferme le mot _invaincu_, qui passa inaperçu alors et
n'attira l'attention que dans _le Cid_. Là, heureusement placé, il
parut noble, énergique, sublime, et Corneille en fut, bien mal à
propos[1205], déclaré l'inventeur par plusieurs de ses contemporains.
Le passage qui va suivre trouverait certes aussi sa place
très-naturellement dans _le Cid_, et ne déparerait en rien ce
chef-d'oeuvre:
Respect de ma maîtresse, incommode vertu,
Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu?
Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père,
Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère?
(Acte III, scène IV, vers 735-738.)
Ces rapprochements suffisent pour faire voir que la parole du Matamore
de Corneille n'est pas toujours ridicule en elle-même, et que dans le
langage outré qu'il lui prête il y a de ces fières hyperboles qu'il a
su plus tard ennoblir en les plaçant dans la bouche de vrais héros.
Ce personnage du Matamore, introduit par notre poëte dans
_l'Illusion_, était depuis longtemps déjà un des principaux acteurs de
la farce; mais c'était la seconde fois seulement qu'on le faisait
parler en vers: c'est du moins ce que nous apprend le sieur Mareschal.
Voici comme il s'exprime dans l'avertissement d'une comédie intitulée:
_le Railleur ou la Satyre du temps_, représentée en 1636: «Je dirai
pourtant en sa faveur que c'est le premier capitan en vers qui a paru
dans la scène française, qu'il n'a point eu d'exemple et de modèle
devant lui, et qu'il a précédé, au moins du temps, deux autres qui
l'ont surpassé en tout le reste, et qui sont sortis de deux plumes si
fameuses et comiques dans _l'Illusion_ et _les Visionnaires_[1206].»
En 1637 ou 1638, le même Mareschal fit représenter sur le théâtre du
Marais _le Véritable Capitan Matamore ou le Fanfaron_, tiré du _Miles
gloriosus_ de Plaute; mais son imitation ne se tient pas fort près du
texte: «Je n'ai point, dit-il, introduit sur le théâtre un
Pyrgopolinice plus badin que fanfaron, mais j'ai tâché de peindre au
naturel ce vivant matamore du théâtre du Marais, cet original sans
copie, ce personnage admirable qui ravit également les grands et le
peuple, les doctes et les ignorants.»
Il nous reste beaucoup d'autres pièces destinées à cet acteur alors
célèbre, ainsi vanté par Mareschal: la plus connue est _le Capitan
Matamore_, comédie de Scarron, en vers de huit syllabes sur la seule
rime _ment_; cet ouvrage est précédé de plusieurs prologues intitulés:
_les Boutades du Capitan Matamore_.
Selon les frères Parfait, ce personnage fut rempli à l'hôtel de
Bourgogne et sur le théâtre du Marais par un comédien «dont on ignore
le nom.» M. Aimé Martin prétend, mais sans en donner aucune preuve,
que ce comédien n'était autre que Bellerose; M. Taschereau établit
fort bien, au contraire, qu'il s'agit de Bellemore. Il cite à l'appui
de son assertion ce passage de l'historiette de Tallemant des Réaux
relative à Mondory: «Ce fut lui (Mondory) qui fit venir Bellemore, dit
_le Capitan Matamore_, bon acteur. Il quitta le théâtre parce que
Desmarets lui donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre
de l'Hôtel Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie et
y fut tué. Il n'osa se venger de Desmarets, à cause du Cardinal qui ne
le lui eût pas pardonné.»
Le peu d'exactitude du renseignement donné par M. Aimé Martin ne
permet guère d'ajouter foi à la note, d'une apparence fort romanesque,
qu'il a placée, sans indiquer ses sources ni ses preuves, au
commencement de _l'Illusion_. «Dans cette pièce, dit-il, le célèbre
comédien Mondory est représenté sous le nom de Clindor dont il jouait
le rôle, et une partie de ses aventures sont racontées à la fin du
premier acte. Avant d'être un grand artiste, et bien jeune encore, il
avait composé des _parades_ et des _ponts-neufs_, puis après diverses
fortunes il s'était fait clerc de procureur. Corneille s'est
représenté lui-même sous le masque du magicien Alcandre, et le duc
d'Épernon paraît avoir été le modèle du Capitan gascon. Pendant son
séjour à Bordeaux, Mondory avait fait partie de la maison de ce grand
seigneur, et c'est lui probablement qui signala à Corneille les
principaux traits de ce caractère. _L'Illusion comique_ n'est donc
qu'un cadre plus ou moins bizarre, où le poëte se met en scène avec
son acteur chéri. Il lui avait autrefois confié le sort de _Mélite_,
et Mondory s'était montré digne de cette confiance en coopérant de
tous ses talents au succès de cette première pièce. Ici Corneille
trace l'apologie du grand artiste; il raconte au public ses bonnes et
ses mauvaises fortunes, et veut qu'on applaudisse sa constance et son
courage comme on applaudit son génie. C'était lui témoigner dignement
sa reconnaissance, car la pièce n'avait pas d'autre but que de relever
Mondory aux yeux de son père, qui s'effarouchait d'avoir un fils
comédien.»
Que Mondory ait joué Clindor, cela est probable sans être prouvé, mais
tout le reste ne repose pas même sur des hypothèses vraisemblables.
On sait très-peu de chose sur la première partie de la vie de cet
acteur; toutefois, si l'on en croit Tallemant, qui à coup sûr se
serait plu au récit d'une jeunesse si aventureuse, il entra au théâtre
le plus simplement du monde. Les frères Parfait ont prétendu qu'il
était d'Orléans[1207], mais un des adversaires de Corneille dans la
querelle du _Cid_, Mairet, l'appelle «notre Roscius auvergnat[1208].»
Marguerite Perrier, nièce de Pascal, dit en effet, dans ses _Mémoires
de famille_, qu'il était de Clermont, «et avoit pris le nom de Mondory
parce que son parrain, qui étoit un homme de condition de cette ville,
s'appeloit M. de Mondory[1209].» Tallemant le fait naître dans une
autre localité, mais dans la même province: «Il étoit fils d'un juge
ou d'un procureur fiscal de Tiers en Auvergne, où l'on faisoit
autrefois toutes les cartes à jouer. Pour lui, il se disoit fils de
juge. Son père l'envoya à Paris chez un procureur. On dit que ce
procureur, qui aimoit assez la comédie, lui conseilla d'y aller les
fêtes et les dimanches, et qu'il y dépenseroit et s'y débaucheroit
moins que partout ailleurs. Il y prit tant de plaisir qu'il se fit
comédien lui-même; et quoiqu'il n'eût que seize ans, on lui donnoit
des principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une
troupe composée de le Noir et de sa femme, qui avoient été au prince
d'Orange.»
Que le duc d'Épernon ait eu certains rapports de caractère avec
Matamore, cela peut bien être; mais il n'était pas le seul alors:
quant aux ressemblances entre Corneille et le magicien Alcandre, nous
avouons qu'elles nous échappent tout à fait.
Vers la fin du cinquième acte, Corneille nous introduit au milieu de
la troupe, qui partage la recette: «Tous les comédiens, dit-il,
paroissent avec leur portier, qui comptent de l'argent sur une table,
et en prennent chacun leur part.» Ce n'est point là un tableau de
fantaisie, c'est la peinture fidèle de ce qui se passait à cette
époque. Samuel Chapuzeau nous fait ainsi connaître le détail de cette
opération: «La comédie achevée et le monde retiré, les comédiens font
tous les soirs le compte de la recette du jour, où chacun peut
assister, mais où d'office doivent se trouver le trésorier, le
secrétaire et le contrôleur, l'argent leur étant apporté par le
receveur du bureau.... L'argent compté, on lève d'abord les frais
journaliers, et, quelquefois en de certains cas, ou pour acquitter une
dette peu à peu, ou pour faire quelque avance nécessaire, on lève
ensuite la somme qu'on a réglée. Ces articles mis à part, ce qui reste
de liquide est partagé sur-le-champ, et chacun emporte ce qui lui
convient[1210].»
C'est après cette scène que vient ce bel éloge du théâtre et de l'art
du comédien, qui dut contribuer puissamment à donner une noble idée de
cette profession, si discréditée jusqu'alors.
La vie honorable de Floridor[1211], et surtout l'arrêt qui déclare
qu'on ne déroge pas en jouant la comédie[1212], accomplirent la
révolution que notre poëte avait si heureusement préparée; le genre
dramatique s'empara dans notre littérature de la place la plus
importante, et ses interprètes obtinrent dès lors, quand ils surent
s'en rendre dignes, un rang des plus distingués dans la société
française.
Nous ne saurions fixer sûrement la durée du succès de cette pièce.
Corneille nous apprend qu'elle se jouait encore plus de trente ans
après l'époque de la première représentation[1213]; mais tout porte à
croire qu'elle ne survécut pas à son auteur. Le dix-huitième siècle en
voulait fort à cet ouvrage étrange. Il n'a trouvé grâce que devant le
directeur actuel du Théâtre-Français, M. Édouard Thierry, qui l'a fait
représenter l'année dernière (1861) pour le deux cent
cinquante-cinquième anniversaire de la naissance de Corneille. Le
spirituel critique a pensé que cette hardiesse avait besoin, même de
notre temps, d'être excusée et préparée par toutes sortes de
précautions. Il a cru utile de rétablir dans cette circonstance
l'usage du petit discours que le chef de troupe venait prononcer jadis
pour annoncer une représentation importante; seulement c'est dans le
feuilleton du _Moniteur_ qu'il s'est adressé au public.
«N'y eût-il dans _l'Illusion_, dit M. Édouard Thierry, que ce cri
d'orgueil, ou plutôt ce cri de bonheur jeté par Corneille à l'heure où
son génie se réveille et prend possession de lui-même[1214], il me
semble que la pièce valait la peine d'être reprise au moins une fois
et pour l'anniversaire de la naissance du grand ancêtre. Je l'ai cru,
je le crois encore, puisque la représentation aura lieu jeudi
prochain[1215]. Seulement, il faut bien le dire, la représentation ne
sera pas complète. Si le cadre de _l'Illusion_ est original et
curieux, la suite des tableaux qui s'y adaptent n'est pas toujours
intéressante. Le petit roman qui devait plaire au dix-septième siècle
a vieilli longtemps avant d'arriver au dix-neuvième; je me suis permis
de l'abréger en plus d'un endroit où Corneille, encore disciple de
Théophile, abusait singulièrement du monologue. L'acte de la
prison[1216] a été retranché. Ce n'est pas tout. La tragédie que
jouent Isabelle et Clindor dans la pièce de Corneille est certainement
bien arrangée pour entretenir l'illusion du père et faire passer le
spectateur, sans qu'il y prenne garde, des aventures réelles de
Clindor au poëme dramatique qu'il représente sur le théâtre; mais la
scène n'est ni tragique ni touchante, et elle est dangereuse[1217]....
Voilà comment Clindor en est venu, ou plutôt en viendra jeudi prochain
à jouer un fragment du premier acte de _Don Sanche d'Aragon_. Vous me
direz que _l'Illusion_ a devancé _Don Sanche_ de quatorze ans: que
voulez-vous? Les deux pièces se seront rapprochées depuis. Vous me
direz que don Sanche n'est pas assassiné: d'accord; mais les trois
rivaux qu'il provoque en combat singulier mettent à la fois l'épée à
la main contre lui, et c'est peut-être assez pour que son père le
croie déjà mort. En tout cas, si je ne m'étais pas plus permis que je
ne devais, je n'écrirais pas aujourd'hui cette longue lettre où je
réclame l'indulgence de tout le monde.»
Pour notre part, nous aurions préféré que la pièce fût jouée sans
aucun changement; mais quel reproche faire à qui s'accuse de si bonne
grâce? M. Édouard Thierry est un amateur délicat, consommé; mais en
directeur habile il a cru devoir suivre plutôt le goût d'autrui que le
sien propre, et a sacrifié une partie du texte de Corneille pour faire
accepter plus facilement au public la pièce oubliée qu'il lui
présentait.
Le succès a d'ailleurs pleinement justifié cette tentative, que moins
de prudence aurait pu faire échouer. Ce n'est qu'avec le temps qu'on
produira enfin sur le théâtre les oeuvres de nos auteurs classiques
dans l'intégrité de leur texte, et avec cette minutieuse exactitude
qui n'est permise que depuis bien peu d'années, même à leurs
éditeurs.
Le 6 juin 1862, le deux cent cinquante-sixième anniversaire de la
naissance de Corneille a encore fourni l'occasion d'une nouvelle
reprise de _l'Illusion_, qui n'a pas été moins bien accueillie que
l'année précédente.
La première publication de cette comédie forme un volume in-4º,
composé de 4 feuillets liminaires et de 124 pages. Voici son titre
exact:
L'ILLVSION COMIQVE, COMEDIE; _à Paris, chez François Targa....
M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy_.
Ce privilége est du 11 février 1639, et l'achevé d'imprimer porte la
date du 16 mars. Corneille, rappelé à Rouen entre ces deux époques,
comme il nous l'apprend dans sa dédicace, ne put corriger les épreuves
de cet ouvrage. Il y remédia de son mieux par une liste des: «Fautes
Notables survenues à l'Impression;» mais ce soin de l'illustre poëte
n'a guère profité à ses éditeurs, et M. Lefèvre en a tenu si peu de
compte qu'il a imprimé comme variantes la plupart des fautes que
Corneille avait signalées.
A partir de 1660, le titre se modifie et devient simplement
_l'Illusion_.
FOOTNOTES:
[1205] Voyez le _Lexique_.
[1206] Par Desmarest.
[1207] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 96.
[1208] _Épître familière_, p. 17.
[1209] _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1re série, tome V,
p. 317.
[1210] _Le Théâtre françois_, p. 174.
[1211] Josias de Soulas, écuyer, sieur de Floridor, succéda, au
théâtre du Marais, à d'Orgemont, dans l'emploi d'orateur de la
troupe; ensuite il remplaça Bellerose à l'hôtel de Bourgogne.
Nous aurons à parler avec quelques détails de la façon dont il
jouait Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Corneille. Il mourut
vers 1672. Il eut trois enfants: un fils et deux filles. Son fils
fut prêtre de la paroisse de Saint-Sauveur; sa fille aînée épousa
le fils de Montfleury, et la cadette, un sieur Bigodet, qui
devint fermier général après son mariage. Voyez _Histoire du
Théâtre françois_, tome VIII, p. 217, et la note suivante.
[1212] Voici le titre exact de cet arrêt: _Arrêt du conseil
d'État du Roi, en faveur du sieur de Floridor, comédien du Roi,
contre les commis à la recherche des usurpateurs de noblesse; qui
prouve que la qualité de comédien ne déroge point._ (Extrait des
registres du conseil d'État du 10 septembre 1668.) On y lit que
Floridor entra «dans les gardes du roi Louis XIII, père de S. M.,
où il porta le mousquet dans la compagnie du sieur de la Besne,
et depuis servit en qualité d'enseigne dans le régiment de
Rambierre; et après, la réforme de quelques compagnies de ce
régiment lui fit prendre le parti de la comédie, dans laquelle il
a servi depuis vingt-cinq ans, comme il fait encore à présent, au
divertissement de S. M.»
[1213] Voyez p. 433.
[1214] Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l'idolâtre,
Et ce que votre temps voyoit avec mépris
Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits.
(Vers 1645-1648.)
[1215] Le 6 juin 1861.
[1216] Le quatrième.
[1217] Commencement du cinquième acte.
A MADEMOISELLE M. F. D. R.[1218].
MADEMOISELLE,
Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est
qu'un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le
dernier est une tragédie: et tout cela, cousu ensemble, fait une
comédie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante tant qu'on
voudra, elle est nouvelle; et souvent la grâce de la nouveauté, parmi
nos François, n'est pas un petit degré de bonté. Son succès ne m'a
point fait de honte sur le théâtre, et j'ose dire que la
représentation de cette pièce capricieuse ne vous a point déplu,
puisque vous m'avez commandé de vous en adresser l'épître quand elle
iroit sous la presse. Je suis au désespoir de vous la présenter en si
mauvais état, qu'elle en est méconnoissable: la quantité de fautes que
l'imprimeur a ajoutées aux miennes la déguise, ou pour mieux dire, la
change entièrement. C'est l'effet de mon absence de Paris, d'où mes
affaires m'ont rappelé sur le point qu'il l'imprimoit, et m'ont obligé
d'en abandonner les épreuves à sa discrétion. Je vous conjure de ne la
lire point que vous n'ayez pris la peine de corriger ce que vous
trouverez marqué en suite de cette épître. Ce n'est pas que j'y aye
employé toutes les fautes qui s'y sont coulées; le nombre en est si
grand qu'il eût épouvanté le lecteur: j'ai seulement choisi celles qui
peuvent apporter quelque corruption notable au sens, et qu'on ne peut
pas deviner aisément. Pour les autres, qui ne sont que contre la rime,
ou l'orthographe, ou la ponctuation, j'ai cru que le lecteur judicieux
y suppléeroit sans beaucoup de difficulté, et qu'ainsi il n'étoit pas
besoin d'en charger cette première feuille[1214]. Cela m'apprendra à
ne hasarder plus de pièces à l'impression durant mon absence. Ayez
assez de bonté pour ne dédaigner pas celle-ci, toute déchirée qu'elle
est; et vous m'obligerez d'autant plus à demeurer toute ma vie,
MADEMOISELLE,
Le plus fidèle et le plus passionné de vos
serviteurs,
CORNEILLE.
FOOTNOTES:
[1218] Cette épître n'est que dans les éditions antérieures à
1660.--Les initiales cachent-elles un nom réel? Aucun éditeur
n'est parvenu jusqu'ici à le découvrir.--Dans l'impression de
1639 on lit partout _Madamoiselle_, au lieu de _Mademoiselle_.
[1219] Voyez la _Notice_, p. 430.
EXAMEN.
Je dirai peu de chose de cette pièce: c'est une galanterie
extravagante qui a tant d'irrégularités, qu'elle ne vaut pas la peine
de la considérer, bien que la nouveauté de ce caprice en aye rendu le
succès assez favorable pour ne me repentir pas d'y avoir perdu quelque
temps. Le premier acte ne semble qu'un prologue; les trois suivants
forment une pièce, que je ne sais comment nommer: le succès en est
tragique; Adraste y est tué, et Clindor en péril de mort; mais le
style et les personnages sont entièrement de la comédie. Il y en a
même un qui n'a d'être que dans l'imagination, inventé exprès pour
faire rire, et dont il ne se trouve point d'original parmi les hommes:
c'est un capitan qui soutient assez son caractère de fanfaron, pour me
permettre de croire qu'on en trouvera peu, dans quelque langue que ce
soit, qui s'en acquittent mieux. L'action n'y est pas complète,
puisqu'on ne sait, à la fin du quatrième acte qui la termine, ce que
deviennent les principaux acteurs, et qu'ils se dérobent plutôt au
péril qu'ils n'en triomphent. Le lieu y est assez régulier, mais
l'unité de jour n'y est pas observée. Le cinquième est une tragédie
assez courte pour n'avoir pas la juste grandeur que demande Aristote
et que j'ai tâché d'expliquer. Clindor et Isabelle, étant devenus
comédiens sans qu'on le sache, y représentent une histoire qui a du
rapport avec la leur, et semble en être la suite. Quelques-uns ont
attribué cette conformité à un manque d'invention, mais c'est un trait
d'art pour mieux abuser par une fausse mort le père de Clindor qui les
regarde, et rendre son retour de la douleur à la joie plus surprenant
et plus agréable.
Tout cela cousu ensemble fait une comédie dont l'action n'a pour
durée que celle de sa représentation, mais sur quoi il ne feroit pas
sûr[1220] de prendre exemple. Les caprices de cette nature ne se
hasardent qu'une fois; et quand l'original auroit passé pour
merveilleux, la copie n'en peut jamais rien valoir. Le style semble
assez proportionné aux matières, si ce n'est que Lyse, en la sixième
scène du troisième acte, semble s'élever un peu trop au-dessus du
caractère de servante. Ces deux vers d'Horace lui serviront d'excuse,
aussi bien qu'au père du Menteur, quand il se met en colère contre son
fils au cinquième:
_Interdum tamen et vocem comoedia tollit,
Iratusque Chremes tumido delitigat ore[1221]._
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce poëme: tout irrégulier qu'il
est, il faut qu'il aye quelque mérite, puisqu'il a surmonté l'injure
des temps, et qu'il paroît encore sur nos théâtres, bien qu'il y aye
plus de trente années[1222] qu'il est au monde, et qu'une si longue
révolution en aye enseveli beaucoup sous la poussière, qui sembloient
avoir plus de droit que lui de prétendre à une si heureuse durée.
FOOTNOTES:
[1220] VAR. (édit. de 1663 et de 1664): il ne seroit pas sûr.
[1221] _Art poétique_, vers 93 et 94.
[1222] On lit ainsi à partir de l'impression de 1668; dans les
éditions antérieures: «plus de vingt et cinq années.»
ACTEURS.
ALCANDRE, magicien.
PRIDAMANT, père de Clindor.
DORANTE, ami de Pridamant.
MATAMORE, Capitan gascon, amoureux d'Isabelle.
CLINDOR, suivant du Capitan et amant d'Isabelle.
ADRASTE, gentilhomme, amoureux d'Isabelle.
GÉRONTE, père d'Isabelle.
ISABELLE, fille de Géronte.
LYSE, servante d'Isabelle.
GEÔLIER de Bordeaux.
PAGE du Capitan.
CLINDOR[1223], représentant THÉAGÈNE, seigneur anglois.
ISABELLE, représentant HIPPOLYTE, femme de Théagène.
LYSE, représentant CLARINE, suivante d'Hippolyte[1224].
ÉRASTE, écuyer de Florilame.
TROUPE DE DOMESTIQUES D'ADRASTE.
TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME.
La scène est en Touraine, en une campagne proche de la grotte du
Magicien[1225]
L'ILLUSION.
COMÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
PRIDAMANT, DORANTE.
DORANTE.
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature[1226],
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres 5
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas: son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher;
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible, 10
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa défense,
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense;
Malgré l'empressement d'un curieux désir[1227], 15
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir:
Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure
Où pour se divertir il sort de sa demeure[1228].
PRIDAMANT.