IV

Or, une affiche manuscrite était apposée depuis huit jours dans le hall

de l’hôtel. Elle demandait un professeur de français pour être attaché à

une famille aisée.

C’était le seul emploi que Robert fût capable de remplir; c’était le

seul auquel il n’eût pas songé.

Il aperçut la pancarte le lendemain matin, en descendant pour son petit

déjeuner, qu’il avait décidé de prendre, non à l’hôtel, mais dans un

petit café du pays; car il fallait ménager ses ressources.

_On demande un professeur de français pour famille aisée. S’adresser au

portier de l’hôtel._

Il fallut à Robert un certain effort pour surmonter sa gêne et pour

demander au portier quelle était la famille aisée en question. C’était

abdiquer un peu la dignité de voyageur indépendant et fastueux.

La nationalité exacte de M. et Mme Orega échappait à l’historien, comme

le lieu de naissance du divin Homère. Seul, un diagnostic un peu

aventuré d’ethnographe parvenait à situer approximativement leur origine

dans les régions équatoriales du nouveau continent.

De même, les âges plausibles de ce petit homme rasé s’échelonnaient sur

un long espace, entre trente et cinquante ans.

M. Orega connaissait un certain nombre de phrases françaises qu’il

débitait sans trop d’accent, en vous faisant brusquement la surprise

d’une faute invraisemblable, comme de dire: un table, ou: une chapeau.

Mme Orega était une sorte de Fatma de deuxième fraîcheur, à qui son

apathie conférait une sorte de majesté. Elle ne semblait plus très

ferme, comme si, au cours de son existence, elle eût été plusieurs fois

gonflée et dégonflée.

«Le Paradis sur terre, a dit à peu près Victor Hugo, ce serait les

parents toujours jeunes, et les enfants toujours petits.» La jeunesse

des parents Orega était compromise, mais leur fils unique Esteban, qui

n’avait que quatorze ans, était resté petit et puéril comme un tout

jeune garçon.

C’était d’ailleurs un être charmant, à la fois attardé et précoce.

Tantôt, secouant ses cheveux bouclés, il avait des colères enfantines.

Et d’autres fois, il étonnait Robert par sa gravité mûrie, par son

langage éclatant d’images imprévues. Il semblait que la nature ne l’eût

laissé si petit que pour lui garder plus longtemps un aspect d’enfant

sublime.

Robert, qui avait été ébloui dès leur premier entretien, fut stupéfait

de voir qu’Esteban, la plume à la main, formait grossièrement ses

lettres, et qu’il avait une orthographe de cuisinière peau-rouge.

Dès la présentation, c’est-à-dire le lendemain de son arrivée à Dinard,

il avait été agréé comme précepteur. Il prit tout de suite ses repas à

la table des Orega, non dans la salle du restaurant, mais dans un petit

salon à part. Il n’en fut pas fâché, car il pouvait rencontrer à Dinard

des personnes de connaissance, qui risquaient ainsi d’être mises au

courant de son nouvel emploi.

Les Orega, d’ailleurs, avaient des raisons à eux pour ne pas se faire

servir en public. Robert s’aperçut, dès la première minute, que le repas

de famille n’était qu’une occasion de disputes furieuses entre M. et Mme

Orega.

Il comprenait mal l’espagnol; mais, si l’objet même de la discussion lui

échappait, il pouvait suivre du moins toutes les phases de la lutte sur

le visage étincelant des matcheurs. Parfois, c’était une sèche

imputation de son mari qui marquait le visage fatigué de la belle Fatma

d’une douleur extra-humaine. D’autres fois, sur une réplique de la

compagne de sa vie, on voyait M. Orega tout près de défaillir, et le

bronze de son visage passer du rouge marron à un vert-de-gris superbe.

Robert avait été engagé sans discussion à mille francs par mois, logé et

nourri. Il avait demandé ce prix sur les indications du gérant. Et,

comme M. Orega «n’avait pas pipé», il considéra d’abord son patron comme

un homme fort généreux. Mais il ne fut pas long à s’apercevoir que cette

apparente largesse était faite d’une timidité d’étranger, ignorant des

usages. Dès que M. Orega était renseigné sur le prix d’un objet, il

discutait férocement pour soixante-quinze centimes. Il payait à l’hôtel

six à sept cents francs par jour pour lui et sa suite, et quand le jeune

Esteban demandait un peu d’argent de poche, papa se faisait prier pour

sortir un billet de quarante sous.

Robert était depuis trois jours au service de la famille Orega. Il avait

déjà écrit deux mots à ses parents. Il leur écrirait jusqu’à nouvel

ordre de courtes lettres, où il leur dirait simplement, comme chaque

fois d’ailleurs qu’il s’absentait, que sa santé était bonne. Et il

terminait en leur envoyant mille baisers, pas un de plus, pas un de

moins. Ces communications, rédigées de cette façon uniforme, succinctes

comme un chèque d’affection, il les leur enverrait jusqu’à nouvel ordre.

Car il n’était encore un enfant prodigue que pour lui-même, et se

rupture avec sa famille n’était consommée qu’en son for intérieur.

Son état d’âme était au fond plus que satisfaisant. Il était installé

d’une façon confortable, mangeait bien, et ses fonctions ne lui

déplaisaient pas; il commençait à s’attacher à ce petit Esteban, en qui

il retrouvait l’ardeur généreuse de son pauvre ami Francis Picard, et il

avait cette fois cette satisfaction supplémentaire d’être l’aîné,

l’éducateur d’âme. La grâce native de son élève lui donnait du goût pour

ce métier de directeur d’esprit, et il s’enorgueillissait à l’idée de

développer, d’épanouir les qualités certaines de ce jeune aiglon de la

famille Orega.

Le troisième jour de son entrée en fonctions, Robert avait déjeuné,

comme à son ordinaire, avec ses patrons et son élève. Le choc avait été

particulièrement rude entre les époux. Ils étaient arrivés à table l’un

et l’autre dans une parfaite condition de combat. Comme des boulets et

des pots d’huile bouillante, des griefs réciproques, remontant à plus de

vingt années, s’étaient croisés sans répit par-dessus les plats... Vers

le dessert, les lutteurs reprenaient haleine, mais on sentait que

l’empoignade recommencerait aux liqueurs.

Le petit Esteban, un peu blasé sur ces émotions sportives, qui avaient

fini par le laisser indifférent, proposa à Robert d’aller faire un tour

sur la plage. Le précepteur accepta avec empressement. Il s’arrêta au

bureau de l’hôtel pour écrire à ses parents les deux lignes

protocolaires, pendant qu’Esteban allait chercher un pardessus au

premier étage, dons l’appartement qu’il occupait avec ses parents.

Sa lettre écrite depuis quelques minutes, Robert s’étonna de ne pas voir

redescendre son élève. Il prit le parti d’aller voir ce qui se

passait...

Comme il débouchait sur le palier du premier, il vit Esteban se glisser

hors d’une chambre, qui ne dépendait pas de l’appartement de sa famille,

et regarder autour de lui avec précautions dans le couloir désert.

Le jeune garçon aperçut Robert, eut soudain l’air gêné, et fit à son

précepteur un signe de silence.

Tous deux, sans rien dire, descendirent l’escalier. Dans la rue, Esteban

n’avait toujours pas ouvert la bouche.

--Hé bien, qu’est-ce que tout cela signifie? se décida à demander

Robert.

Esteban répondit évasivement.

--Ce n’est rien... une farce... Je vous dirai plus tard...

Après tout, il n’y avait peut-être là qu’une gaminerie. Robert n’en

était pas sûr, mais il détestait les enquêtes, quand elles menaçaient de

le conduire à une découverte désagréable.

Il ne put cependant s’empêcher de remarquer qu’Esteban, après s’être tu,

s’était mis maintenant à parler, avec une volubilité extraordinaire, de

sujets sans grand intérêt... Il y avait un effort visible dans ce flux

de paroles, comme un besoin de changer les idées de son compagnon et de

l’attirer n’importe où, mais loin de ses soupçons.

--Dites-moi des vers, demanda-t-il à Robert, dès qu’ils se furent assis

sur la plage.

Robert, nourri de poésie, résistait difficilement à une invitation de ce

genre, d’autant plus qu’il trouvait chez le petit Esteban un auditeur

frénétiquement sensible, qui écoutait les poèmes avec des yeux

insatiables.

Cette séance de lyrisme dura jusqu’à l’heure du goûter. Ils se rendirent

au Casino. Esteban voulut à toutes forces payer les consommations, et,

au grand étonnement de son précepteur, sortit de sa poche un billet de

cent francs. Or, Esteban, au déjeuner, avait eu besoin de grands efforts

pour soutirer quarante sous au père Orega.

Mais Robert n’était pas au bout de ses surprises.

--Papa et maman, dit le jeune garçon, sont partis en auto sur la côte.

Ils ne rentreront pas avant le dîner... Voulez-vous me faire un grand

plaisir?

--Voyons cela, fit Robert.

--C’est de jouer à la boule pour moi. Comme je suis trop jeune, les

employés ne me laisseraient pas jouer... Soyez gentil, dites? Jouez pour

moi...

L’éducateur essaya de résister. Son disciple avait pris sur lui une

telle autorité que sa résistance fut courte, et qu’il se décida à

s’approcher de la boule, pendant que le petit Orega restait près de lui,

mais en dehors de cette corde de soie, qui prétendait creuser un abîme

infranchissable entre les majeurs et les mineurs.

Le petit jeune homme jouait par louis, et passa à Robert, à la dérobée,

deux ou trois billets de cent francs, qui fondirent en quelques minutes.

Il tirait d’autres billets de sa poche... Mais Robert se gendarma...

--Je ne veux plus que vous jouiez... C’est très mal... Voyez-vous que

vos parents viennent à l’apprendre?

--Et c’est sur vous que cela retombera?

--Ce n’est pas ça, dit Robert gêné... Ce n’est pas du tout pour cette

raison... Et puis, je vous ai déclaré que vous ne joueriez plus... Vous

ne jouerez plus, voilà tout.

Et, ce disant, il s’en alla d’un pas résolu vers la sortie.

Esteban le suivait docilement jusqu’à l’hôtel. Arrivé dans le hall,

Robert, machinalement, s’arrêta devant une sorte de tableau où l’on

placardait les nouvelles du jour...

Or, parmi les informations des agences et les résultats des courses, il

vit une petite affiche manuscrite. On annonçait qu’il avait été perdu

dans l’hôtel une broche «émeraude et saphir».

Robert, sans s’en rendre compte, ne put s’empêcher de tourner les yeux

vers Esteban, mais le petit Orega regardait cette même affiche avec une

indifférence parfaite.

--Allons travailler un peu avant le dîner, fit Robert.

Ils montèrent ensemble l’escalier. Sur le palier du premier, Esteban

s’arrêta pour donner la main à une jeune fille très forte et très brune,

qui était encore habillée en petite fille, et coiffée avec des nattes

pendantes.

--Ma petite amie Concepcion, dit le jeune garçon... Mon professeur, M.

Robert Nordement...

Concepcion fit une sorte de révérence un peu gauche, sourit à Robert de

toute sa bonne figure et sourit ensuite de même à son petit ami Esteban,

qu’elle dépassait de la tête.

Ils quittèrent la jeune fille pour se diriger vers l’appartement des

Orega. Ils passèrent devant la chambre d’où Esteban était sorti avec

mystère après le déjeuner.

La porte de cette chambre était grande ouverte. Deux domestiques de

l’étage étaient en arrêt sur le seuil. Robert s’arrêta, lui aussi, et

vit que, dans la chambre, le gérant de l’hôtel était en conférence avec

deux messieurs inconnus.

Esteban n’était pas curieux: il s’éloignait, sans hâte apparente, dans

la direction de leur appartement. Robert, s’adressant à un des

domestiques, fit un signe d’interrogation...

--C’est monsieur le commissaire qui se trouve là, dit le domestique,

rapport à une broche qui s’a trouvé perdue. Voilà la seconde fois en

huit jours qu’il se perd un bijou chez ces personnes. On commence à se

dire que ce n’est guère naturel. Heureusement que, nous autres, on est

connu, et que l’on sait qui nous sommes. Mais, tout de même, ça finit

par n’être pas agréable.

--Qui est-ce qui habite ici? demanda Robert.

--Un vieux monsieur argentin et sa demoiselle.

--Ah!... La demoiselle, n’est-ce pas cette jeune fille, avec des nattes

dans le dos, que j’ai vue tout à l’heure sur le palier?

--Justement, monsieur. C’est à elle la broche que l’on est en train de

_cercher_.

... Robert, malgré lui, regarda dans la direction où Esteban était

parti. Mais il y avait beau temps que le petit garçon avait disparu.

Robert gagna l’appartement des Orega. Esteban était dans le salon, à la

table où il s’asseyait pour prendre sa leçon. Sans attendre son

précepteur, il avait pris un cahier... Il était déjà en train d’écrire,

avec une application extraordinaire.

Robert fit d’abord, de long en large, une vingtaine de pas...

--Écoutez, Esteban...

--Monsieur...

--Je veux en avoir le cœur net. Pourquoi êtes-vous sorti mystérieusement

de cette chambre il y a trois heures? Pourquoi cette broche a-t-elle

disparu?

Esteban s’était levé. Il s’efforçait de regarder son précepteur bien en

face...

--Je ne sais pas, murmura-t-il...

--Vous savez, dit avec autorité Robert.

Esteban était toujours debout, les lèvres serrées...

--Hé bien? dit Robert.

Esteban le regardait un peu haletant, avec des yeux qui semblaient

craintifs...

Il vit alors dans le regard de son maître une expression dont

l’excessive dureté l’étonna. Il comprit alors de quoi on le soupçonnait,

et dit à voix basse, comme sur un ton de reproche...

--Oh non! pas ça tout de même!

... Vous ne supposez pas que c’est moi qui ai pris cette broche?

Et comme Robert ne répondait rien...

--Oh non! voyons! Vous ne me croyez pas capable d’une chose pareille? Je

ne sais pas quelles bêtises je ferai plus tard... mais je ne serai

jamais un voleur. J’en suis sûr, ajouta-t-il avec une bonne petite

simplicité, qui, ma foi, n’était pas dénuée d’une certaine noblesse.

Robert en fut tout impressionné.

--Oh! cela, je pense bien... répondit-il.

Et il fut, à partir de cet instant, profondément convaincu qu’il n’avait

jamais soupçonné d’un vol ce gentil petit Esteban...

--Vous avez tout de même quelque chose à m’expliquer? continua-t-il avec

douceur.

Pendant la première partie de l’entretien, Esteban avait parlé comme un

homme. A compter de ce moment, et sans transition, il fit sa confession

d’une voix enfantine...

--La jeune fille que vous avez vue tout à l’heure, Concepcion, est très

amoureuse de moi...

--Ah! vraiment! fit Robert en souriant.

--Moi, vous savez, je ne l’aime pas beaucoup. C’est à dire que je l’aime

des fois. On s’était connu, elle et moi, au Brésil, une saison que l’on

avait passée avec nos parents aux environs de Rio. C’était il y a deux

ans. Voilà que cette année on s’est retrouvé à Dinard. Elle était

devenue une grande fille. Elle a maintenant seize ans. C’est cette année

qu’elle m’a demandé de venir la voir pendant que son papa n’y était pas.

La première fois que je suis arrivé dans sa chambre, elle a commencé à

m’embrasser en me disant qu’elle m’aimait et qu’elle voulait m’épouser.

Chaque fois que je vais la voir, elle m’embrasse tout le temps. Moi,

presque jamais. Je ne peux pas me forcer à embrasser les gens quand je

ne les aime pas. Il y a des fois, je ne dis pas, où je l’aime un peu,

Concepcion. Mais c’est assez rare.

Robert regardait Esteban, et se demandait: Est-il aussi ingénu qu’il en

a l’air? Mais, s’il n’est pas ingénu, qu’est-ce que c’est que ce petit

démon? Robert n’avait pas assez d’expérience de la vie pour savoir que

l’on n’est pas forcément un «roublard» quand on cesse d’être un ingénu.

La vérité, c’est que les gens sont toujours moins ingénus et moins

roublards qu’on le croit.

Mais les étonnements de Robert n’étaient pas finis encore...

--Un jour, continuait Esteban, Concepcion m’a donné de l’argent...

Et, ce disant, jamais le visage du petit Orega n’eut un tel air

d’innocence...

--Par cent et deux cents francs, elle m’a déjà donné près de deux mille

francs. Je les ai mis de côté. Je voudrais faire jouer pour moi au

baccara, car je vois bien qu’à la boule il n’y a pas moyen de gagner.

Quand j’aurai une belle somme, je raconterai à papa que je l’ai

économisée depuis cinq ans, et je m’achèterai un side-car...

--Mais, dit Robert, comment vous donne-t-elle tout cet argent? Est-ce

que vous lui en demandez?

--Jamais, dit Esteban. C’est elle qui en a eu l’idée pour la première

fois. Et, je vous dirai que maintenant, quand j’ai envie qu’elle m’en

donne, je ne lui en demande pas. Mais je sais bien prendre un air ennuyé

jusqu’à ce qu’elle aille en chercher dans son armoire...

--Oui, oui... fit Robert.

--Alors, ces derniers temps, comme il ne lui en restait plus, elle s’est

arrangée avec sa miss pour faire vendre des bijoux, qui sont d’ailleurs

à elle. Elle a vendu la semaine dernière ses boucles d’oreilles, et elle

a dit à son papa qu’elle les avait perdues. Elle vient encore de

recommencer avec sa broche.

--Ah! très bien!... fit Robert.

--Mais je crois, dit Esteban avec un bon et franc petit rire, qu’elle

fera bien de ne pas recommencer, car j’ai idée que ça ne prendrait

plus...

La confession était terminée, et le confesseur était assez embarrassé

pour trouver les termes du commentaire sévère qu’il aurait fallu.

Pourtant, la matière à discours ne manquait pas. Avec ce phénomène comme

Esteban, pour un éducateur d’âme, il y avait, comme on dit, de quoi

faire.

Heureusement pour Robert, qui ne voyait pas tout de suite la forme de

son homélie, M. et Mme Orega rentraient de leur promenade. Ils étaient

assez calmes l’un et l’autre: ils venaient de se promener en compagnie

d’autres personnes, à qui il était décent d’offrir l’image d’un ménage

parfaitement uni. Il arriva qu’ils s’étaient laissé prendre eux-mêmes à

cette comédie. Leur hostilité était momentanément calmée. Elle ne se

rallumerait qu’après quelques instants de tête à tête ou devant des

êtres inexistants, tels que leur fils et son précepteur.

Ce soir-là, d’ailleurs, M. Orega avait d’autres préoccupations. Ils

venaient de recevoir une dépêche d’amis à eux, qui leur proposaient de

venir les rejoindre au Havre. Ils se préparaient donc à quitter Dinard

le lendemain, car ces braves nomades n’avaient jamais de fortes attaches

avec les lieux où ils séjournaient, au cours de leur vie de perpétuelle

villégiature.

M. Orega demanda à Robert de partir le soir même pour Caen, où ils

avaient projeté de s’arrêter un jour ou deux. Le jeune Nordement devait

faire l’office de fourrier, se rendre compte de ce qu’il y avait de plus

confortable dans les hôtels, et en référer par téléphone à M. Orega, qui

n’attendait que ce signal pour quitter Dinard en auto.

Robert arriva le lendemain matin vers dix heures dans la ville normande,

grâce à une savante combinaison de trains, que l’on finissait par

découvrir en compulsant trois ou quatre pages de l’indicateur, après

s’être reporté à des notes à peu près introuvables, où vous renvoyaient

d’invisibles minuscules, que distinguaient à la loupe quelques rares

initiés.

Pendant ses insomnies, entretenues par des changements de trains et de

froids stationnements dans des gares abandonnées de Dieu et des hommes,

Robert s’était appliqué à songer aux remontrances qu’il ferait au petit

Orega, et en avait soigneusement ordonné le plan.

Une fois à Caen, il se fit conduire dans l’hôtel le plus en vue, où il

trouva pour ses patrons un appartement suffisamment somptueux.

Toutefois, avant de le retenir définitivement, il demanda la

communication avec Dinard, et se dit avec satisfaction qu’en attendant

le moment de l’avoir obtenue, il aurait tout le loisir de savourer

tranquillement son petit déjeuner du matin. Mais le dieu sournois du

téléphone n’aime pas que l’on veuille pénétrer ses voies. Et Robert

était à peine installé devant son chocolat, que le portier ouvrait la

porte du restaurant, et annonçait que Dinard était à l’appareil.

--C’est M. Orega? dit Robert dans la cabine.

--Oui, c’est moi.

--Ici M. Nordement... Je vous téléphone de Caen, de l’hôtel. J’ai trouvé

ce qu’il vous faut comme appartement.

--Oui... Hé bien... Hé bien, ne le retenez pas... Oui... Madame et

moi... nous n’avons plus le même avis... Nous demeurons encore à

Dinard...

--Ah!... Que dois-je faire alors?

... Hésitation...

--Allô!... fit Robert.

--Je suis là, fit M. Orega... Je suis là... Écoutez, monsieur Nordement,

dites-moi à quelle adresse je puis faire parvenir une somme... une somme

de mille francs, ou un peu davantage, si vous pensez que je vous dois

plus... Madame et moi nous avons pris cette décision... que l’enfant

devait abandonner ses leçons... qu’il valait mieux du repos pour la

santé de ce petit...

Robert, étonné, resta sans répondre. Ce fut le tour de M. Orega de

faire: Allô! allô!

--Vous êtes là, monsieur Nordement?

--Oui, Monsieur. Mais permettez-moi de vous dire que si vous êtes maître

de faire ce que bon vous semble pour l’éducation de votre fils... je ne

puis pas, moi, me séparer de vous sur cette simple raison. Il me faut

d’autres explications que celle que vous me donnez. Vous reconnaîtrez

vous-même qu’elle n’est pas suffisante.

Silence absolu dans l’appareil.

--Allô!... fit sévèrement Robert.

--Je suis toujours là, monsieur Nordement. Alors, je dois vous dire...

je dois vous dire... le vrai... Un monsieur... que je connais... un ami,

me dit que hier, pendant que nous étions, madame et moi, à la promenade,

vous êtes allé à la boule avec l’enfant... et que là vous avez joué...

C’est votre droit, monsieur Nordement... Toutefois, madame et moi, nous

pensons que l’exemple n’est pas bon pour ce jeune garçon...

--Ah! ne put s’empêcher de dire Robert, ce n’est pas exactement comme ça

que ça s’est passé...

--Comment cela s’est-il passé?

Robert, son premier mot de protestation lâché, s’était repris... Il

s’était dit qu’il ne devait pas trahir son petit élève...

D’autre part, depuis quelques secondes, il avait le désir impérieux de

rompre toutes relations avec M. Orega, pour qui il éprouvait une haine

subite et définitive. Il se borna donc à ajouter, non sans sécheresse:

--Ça va bien, monsieur, ça va bien...

--Vous me comprenez un peu, monsieur Nordement?

--Oui, je vous comprends, monsieur, ça va bien.

--Où dois-je vous envoyer la somme en question?

--Nulle part, monsieur. Je n’ai pas fait votre affaire. J’estime que

vous ne me devez plus rien.

--Ah! je ne comprends pas cela de cette façon...

--C’est ma façon à moi de le comprendre... Vous réglerez, si vous le

voulez bien, mes frais d’hôtel pour le temps que j’ai passé à votre

service. Vous m’avez remis hier deux billets de cent francs pour mon

voyage ici. Je prélèverai là-dessus les frais que j’ai eus, et, à la

première occasion, je vous rembourserai le reste. Ou plutôt je vous le

renverrai par la poste. Car il se peut bien que l’on ne se revoie pas

tout de suite...

--Pourtant, monsieur Nordement, je ne puis admettre...

--Je l’admets parfaitement, monsieur... Au revoir, monsieur...

Et il raccrocha le récepteur. Il le décrocha ensuite pour dire: «Faites

bien mes amitiés à Esteban...» Mais la communication était déjà

interrompue avec Dinard. Et la voix de M. Orega était déjà remplacée par

une voix campagnarde, qui, d’on ne savait où, demandait: «C’est la

mairie de Bayeux?... C’est la mairie de Bayeux?...» et répétait cette

phrase éperdue dix fois, quinze fois, dans un silence inexorable...

V

Tout compte vérifié, avec le peu d’argent qui lui restait au moment où

il avait été engagé par M. Orega, Robert se trouvait avoir sur lui un

peu plus de trois cents francs. Il n’y avait pas là de quoi

tranquilliser un homme prévoyant.

Mais il s’était passé en lui, depuis quelques jours, un phénomène assez

curieux.

Le fait de s’être détaché de sa famille avait déjà eu ce précieux

avantage de le débarrasser d’une partie de la prévoyance un peu lourde

qu’il avait acquise au foyer paternel.

Trois jours auparavant, il avait vu, pour la première fois de sa vie, le

Destin intervenir directement dans ses affaires en le mettant sur le

chemin de la famille Orega... Cette chance avait duré ce qu’elle avait

duré: au moins avait-il été tiré d’embarras pendant trois jours. Depuis

son enfance, il s’était borné à suivre l’Étoile familiale. Maintenant il

lui semblait qu’il avait sa petite étoile à lui...

Sans situation sociale, il éprouvait une vague allégresse. Il s’avançait

gaiement vers la brume de son avenir. C’était une brume blanche,

éclairée d’une confiance juvénile.

Sa rupture avec la famille Orega le satisfaisait. Certes, il s’était

senti un petit attachement d’amitié pour le jeune Orega. Tout de même,

il ne déplorait pas qu’un brusque coup du sort l’eût séparé de ce

personnage un peu trouble.

Évidemment c’eût été une tâche intéressante que d’essayer de le

moraliser. Mais que d’aléa dans cette entreprise!

L’aventure de Concepcion, acceptée par Esteban avec tant d’innocence,

n’eût sans doute pas trouvé, une fois divulguée, des appréciations très

indulgentes dans l’opinion publique.

On aurait su que le précepteur était au courant de l’histoire... Somme

toute, il valait mieux avoir semé tous ces gens-là, et chercher dans le

vaste monde des compagnons de vie moins compromettants.

Voilà ce qu’il se disait en mangeant son chocolat refroidi. Et son

bien-être moral eût été complet sans le petit ennui d’être obligé de

donner contre-ordre à l’hôtel, et de prévenir la gérance que décidément

il ne prenait pas pour le soir l’appartement qu’il avait à peu près

retenu. Il se crut obligé, au bureau de la réception, de faire tout un

récit, de raconter que «ses amis» n’étaient pas bien portants, et

n’avaient pu quitter Dinard comme ils avaient cru. «Il est possible,

dit-il, qu’ils m’envoient tout à l’heure une dépêche pour me dire qu’ils

vont mieux, qu’ils se ravisent et qu’ils viennent tout de même... Mais

n’immobilisez pas l’appartement...» Il partit ensuite, sa valise à la

main, la tête très haute, après avoir remis au portier un pourboire tout

à fait en disproportion avec les ressources d’un précepteur jeté

brusquement sur le pavé.

Qu’allait-il faire?

Rester à Caen?

Pourquoi pas, après tout?

Il valait mieux ne pas grever son budget du prix d’un nouveau billet

pour se transporter en chemin de fer dans une autre ville, où ses

chances de trouver une position n’eussent pas été plus nombreuses que

dans «l’Athènes normande».

Caen, avec ses cinquante mille âmes, offrait à peu près autant de

ressources que la plupart des villes de France. L’enfant prodigue

s’interdisait, bien entendu, tout séjour à Paris, où son père avait sa

maison de commerce et son domicile d’hiver.

C’était décidé. Il resterait à Caen.

Seulement, sa valise était lourde. Il se dit que, s’il continuait à

errer dans les rues avec ce bagage encombrant, sa destinée lui pèserait

bientôt sur les épaules.

A un tournant de rue, il aperçut une enseigne: Pension de famille.

Autant s’arrêter là qu’ailleurs. Si l’endroit lui déplaisait, il ne

serait pas forcé d’y rester.

Il se dirigea donc vers cet établissement de modeste apparence, que deux

palmiers en caisse, de chaque côté de l’entrée, égayaient d’un exotisme

un peu poussiéreux. Dans un petit salon encombré de chaises à

colonnettes, de fauteuils où un velours usé alternait avec des bandes de

tapisserie, il se trouva en présence d’une dame séculaire, qui sans

doute ne devait comprendre qu’un français très ancien. Car, après

l’avoir écouté quelques minutes, elle alla chercher un petit garçon, qui

donna à Robert tous les renseignements utiles. Ils se réduisaient

d’ailleurs à celui-ci: il n’y a plus qu’une chambre à louer, dans les

combles.

Heureusement que le bâtiment n’avait que deux étages. Robert monta

lui-même sa valise, car le petit garçon était déjà parti dans

l’escalier, en avant-garde, et il pouvait difficilement la faire porter

par la vieille dame.

Il ne semblait y avoir dans cette maison aucune espèce de personnel, et

l’on se demandait même, dans les couloirs déserts et complètement

silencieux, où les pensionnaires étaient passés.

Robert, en montant l’escalier, s’assombrissait d’avance, à l’idée des

rideaux de reps qu’il allait trouver dans la chambre, de la toilette

boiteuse, et du bec de lièvre du pot à eau...

O surprise! le pot à eau était neuf, la toilette ne boitait pas, et si

les rideaux de reps se trouvaient à leur poste, c’est que tout de même,

il ne faut pas demander à la Providence de supprimer l’inéluctable.

Ayant posé sa valise, pris connaissance de son prix de pension, et bien

spécifié qu’il y aurait une petite diminution pour les repas pris à

l’extérieur, à condition de prévenir un peu à l’avance, Robert prévint

tout de suite le petit garçon qu’il ne déjeunerait pas à la pension ce

jour-là.

Il faisait beau temps, et il avait formé le projet de prendre le petit

chemin de fer Decauville, qui s’en va si gentiment, le long du canal,

pour gagner Ouistreham et la côte.

Robert, installé dans une baladeuse du petit train, faisait ses calculs.

Il avait, en somme, son gîte assuré pour un peu plus d’une semaine. Il

pouvait donc se donner vacance, par ce beau jour de septembre, et aller

se promener au bord de la mer. A partir d’Ouistreham, où il était sur le

point d’arriver, le petit train cesse d’être un train d’eau douce pour

devenir un chemin de fer maritime le long de la côte, où il dessert Riva

Bella, Hermanville, Lion-sur-Mer... Robert s’était dit: «J’irai le plus

loin possible.» Mais le train fit à Ouistreham une station si prolongée,

et si injustifiée en apparence, que le jeune homme, en appétit, décida

de s’arrêter dans un petit restaurant tout blanc qu’il apercevait sur le

port.

Station excessive du Decauville, désir de déjeuner, telles furent du

moins les raisons qui apparurent à son faible entendement humain.

Comment aurait-il pu savoir qu’à la terrasse de ce petit restaurant, le

Destin, organisateur méthodique, avait installé un individu modestement

vêtu, de quarante-cinq ans environ, qui--petit détail--«tenait» une

assez forte cuite et qui, tout simplement, aiguilleur inconscient au

service de puissances inconnues, était chargé de diriger le fils

Nordement sur sa voie véritable?

Robert était donc assis à cette terrasse, et avait commandé son

déjeuner. En attendant, il avait accepté, par désœuvrement, l’apéro que

lui proposait le garçon.

Il se trouvait à deux mètres de l’envoyé du sort, qui entra en matière

de la façon la plus simple:

--Bonjour, monsieur, dit-il à Robert, en le regardant avec des yeux un

peu mouillés.

--Bonjour, dit Robert avec courtoisie.

--Vous voyez un homme qui a quitté sa place, monsieur.

--Ah! fit Robert, comme il aurait fait oh!

--Et pour quelle raison, monsieur, je vous le demande... Erreur d’une

demi-mesure d’avoine dans mes comptes. En quatre mois de service,

monsieur, une seule erreur! monsieur, je vous demande, qu’est-ce que

vous pensez de ça? Le précédent employé qu’était avant moi, je veux pas

seulement dire tous les hectos et les hectos qu’il a fait filer par la

gauche, et ni connu, ni repéré. Suffit qu’il était en bons termes avec

les garçons d’écurie. Des engeances, monsieur, des engeances, les

garçons! Moi qui leur disais ma façon de penser, monsieur, hé bien,

merci! ça n’a pas traîné... Tout de suite des rapports au patron, par

derrière mon dos comme il s’ensuit. Alors, à la première erreur, sacqué,

monsieur... Sacqué de ce matin.

Le garçon apportait un vermouth pour le jeune Nordement.

--Un autre pour monsieur, dit Robert.

--Merci, mon pote, dit l’individu, qui, du coup, vint s’asseoir à côté

de Robert et commença à le tutoyer.

--Tu saisis... Moi, j’suis de c’pays d’faisans. J’suis d’Bagnolet, bien

que né à Soissons. Ici, mon vieux, j’te dis, c’est tous faisans et

arrangeurs. Moi, tu sais, j’m’en fais pas. Je te déclare qu’ils m’ont

vu. J’fous l’camp à Paname. Je m’en vais voir un d’mes cousins, qu’est

mon oncle, un brave homme qu’est gérant d’immeubles et de locations dans

la rue d’Aubervilliers. Entre nous, mon vieux, c’est un brave homme,

mais c’est un ballot. J’y coupe pas qu’il va s’mettre à m’engueuler,

m’agrafer et me dire des reproches. Ça n’fait pas un pli. Je m’y attends

et je l’laisserai dire. Quand il m’aura agrafé tout son saoul, il

m’allongera un peu de blé. Et puis il me proposera sans doute de

travailler à son truc. Alors moi, je r’fais ma position sociale, et

j’em... oui... le père Gaudron.

--Le père Gaudron? dit Robert.

--Oui, le patron d’chez qui que j’deviens. C’est l’marchand d’chevaux à

Caen, près d’l’église. Moi j’y faisais le comptable. Le père Gaudron, tu

peux me croire, c’est un ballot. Mais sa maison, y a pas d’erreur, c’est

quéqu’chose. Cet’ maison-là, elle a été fondée dans son temps, par le

papa au père Gaudron, qui, lui, était un type à la r’dresse. Alors

maintenant l’usine marche par la force de l’habitude. On achète des

bourrins, on en r’vend. Et puis y a un écuyer attaché à l’établissement.

On donne des leçons d’équitation dans une petite cour qui fait manège.

Avant la guerre, le patron, i f’sait même du cheval pour la boucherie.

Des petits canassons d’l’Algérie que l’on f’sait venir par le bateau.

Maintenant ce truc-là, c’est usé et c’est cuit. Avec le fourrage qui

monte de prix, avec le transport qui ne descend pas, tu voudrais pas

qu’on s’y r’trouve. Pour le moment, le Gaudron il est en train

d’emmancher un nouveau truc de ce genre, mais cette fois avec des bidets

de la Plata, des chevaux pie ç’qui s’appelle, tu sais, des blanc et

noir, des blanc et jaune qu’on dirait camouflés avec de la peau de

vache. Il aurait p’têt’ fini par m’emmener là-bas. Seulement, depuis

quequ’temps, c’est un monsieur qui avait assez de ma fiole. J’voyais ça

gros comme une maison. Tu sais, mon vieux, moi, c’est pas de la

bleusaille. J’ai fait toute la guerre, embusqué, j’veux bien, mais

j’l’ai faite tout de même. Et puis, embusqué, j’l’étais pas tant que ça,

pass’que, j’te réponds, il y a bien des fois où c’est que l’on était

dans des patelins plutôt arrosés. J’ai la croix de guerre... Non, j’la

porte pas. J’suis pas pour ces trucs-là. J’aime mieux pas la mettre,

d’abord pass’qu’ils m’l’ont promis, et jamais ils m’l’ont donnée.

J’avais un officier, un appelé j’sais plus comme, un ballot, pour tout

dire. Gorgin, qu’i m’interpelle, j’suis content d’toi, j’vas te citer.

Et jamais j’ai rien vu v’nir.

Il s’égarait un peu dans ses souvenirs de campagne. Il avait pris un air

rêveur.

--Un autre vermouth? proposa Robert, qui commençait à avoir son idée.

--J’ai déjà un p’tit peu mon compte, dit le type. Avec moi, ça s’voit

pas, pass’que ça s’voit jamais. Mais vaut mieux pas qu’j’abuse...

--Garçon, dit Robert, un vermouth pour monsieur.

--Hé bien, et toi? dit l’invité.

--Moi, je n’en prends jamais qu’un. Et il m’en reste la moitié pour

trinquer.

... Dis donc, fit Robert, après un certain effort pour tutoyer son

nouvel ami... dis donc? tu es absolument décidé à ne plus retourner dans

ta place?

--J’te dis qu’ils m’ont vidé, dit Gorgin. J’ai passé à la caisse ce

matin. Et puis, tu sais, même qu’ils n’m’auraient pas renvoyé, que j’les

mettrais tout de même, les bâtons. J’ai déjà mon bifton pour Paris, un

retour que j’ai acheté une thune à un garçon d’hôtel. Et puis j’te dirai

encore, puisque tu veux savoir, qu’à Pantruche y a ma gosse qui

m’attend, un’ petit’ porteuse de pain tout ce qui y a de gentil, qui

m’garde son cœur et sa fidélité pour moi tout seul, en couchaillant

comme de bien entendu à droite et à gauche.

--Alors, qu’est-ce que tu dirais? fit Robert après un instant de

silence, qu’est-ce que tu dirais si j’allais me présenter dans ta place?

--Toi? dit Gorgin. T’as la touche d’un fils de famille...

--... Je ne suis pas bien avec ma famille, dit Robert.

--Mais, mon garçon, qu’est-ce qui t’empêcherait de tenter la chose? A

c’heure, le papa Gaudron n’a pas encore dégotté personne. Seulement,

j’te dis une chose, tu peux toujours essayer, mais je serais

positivement étonné si tu t’y maintiens, pass’que la boîte est

impossible, surtout pour celui qui n’veut pas fricoter avec les garçons

d’écurie. Et, tel que je te connais, je n’crois pas que ça soye dans tes

goûts.

--Ce qui me gêne, dit Robert, c’est que je ne sais pas la comptabilité.

--Oh bien, mon vieux, tu la sauras toujours largement autant que moi qui

te parle, qui a quitté l’école à treize ans, pass’que mes parents, que

j’avais à l’époque, trouvaient que j’en savais bien assez pour un

dernier d’la classe.

--Hé bien, dit Robert, j’ai envie de tenter l’aventure, et d’aller faire

un tour par là... C’est près de l’église, dis-tu?

--Tout le monde t’indiquera la maison. Seulement, mon vieux, un conseil

en passant: t’y présente pas de ma part, j’ai peur que tu serais mal vu.

--Tu ne déjeunes pas avec moi?

--J’ai déjeuné, mon vieux. Ah! ça t’en bouche une fissure, pass’que j’ai

pris l’apéro? Mais moi, l’apéro, même deux apéros, j’suis un’ nature

espéciale, ça m’fait la digestion, c’est-à-dire que ça m’ouvre l’appétit

pour un’ nouvelle tournée... Mais, vois-tu, j’suis obligé de

m’trotter... Avant de m’en aller du pays, j’voudrais encore dire deux

mots à un’ petit’ bonich’ qui a son travail par là. Pass’qu’un’ fois à

Paname avec ma gosse, c’est fini, j’suis bouclé. Chaqu’ fois que j’sors

sans elle, en rentrant, ell’ me r’nifle la moustache. Au revoir donc,

mon fils. Pour ta gouverne, je m’appelle Prosper Gorgin, et mon oncle

çui que j’t’ai dit, c’est M. Gorgin Léopold, 37, rue d’Aubervilliers.

Mais t’encombre pas de tout ça. Retiens simplement: Prosper, et

t’inquiète pas avec le reste. Quand tu viens du boul’vard estérieur, le

premier débit qu’tu vois, passé le coin d’rue, t’entres, et puis tu

demandes Prosper. Demande à qui tu veux, le patron, la patronne, le

garçon. Ils savent toujours où que l’on peut me trouver.

Robert crut poli de lui donner son nom et son adresse à la pension de

Caen... Prosper en prit note sur un carnet fort sale à l’aide d’un petit

morceau de mine de plomb peu complaisant.

Puis ils se serrèrent la main, et s’oublièrent pour la vie.

L'enfant prodigue du Vésinet : roman · 第 7 / 17 题