UN FAMEUX DOPING

Ce fut la veille même du raid que l'illustre vétérinaire chantillois

Choudens se sépara de son aide, M. Gustave. Celui-ci était indigné des

lettres que, depuis huit jours, son terrible maître ne cessait

d'adresser aux gazettes: «Je m'engage formellement, lisait-on dans la

dernière et la plus impudente, à faire arriver n'importe quel cheval,

grâce au doping dont je tiens le secret...»

M. Gustave avait brandi furieusement cette feuille publique, et s'était

écrié: «Enfin, monsieur, vous ne songez pourtant pas, je suppose, à

l'appliquer, ce doping! C'est de la folie, permettez-moi de vous le

dire.»

La scène ne dura pas longtemps. M. Gustave se heurta contre la volonté

sans pareille de l'inventeur Choudens, qui déclara sèchement que la dose

serait encore doublée si bon lui semblait; qu'au surplus, les

aides-vétérinaires sortaient chaque année d'Alfort par dizaines, et que

M. Gustave eût à se retirer sur le champ: il serait remplacé dans

quarante-huit heures.

Toutefois, le maître Choudens partit seul de Chantilly le lendemain, et

gagna Paris seul encore, puis le contrôle de la première étape, Rouen.

Il avait refusé de prendre officiellement part aux délibérations du

jury, mais en amateur, en curieux, toujours énigmatique et froid, il

examinait les bêtes et ne soufflait mot.

Or, la réserve singulière de M. Choudens devant les plus belles bêtes,

celles qui étaient parvenues à Rouen dans le meilleur état de fraîcheur

et de santé, inquiétait fort les propriétaires. Ce grand vieillard, avec

ses yeux jaunes et sa bouche pincée, cet oracle redouté de tous les

maquignons de France, cet omnipotent Choudens répandait la terreur parmi

les moins timides concurrents du raid.

«--Enfin, M. Choudens, lui disait-on, ma jument est magnifique de

condition, voyez-la donc...

--Sans doute.

--Je crois que j'ai une bonne chance... n'est-ce pas?

--Peut-être.»

Il ne parut se réveiller un peu que devant deux chevaux, _Brin d'Amour_,

au lieutenant Flotte, et _Helléniste_, au capitaine de Roy, deux animaux

qui cependant faillirent être disqualifiés pour la seconde épreuve, tant

ils étaient arrivés las, essoufflés et piteux. Mais M. Choudens les

considéra longuement, dans tous les sens, inspecta leurs yeux, calcula

leurs pulsations, écouta leurs flancs:

«--Messieurs, fit-il aux deux cavaliers, vos chevaux m'intéressent

beaucoup. Je vous suivrai très attentivement.»

Mais quoi? M. Choudens avait-il donc lancé quelque sort aux pauvres

bêtes? Ces paroles bienveillantes contenaient-elles un sens néfaste?

L'aube du lendemain naissait à peine que le capitaine et le lieutenant

frappaient à sa porte:

«--Les chevaux ne vont guère, M. Choudens...»

Et, en effet, amenés au lieu du départ, ils montraient un poil terne,

des jambes raides, l'oeil morne. Choudens se frottait les mains. Le

lieutenant Flotte, désespéré, finit par risquer timidement:

«--Enfin, M. Choudens, ces annonces que vous avez faites... ce doping...

Nous serions prêts, le capitaine et moi, à laisser tenter l'expérience.

_Brin d'Amour_ n'est pas brillant, à mon sens, et _Helléniste_ ne se

présente, il me semble, pas beaucoup mieux...

--Nous verrons, nous verrons, répondit le vétérinaire. Laissez-moi bien

réfléchir.»

Lorsqu'enfin MM. Flotte et de Roy s'apprêtèrent à se mettre en selle,

l'étrange bonhomme s'approcha d'eux, et, à voix basse: «Je suis décidé,

fit-il. J'userai du doping en votre faveur, quand le moment en sera

venu. Mais à la condition formelle que vous vous en remettiez absolument

à moi du soin de régler votre allure. Vous y engagez-vous?

--Accepté.

--Vous partirez donc au triple galop, et vous conserverez ce train tant

que ce sera possible.

--Mais...

--C'est à prendre ou à laisser.»

Bah! l'infortuné _Brin d'Amour_ et le piteux _Helléniste_ étaient, comme

on dit, fichus, n'est-ce pas? Ils n'arriveraient point dans les

premiers, sans l'ombre d'un doute. Alors, pourquoi les ménager? Autant

les confier à ce vieux maniaque.

Aussi, dès qu'on donna le signal au troisième groupe, dont faisaient

partie les concurrents Flotte et de Roy, ceux-ci s'élancèrent-ils bride

abattue pour la plus grande stupeur de leurs rivaux, qui supputaient

sagement, eux, les 58 kilomètres à parcourir, l'arrivée se trouvant à

Dieppe.

Cependant, Choudens poursuivait ses deux champions en automobile.

«--Plus vite... plus vite, ordonnait-il de temps à autre. Ne faiblissez

pas... Vous perdez beaucoup de train, monsieur... Au galop, la côte, au

galop...»

Le premier groupe et le second furent semés en un instant. On

n'entendait plus sur la route que le double bruit des cavaliers et le

souffle court de l'automobile. Après quelque temps, toutefois, de cette

course furieuse, _Brin d'Amour_, qui n'avançait plus depuis quelques

minutes qu'à toutes petites foulées mélangées d'un trot misérable,

s'arrêta presque court et se coucha: «Relevez-le!» cria Choudens. Et la

bête, presque aussitôt, de se redresser sous le bâton, en effet; mais un

quart d'heure ensuite, c'était _Helléniste_ qui se laissait aller par

terre.

Cette fois, l'implacable vétérinaire descendit de sa voiture, et, son

examen rapidement fait: «M. de Roy, prononça-t-il, arrêtez-vous. Laissez

reposer votre cheval et finissez le parcours au pas. Vous avez le temps.

--Mais le doping?

--Non.

--Pourtant, l'animal est à bout, vous le voyez bien, il agonise!

--Non, vous dis-je. Il respire. C'est encore trop.»

Puis, sur ces paroles incompréhensibles, laissant le capitaine

abasourdi, notre Choudens regagna en deux bonds son auto, et le voilà

parti sur la trace du lieutenant Flotte.

Hélas, dans quel état le malheureux _Brin d'Amour_, tremblant, hors

d'haleine, l'oeil injecté de sang, les muscles comme ossifiés, avec

quelle peine il trottinait maintenant le long de la pénible route! Son

cavalier ayant mis pied à terre, courait au pas gymnastique à côté de

lui. Le cheval s'arrête; il va tomber. Non! Encore un effort, encore un

sursaut... Il retombe. Ah, cette fois, c'est fini: une convulsion, deux

frissons... «Il est mort!» s'écria le lieutenant. Mais Choudens souriait

avec dédain. Et ce fut alors qu'il tira de sa trousse la petite seringue

où se trouvait son mystérieux et effroyable mélange de caféine, de

strychnine, d'éther et de kola, alors seulement qu'il fit l'injection...

Quand, moins de vingt minutes après, on vit arriver seul, à Dieppe, et

précédant de bien loin tous les autres, le cheval _Brin d'Amour_, monté

par le lieutenant Flotte, et triomphalement escorté par le radieux

Choudens, les bravos ne s'arrêtèrent plus. On acclamait, on voulait

porter en triomphe la monture, le manager et le cavalier.

Un accident vint pourtant gâter ce beau succès: tout à coup, _Brin

d'Amour_ s'effondra comme une masse et--circonstance bizarre--son corps

entra immédiatement en décomposition.

«--Parbleu, avouait plus tard M. Choudens à son disciple Gustave,

lequel, repentant et dompté, venait de rentrer en grâce, parbleu! ce

n'est pas étonnant. Le cheval était mort depuis une demi-heure. Tu

comprends, ce doping-là est trop énergique, trop violent: il ne faut pas

l'appliquer aux animaux vivants, il les tuerait. On ne peut le donner

qu'aux morts...»

Au pays de Sylvie · 第 14 / 40 题