L’annonce du nouveau tourment des Douvry fut apportée au Castel par M.
Arnay.
Il revenait de Paris et entra un instant dans l’appartement de sa femme
qui achevait de s’habiller pour le dîner.
--Quoi d’intéressant aujourd’hui? Maurice, interrogea-t-elle tout en
examinant l’effet des fleurs que la femme de chambre plaçait dans ses
cheveux.
--Rien, absolument rien... Ah! pourtant si, j’ai appris une nouvelle
ennuyeuse cette après-midi... Robert Douvry est venu à mon bureau
m’annoncer la suppression de son poste d’inspecteur à la _Société
financière_.
--Oh! comme cela est contrariant! Ces pauvres Douvry ont une malchance
inouïe!... Alors, sans doute, il va vous falloir mettre en quête d’une
position pour lui! Plus à droite cette rose, Julie, qu’elle fasse
diadème... Bien, c’est mieux ainsi... Vous disiez, Maurice, que...
--Je disais, je dis, ma chère, que ce Douvry est un homme désespérant
avec son inhabileté à se créer une place dans le monde... Sans compter
qu’il n’accepte aucun conseil... Aujourd’hui, j’ai voulu lui indiquer
comment je pensais qu’il eût dû agir avec sa _Société financière_, et il
m’a remercié d’un ton si bref!... Il semble toujours agacé quand je lui
donne un avis!
Mme Arnay continuait à considérer l’édifice léger de ses cheveux noirs.
--C’est pourtant un homme intelligent que Robert Douvry, fit-elle, les
yeux fixés sur la glace. Comment ne veut-il pas profiter de votre
expérience?...
--Charlotte, permettez-moi de vous dire que j’aimerais mieux avoir à
caser une demi-douzaine d’individus bornés qu’un homme supérieur comme
Douvry... Ils sauraient mieux se tirer d’affaire, ma parole...
Sur cette conclusion, M. Arnay laissa sa femme à sa toilette, et il ne
fut plus question des Douvry ce soir-là. Les jours suivants non plus, on
ne parla guère d’eux au Castel.
Cependant M. Arnay, il faut lui rendre cette justice, n’oubliait pas
absolument son beau-frère; et, entre deux opérations financières, il
avait plusieurs fois songé à le recommander comme un homme d’une
remarquable intelligence.
Par malheur, si les recommandations sont faciles à donner, leurs
résultats sont longs à venir. Et un poste avantageux, ou même
convenable, pour M. Douvry, semblait aussi insaisissable que des leçons
pour Suzy.
Naïvement, la fillette avait cru qu’utiliser son talent était chose fort
simple, les élèves devant exister aussi nombreuses que les brins d’herbe
d’une prairie. Elle avait recueilli avec une confiance absolue toutes
les promesses aimables--sinon sincères--qui lui étaient faites par
beaucoup, de songer à elle en tant que professeur...--Suzy
professeur!... Ce titre grave semblait étrange appliqué à sa petite
personne rieuse.
Aussi s’étonnait-elle de voir sa mère toujours inquiète et doutant de la
réalisation desdites promesses. Aussi entendit-elle, avec surprise, une
vieille amie de Mme Douvry qui occupait sa vie solitaire à aider les
déshérités, dire combien souvent elle voyait venir à elle de pauvres
filles à bout de ressources, après avoir attendu, en vain, une position
d’institutrice ou quelques leçons, même bien modestes.
Les paroles de la vieille Mme de Guernes rendirent Suzy toute songeuse.
Alors, il était difficile ainsi d’obtenir sa part de travail dans le
monde?... Jamais encore elle ne l’avait soupçonné, et cette découverte
l’effrayait.
Puis, voici que sa mère était souffrante, épuisée par l’effort qu’elle
faisait pour cacher son tourment à M. Douvry, pour ne pas attrister les
jeunes vies qui s’épanouissaient à ses côtés. Et l’optimisme de Suzy
commençait à s’ébranler sérieusement quand, un matin, le courrier
apporta un billet de Mme de Guernes.
«Chère amie, écrivait la vieille dame à Mme Douvry, une jeune femme dont
je connais beaucoup la famille, Mme de Vricourt, cherche, en ce moment,
un professeur de musique pour ses deux petites filles, et j’ai pensé
aussitôt à votre Suzy. Mme de Vricourt est, pour quelques jours, à la
campagne; mais, dès le début de la semaine prochaine, que Suzy se rende
chez elle de ma part, et je serai bien heureuse si, de cette entrevue,
peut résulter un arrangement favorable à votre chère fille. Tous mes
vœux, bien bonne amie, pour le succès de notre tentative que je désire,
autant que vous, voir réussir.»
Suzy eut une exclamation de joie à la lecture de ces quelques lignes;
toutes les craintes qui l’avaient obsédée s’évanouirent, et l’espoir,
très vivace en elle, se réveilla, si ardent et si communicatif, que la
pauvre Mme Douvry en subit même l’influence; son inquiétude en fut un
peu allégée.
Le jour même où était arrivé ce bienheureux billet, Mme Arnay, de
passage à Paris, vint, dans l’intervalle de deux courses, voir sa sœur
qu’elle savait souffrante.
Elle arriva, selon son ordinaire, affairée, distraite, prodigue
d’amabilités banales, emplissant le salon de son élégante personnalité
et du parfum pénétrant dont elle aimait à se sentir enveloppée.
--Jeanne, ma chère, je suis désolée de te savoir fatiguée. Mais en cette
saison de brouillards, les malaises sont inévitables... Moi-même je n’en
puis plus!... J’ai eu tellement à faire pour le choix de nos toilettes
d’automne, à Germaine et à moi!... Nous étions dans une vraie pénurie...
Puis, je commence à être épuisée de la succession des visiteurs au
Castel... Ah! ma chère, que je t’envie de n’avoir pas à te préoccuper de
recevoir convenablement tes hôtes, de les distraire, etc., etc.
--Je t’assure, Charlotte, que j’ai d’autres soucis qui ont bien leur
importance, fit simplement Mme Douvry, une imperceptible amertume dans
la voix.
Sa sœur se rappela soudain qu’elle faisait une manière de visite de
condoléance; et changeant avec une facilité remarquable la note de sa
conversation, elle passa au ton sympathique:
--Ma chère Jeanne, il faut que je te gronde... Tu n’as pas l’ombre de
philosophie... Tu t’agites outre mesure pour ton mari, tu t’inquiètes...
--Ne penses-tu pas, Charlotte, que j’aie quelque raison pour cela?
--Mon Dieu, ma chère, certainement, je reconnais que tu as un gros sujet
d’ennui; mais, non plus, il ne faut pas exagérer les choses. Vous
traversez un moment de crise qui ne durera pas... Vraiment, tu ne peux
t’attendre à voir ton mari trouver d’un jour à l’autre une situation
agréable... Un peu de patience est nécessaire.
Mme Arnay eût peut-être poursuivi encore le cours de ses consolations.
Mais ses yeux tombèrent sur le visage mélancolique de sa sœur et,
brusquement, elle s’arrêta.
D’ailleurs, quelle que fût sa confiance en son propre bon sens, elle
avait l’instinct confus que ses paroles d’encouragement sonnaient faux.
Elle n’était pas dépourvue de cœur, seulement très frivole et peu
habituée à se désintéresser d’elle-même en faveur des autres.
Tout à coup, un désir sincère s’emparait d’elle de venir en aide à sa
sœur, de lui montrer sa sympathie, autrement que par des mots vides.
Elle cherchait dans sa pensée. Un souvenir lui traversa l’esprit.
--Oh! Jeanne, n’ai-je pas entendu dire que tu souhaitais trouver pour
Suzy des leçons ou une position d’institutrice?
Mme Douvry eut un léger frémissement.
--Des leçons, oui; il faut bien qu’elle apprenne à compter sur elle
seule! Mais, à aucun prix, je ne voudrais voir ma pauvre petite Suzy
obligée d’accomplir cette dure tâche d’institutrice!
--Non, je comprends, fit Mme Arnay, conciliante. Mais il me vient une
combinaison excellente à te proposer... Comment n’y ai-je pas songé plus
tôt!... Ce serait parfait!... Écoute-moi, Jeanne... Tu connais lady
Graham?
--De nom; je sais que vous l’attendiez au Castel quand Suzy en est
partie.
Mme Arnay jeta un rapide coup d’œil sur sa sœur, croyant à une allusion
voisine d’une épigramme, sur la façon brusque dont Suzy avait quitté le
Castel. Mais Mme Douvry ne songeait guère à ces questions mesquines; des
intérêts trop sérieux l’occupaient.
Aussi Mme Arnay continua-t-elle allégrement:
--Eh bien, ma chère, lady Graham est une femme charmante, Américaine,
immensément riche! Son père possède quelque part, en Colombie, des mines
d’émeraudes ou quelque chose d’approchant! Elle a épousé un Anglais,
lord Graham, qui est pour elle le meilleur des maris... Elle l’adore, il
lui rend la pareille. C’est un ménage à faire encadrer, y compris leurs
trois bébés dont l’aîné n’a guère plus de sept ans...
Ici, Mme Arnay dut s’arrêter une seconde, sa volubilité l’ayant rendue
haletante... Sa sœur l’écoutait, surprise, se demandant à quoi allait
aboutir cette biographie.
--M’expliqueras-tu, Charlotte...
--Mon Dieu, Jeanne, que tu es impatiente!... Donc, voici ce qu’il en
est... Lord Graham se trouve obligé cet hiver de partir pour la
Colombie, afin de visiter les fameuses mines, et lady Graham, désolée,
pour distraire son veuvage, va passer l’hiver à Cannes, où elle aura
beaucoup d’amis. Seulement, comme elle redoute la solitude de la vie
quotidienne, elle m’a écrit, il y a une dizaine de jours, pour me
demander si je ne pourrais lui découvrir une dame ou demoiselle de
compagnie assez charmante pour l’aider à supporter l’absence de lord
Graham, et Suzy...
Mme Douvry interrompit sa sœur avec une vivacité dont elle ne fut pas
maîtresse.
--Je ne suppose pas, Charlotte, que tu veuilles sérieusement me proposer
l’éloignement de Suzy?...
Mme Arnay eut un regard étonné.
--Mais, ma chère, je n’ai jamais été plus sérieuse. Je me demande même
comment je n’ai pas tout de suite songé à Suzy... Auprès de lady Graham,
elle serait comme une amie, et, de plus, verrait sa présence largement
rétribuée... Les appointements que m’indique lady Graham montrent une
générosité princière...
--Charlotte, fit Mme Douvry dont la voix tremblait, il m’est pénible de
t’entendre parler ainsi!
Mme Arnay la considéra stupéfaite. Sans doute, elle était une femme du
monde accomplie, mais le tact venu du cœur lui faisait parfois défaut.
--Comme tu es étrange! Jeanne... Que trouves-tu de pénible--pour
employer ton mot--dans ma proposition?... Je reconnais qu’il y a la
séparation!... Mais enfin cinq ou six mois sont très vite passés!...
--Charlotte, si l’on te proposait d’envoyer Germaine au loin,
accepterais-tu?
Un geste d’impatience échappa à Mme Arnay... Quelle idée avait sa sœur
de déplacer ainsi la question! Pourquoi comparer Suzy et Germaine, dont
les positions étaient si différentes?
--J’espère, Jeanne, reprit-elle un peu nerveuse, que, dans ce cas, je
serais assez raisonnable pour penser avant tout à l’intérêt de ma fille!
Mme Douvry ferma les yeux une seconde comme si elle se fût recueillie.
Puis elle interrogea lentement:
--Tu trouves, Charlotte, qu’il serait de l’intérêt de Suzy qu’elle
partît à Cannes?
--Mais certes oui! fit Mme Arnay qui, un instant déroutée, repartit de
plus belle, car son idée lui semblait merveilleuse--comme toutes ses
idées, d’ailleurs!--Certes oui!... Tu veux la garder à Paris!...
Qu’arrivera-t-il?... Elle cherchera des leçons! Si elle en trouve, il
lui faudra sortir par tous les temps, même les plus mauvais; aller dans
des maisons étrangères où tu ne pourras la suivre, gaspiller son talent
auprès d’élèves qui la fatigueront... Si elle n’en trouve pas...
Brusquement, Mme Arnay s’arrêta, retenue par l’instinct que les paroles,
d’une franchise un peu brutale, prêtes à sortir de ses lèvres,
blesseraient sa sœur qui l’écoutait, sans un mot, le visage grave.
--Si elle n’en trouve pas, ce sera un autre souci pour toi! finit-elle
avec son aisance habituelle. Je te répète que lady Graham est une femme
délicieuse... Je l’ai beaucoup vue cet été à Deauville... Ses réceptions
étaient de vraies merveilles!... Elle accueillera Suzy en amie!... Ta
fille trouvera à ses côtés une existence luxueuse, gaie, qui lui sera
profitable à tous les points de vue--pécuniaire et autres!--Lady Graham
reçoit beaucoup de monde!... Eh! mon Dieu, que sait-on?... Peut-être
Suzy te reviendra-t-elle avec la perspective d’un fiancé...
Sur cette conclusion, Mme Arnay se sourit à elle-même, satisfaite de son
éloquence et de l’avenir qu’elle entrevoyait; mais surprise en même
temps, de voir que la mère de Suzy ne paraissait pas partager son
enthousiasme et demeurait silencieuse.
Le cœur de Mme Douvry se déchirait à l’idée d’une séparation avec
l’enfant aimée!
Elle aurait, à Cannes, une vie facile et large et serait à l’abri des
tracas incessants amenés par l’heure difficile que traversait son père.
Mme Douvry ne pouvait se le dissimuler, les charges de leur budget
restreint devenaient très lourdes dès que son mari n’en soutenait plus
le poids... Et quand les démarches tentées par lui aboutiraient-elles?
Oh! la fortune d’autrefois, comme elle était loin!... Pour la première
fois, Mme Douvry la regrettait de toute son âme...
Mme Arnay considérait sa sœur, n’osant l’interroger, un peu embarrassée
devant le silence de la pauvre femme, devant l’expression souffrante de
son visage.
--Eh bien, Jeanne? dit-elle enfin, incapable d’attendre plus longtemps.
Mme Douvry tressaillit, arrachée à sa rêverie douloureuse.
--Peut-être as-tu raison, Charlotte. Peut-être devrais-je me résigner à
l’exil de ma Suzy!... toutefois si elle y consent!...
--Interroge-la tout de suite, car le temps presse! Lady Graham, d’un
jour à l’autre, peut rencontrer la compagne de voyage qu’elle souhaite,
et alors...
Sans répondre, Mme Douvry se leva et, sonnant, fit demander Suzy.
Au bout d’une minute, un pas léger retentit dans la pièce voisine, et
Suzy, soulevant la portière, vint offrir son frais visage aux lèvres de
sa tante.
--Mère, vous m’avez demandée?
--Oui, Suzy. Ta tante a une proposition à t’adresser.
Il y avait dans la voix de Mme Douvry un frémissement qui frappa la
jeune fille.
--Une proposition?... à moi?... interrogea-t-elle avec une sorte de
curiosité anxieuse.
Mme Arnay intervint.
--Oui, mon enfant, voici ce dont il s’agit...
Et rapidement, convaincue, entassant raison sur raison, Mme Arnay se mit
en devoir de faire connaître à Suzy quel heureux événement ce serait
pour elle et pour sa famille, si elle accompagnait lady Graham à
Cannes...
Attentive, le cœur battant, Suzy écoutait, secouée d’un sourd frisson de
révolte à l’idée d’accepter une position dépendante, de devoir quelque
chose à la sœur de cette Gladys Tuffton, l’amie de Germaine, la jeune
fille si admirée de Georges de Flers!
Mais quand elle entendit qu’il s’agissait de cinq mois passés au loin,
un cri lui échappa:
--Oh! mère, vous ne voulez pas, n’est-ce pas?... Jamais je ne pourrai
vivre si longtemps séparée de vous!... Jamais, jamais!... Ne me dites
pas d’accepter!...
Elle s’arrêta, le cœur gonflé d’émotion à tel point que des sanglots lui
serraient la gorge.
--Ma chérie, ne t’agite pas ainsi, murmura tendrement Mme Douvry qui
prit dans les siennes les mains tremblantes. Jamais je ne te demanderai
de t’éloigner, si le sacrifice te semble trop douloureux! Je t’ai parlé
de la proposition de ta tante parce qu’elle présentait de bien grands
avantages, mais...
--Oh! maman, ne me faites pas voir ces avantages, je vous en supplie!...
Je donnerai des leçons à Paris... Vous savez bien que Mme de Guernes
m’en offre une première, les autres viendront ensuite!... Mais ne me
dites pas d’aller vivre cinq mois dans une maison étrangère!
Ah! le cri de Suzy répondait bien à celui de sa mère! Un même élan
jetait leurs deux cœurs l’un vers l’autre, et les raisonnables avis de
Mme Arnay étaient, pour l’heure, lettre morte.
Elle le sentit et se leva, presque froissée. Elle trouvait absolument de
rigueur que l’on suivît toujours les conseils dont elle daignait
gratifier les êtres qui se trouvaient sur son passage, et en cela, elle
ressemblait fort à son mari. De plus, à son point de vue, il était tout
simple que ceux qui manquent de fortune fussent prêts à accepter, comme
chose naturelle, les sacrifices entraînés par leur position.
Aussi dit-elle, l’accent bref:
--Devant le refus de Suzy, je n’insiste pas, Jeanne. Mais permets-moi de
te dire qu’il est des circonstances dans la vie où les questions de
sentiment doivent passer au second plan... Et il me semble que c’était
le cas cette fois!... Sans doute, je me trompais!
Ce fut sur cette conclusion, fort désagréable à son impeccabilité, que
Mme Arnay quitte sa sœur, laissant Suzy bouleversée par l’anxiété de
reconnaître quel était son devoir.
--Maman, interrogea-t-elle avec angoisse quand elle fut seule avec sa
mère, est-ce que vous pensez réellement que j’aurais dû accepter la
proposition de ma tante?
--Ma pauvre petite fille, peut-être eût-ce été sage de le faire?...
Enfin, attendons!... J’espère que la recommandation de Mme de Guernes
aura quelque résultat!... Je le voudrais bien!
C’était aussi l’ardent désir de Suzy qu’il en arrivât ainsi!...
V
Pour la première fois de sa vie, Suzy allait sortir seule. Aussi, sur le
seuil de la grand’porte, elle s’arrêta une seconde, regardant autour
d’elle. Un léger frémissement, fait d’un vague plaisir et d’un peu
d’anxiété, lui mettait aux joues une lueur rose plus vive.
Puis, l’idée que, dans quelques instants, elle pénétrerait pour la
première fois dans une maison étrangère afin d’y demander des leçons,
froissait sourdement sa fierté de jeune fille jusqu’alors indépendante.
Elle avait peur aussi de rencontrer quelqu’une des amies de Germaine
qu’elle trouvait aux jeudis de Mme Arnay, et qui s’étonnerait de la voir
seule... Mais comme elle était, au fond, une petite personne très
résolue, son hésitation fut courte; et, redevenue brave, elle abandonna
l’abri tutélaire du vestibule et s’engagea dans la rue de Prony, où de
rares passants s’agitaient dans un léger brouillard.
D’ailleurs, c’était elle qui avait insisté pour que sa mère, toujours
souffrante, ne s’exposât pas à l’humidité de ce temps de brume
pénétrante.
Soutenue par sa tendresse inquiète, elle avait courageusement entamé la
lutte pour obtenir la permission de se rendre seule chez Mme de
Vricourt, bien qu’en réalité, elle s’effrayât un peu à la pensée de
posséder une liberté aussi absolue.
Mais, après tout, de la rue de Prony à l’avenue du Bois, la course
n’était pas bien longue!
Et caressante, avec un ton sérieux et posé que sa mère ne lui
connaissait pas, elle avait insisté, revenant sans cesse sur cette idée
que si, durant l’hiver, elle devait donner des leçons, il lui fallait
bien s’habituer à circuler sans être accompagnée.
Peu à peu, Mme Douvry s’était prise à penser que Suzy avait peut-être
raison dans sa candide sagesse; et enfin, les yeux fixés avec une
infinie tendresse sur le visage de Suzy, elle lui avait dit:
--Tu vas avoir la vie sérieuse d’une femme. Il faut t’habituer à te
conduire comme une femme. Tu peux aller, mon enfant.
Alors Suzy était partie, rendue vaillante par un baiser de Mme Douvry,
baiser qui ressemblait à une bénédiction.
C’était une sensation toute neuve pour elle de se sentir ainsi livrée à
elle-même. Il lui semblait bizarre de n’avoir aucun visage connu à ses
côtés, de ne pouvoir échanger ses impressions avec personne, d’être
contrainte de marcher silencieuse de la sorte.
Aussi s’en allait-elle très grave, assez intimidée en réalité, sans
regarder les passants, les yeux obstinément fixés sur l’asphalte du
trottoir ou les lointains de la rue, poursuivie par l’idée que tout le
monde devait remarquer son secret embarras.
Un instant, comme elle passait devant une glace, elle y jeta un coup
d’œil furtif, avec le désir de se rendre compte de l’apparence qu’elle
avait. Et elle aperçut alors une jeune femme--qui était elle--svelte en
son costume de drap sombre et qui s’avançait la mine sérieuse, le visage
d’une fraîcheur rayonnante sous le tulle de la voilette.
--Si maman me voyait, elle serait contente de moi! Je parais très
respectable! pensa-t-elle, continuant sa route du même air posé, son pas
souple glissant sur le pavé.
Un petit sourire bien discret courut rapide sur ses lèvres, et dans le
secret de sa pensée, elle poursuivit:
--Je suis réellement une gentille petite dame! Je ne croyais pas que je
pourrais faire aussi bien!
Cette découverte l’amusa et la rendit un peu plus brave tandis qu’elle
suivait la rue de Prony, presque déserte.
Pas tout à fait cependant; car, en sens inverse de Suzy, un homme venait
à ce moment, jeune, d’allure très élégante, le visage éclairé par une
barbe blonde.
Il était à quelques pas de Suzy.
Par hasard, distraite, elle levé les yeux vers lui, et soudain une
exclamation lui monta aux lèvres en reconnaissant Georges de Flers.
Elle put arrêter à temps un sourire heureux qui, indiscrètement, allait
parler pour elle; mais, avec impatience, elle sentit que le rose de ses
joues s’avivait.
Son regard à lui avait eu une expression de plaisir mêlé de surprise.
Parce qu’elle était seule, il paraissait se demander s’il ne se trompait
pas, en croyant la reconnaître.
Mais son hésitation ne dura qu’une seconde. Les yeux bruns lumineux qui
croisaient les siens étaient bien ceux de Suzy, dont il avait si
souvent, au Castel, admiré l’éclat.
Très profondément, il s’inclina sur son passage. Elle, toujours
sérieuse, dominée par le sentiment de sa jeune dignité, répondit par un
petit signe de tête, d’une grâce un peu fière. Elle avait senti
l’étonnement de Georges en ne la voyant pas accompagnée, et une
impression pénible assombrissait pour elle le plaisir naïf qu’elle
éprouvait de cette rencontre.
Surtout, elle était flattée de l’empressement qu’il avait mis à la
saluer. Bientôt l’impression pénible s’effaça et le plaisir demeura
seul, éclairant pour elle, la mélancolie de cette grise journée
d’octobre.
Pendant un moment, elle oublia les soucis, qui, depuis quelques
semaines, attristaient son cœur. Elle oublia cette leçon qu’elle allait
demander, peut-être inutilement.
Elle traversa le parc Monceau sans s’apercevoir que les arbres se
dénudaient, que les feuilles couvraient le sol où, sous ses pas, elles
s’écrasaient avec un bruit sec de chose qui se brise. L’une d’elles,
détachée d’un rameau, vint frôler son bras, et, dans un élan enfantin,
elle l’arrêta au passage et l’enfouit dans son petit carnet. Il lui
revenait le souvenir de la superstition qui veut qu’une feuille porte
bonheur, ainsi prise au vol, lorsqu’elle se détache jaunissante.
Un besoin d’être heureuse, d’avoir foi en l’avenir emplissait l’âme de
Suzy. Comme si une bouffée d’espoir eût passé sur elle, il lui
paraissait certain maintenant que les mauvais jours ne dureraient pas,
ne pouvaient pas durer! Elle allait avoir des leçons nombreuses; son
père trouverait un poste avantageux; Mme Douvry n’aurait plus
d’inquiétudes, et alors...
Suzy ne précisait pas ce qui arriverait alors; mais certainement ce
serait quelque chose d’agréable,--surtout pour elle-même,--qui, à
l’avance, lui mettait dans l’esprit les images vagues et souriantes d’un
avenir où, peut-être, elle ne serait plus seule...
Elle était si bien absorbée par la douceur de sa songerie, qu’elle
demeura tout à coup surprise de se voir arrivée devant la maison de
l’avenue du Bois où elle se rendait.
Ramenée soudain à la réalité de l’heure présente, voici qu’elle était
prise d’une appréhension irraisonnée à la pensée de l’entrevue qu’elle
allait avoir.
Elle ne savait pas du tout comment les choses se passent dans ces sortes
de visites. Il lui venait une peur instinctive qu’on lui dît des choses
désagréables. Lesquelles?... Elle ne le prévoyait pas!... Mais elle se
souvenait d’histoires lues jadis quand elle était petite fille, où il
était question de pauvres institutrices reçues avec dédain. Et très
fière, habituée à rencontrer partout bon accueil, elle frémissait à
l’idée qu’une mauvaise réception pût l’attendre...
Une première fois, elle passa devant la porte, n’osant pas entrer. Puis,
honteuse de ses hésitations, elle revint, et vite, pour s’ôter la
possibilité de réfléchir, elle demanda au majestueux concierge:
--Mme de Vricourt?
--Madame n’est pas encore sortie. Au premier.
Suzy dit un merci bref. Elle s’en voulait de ce que sa voix tremblait.
Et elle monta lentement l’escalier pour avoir le temps de se calmer, un
peu engourdie par l’ombre et la tiédeur chaude du vestibule, après le
froid du dehors.
Mais si peu vite que ses pieds eussent effleuré les marches, elle
parvint encore trop tôt devant une haute porte, dont les boiseries
sombres détachaient leurs lignes sur les tentures plus claires de la
muraille.
Son cœur battait toujours très fort, à tel point qu’elle aurait pu en
compter les pulsations, et elle sentait ses joues brûlantes.
--Je vais être ridiculement rouge! pensa-t-elle énervée. Je n’aurais
jamais cru qu’il me fût possible d’avoir peur à ce point!... Maman, ma
chérie, que je voudrais vous avoir avec moi!
Quelque chose comme des larmes lui montaient aux yeux.
Tout à coup, des pas retentirent en bas, dans le vestibule. Alors, elle
craignit d’être surprise immobile devant cette porte close. Résolument,
elle sonna.
Une seconde d’attente; puis, dans l’écartement de lourdes draperies,
apparut une figure correcte et impassible de valet de chambre.
--Mme de Vricourt reçoit-elle?
--Madame va sortir. Mais si Madame veut me dire son nom?
Suzy eut un imperceptible sourire à cette appellation «madame» qui ne
lui avait guère été adressée. Une seconde même, amusée, elle oublia son
émotion.
Puis elle tendit sa carte au domestique, avec le mot d’introduction qu’y
avait écrit Mme de Guernes.
--Veuillez remettre cette carte à Mme de Vricourt, je vous prie.
Sa voix tremblait un peu. Il lui paraissait que c’était une autre
qu’elle-même qui se trouvait dans cette antichambre étrangère. Elle
avait la vision de la vraie Suzy qui, rieuse, jouait au tennis, sous
l’ombrage des tilleuls, n’ayant pas dans la pensée de plus grande
préoccupation que celle de gagner une partie... Cette heureuse Suzy
avait-elle donc disparu à jamais?...
Le domestique l’avait introduite dans un petit salon qui jouissait d’une
apparence de musée en miniature, grâce aux œuvres d’art, bronzes,
statues, tableaux qui s’y trouvaient dispersés dans un désordre savant,
au milieu d’une profusion de plantes vertes.
Elle put à loisir contempler tous les bibelots de prix, ornant les
tables et les étagères, car, au bout de dix minutes seulement, la porte
du salon s’ouvrit sous la main d’une femme, petite, point jolie, une
expression ennuyée sur son visage pâle.
Elle était en tenue de promenade; une pelisse de lourde soie, à demi
rejetée en arrière, dégageait ses épaules; et, en entrant, sur une
table, elle déposa un carnet armorié et ses gants.
Suzy s’était levée. Tout le jour tombant d’une haute fenêtre
l’enveloppait.
La jeune femme lui adressa un léger salut, strictement poli, rien de
plus. D’un rapide coup d’œil, plein de surprise, elle examinait Suzy,
comme déroutée par son aspect, qui, sans doute, ne lui paraissait pas
répondre à celui d’une jeune fille sans fortune, désireuse de trouver
des leçons.
--C’est bien vous, mademoiselle, n’est-ce pas, qui m’êtes adressée par
Mme de Guernes, une amie de ma belle-mère?
--Oui, madame, fit Suzy le plus tranquillement qu’elle put.
--Vous êtes professeur de musique? Y a-t-il longtemps que vous
enseignez?
La voix de la jeune femme était brève, un peu hautaine. La fierté de
Suzy se réveilla au fond de son cœur. Mais elle se domina
courageusement.
--Je n’ai jamais encore donné de leçons, madame. Jusqu’ici, j’ai
travaillé pour mon propre compte et suivi les cours du Conservatoire.
Mais des circonstances imprévues, cet hiver...
Elle s’arrêta une seconde. Son cœur s’était remis à battre très fort; et
il lui semblait que cette dédaigneuse jeune femme allait s’en
apercevoir. Elle finit vite:
--Mais des circonstances imprévues me donnent le désir d’utiliser ce que
je possède de talent; et Mme de Guernes a bien voulu m’adresser à vous,
madame.
--En effet, je cherche une personne qui puisse s’occuper de l’éducation
musicale de mes deux fillettes. L’aînée a douze ans et joue déjà fort
bien! Seulement je crains, mademoiselle, que n’ayant jamais enseigné,
vous manquiez un peu d’expérience. Je dois vous dire aussi que j’ai déjà
quelques personnes en vue.
Le cœur de Suzy se serra... Sa mère souhaitait tant qu’elle réussît! Et
elle, Suzy, avait un tel désir d’adoucir les inquiétudes de Mme
Douvry... Sans savoir pourquoi aussi, elle songea à Georges de Flers
qui, cinq semaines plus tôt, se montrait si attentif auprès d’elle et
accueillait comme une faveur le plus petit mot qu’elle lui adressait...
Comme ce temps lui apparaissait lointain tout à coup.
Une émotion poignante lui serrait la gorge. Mais elle reprit pourtant:
--Je n’ai jamais, en effet, donné de leçons dans des maisons étrangères,
madame. Mais j’ai deux petites sœurs dont j’ai toujours surveillé le
travail.
--Ah! vraiment!... Ainsi, vous n’êtes pas tout à fait novice!... Je vous
demanderai alors, mademoiselle, quelles sont vos conditions.
Une rougeur ardente envahit le visage de Suzy. Cette question d’argent
était pour elle un supplice. Ses deux mains se serrèrent nerveusement,
tandis que la jeune femme continuait, de son accent mesuré et froid:
--Je préfère vous avertir tout de suite, mademoiselle, que je pourrai
seulement accepter des propositions très... douces, car il s’agit de
leçons pour des enfants dont le travail ne demande pas grande dépense de
talent de la part du professeur... De plus, les personnes qui m’ont déjà
été envoyées se montrent peu exigeantes dans leurs demandes...
Suzy contempla stupéfaite l’élégante jeune femme qui s’exprimait ainsi,
au milieu de cet appartement luxueux où les plus petits bibelots étaient
des objets de prix. Une réplique trop franche traversait son esprit,
envahi par une âpre sensation de dédain.
Par bonheur, un coup frappé discrètement à la porte du salon arrêta
toute parole sur ses lèvres.
--Qui est là?... Entrez, fit Mme de Vricourt avec impatience.
Dans l’entre-bâillement des portières, le valet de pied se montra.
--La voiture de Madame est avancée.
--Bien, bien, fit-elle. Je suis occupée. Il ne fallait pas me déranger.
Et, se tournant vers Suzy qui attendait, résolue comme un jeune coq de
combat, elle reprit:
--Ah! j’oubliais! mademoiselle. Avant de discuter tout arrangement,
permettez-moi une question. Déchiffrez-vous bien?... Je tiens absolument
à cela, pour ma fille aînée surtout, qui est déjà d’une certaine
force...
--Je lis très facilement la musique, madame, fit Suzy, résignée à cet
interrogatoire.
--Bon!... Alors, mademoiselle, serait-ce trop abuser de votre obligeance
que de vous prier de vouloir bien déchiffrer devant moi quelques lignes?
Ma demande vous semble peut-être bizarre; mais j’aime à me rendre compte
par moi-même...
Un éclair s’alluma dans les yeux de Suzy; et, dans ses veines, le sang
se mit à courir très vite.
Mme de Vricourt parlait sans aucune intention blessante. Mais comme elle
le disait: «Elle voulait se rendre compte.» En cette minute, elle avait
un air d’homme d’affaires qui discute une entreprise.
--Je suis tout à votre disposition, madame, dit la jeune fille.
Mme de Vricourt s’inclina un peu, et l’ombre d’un sourire détendit ses
lèvres.
--Je vous remercie, mademoiselle, et vais alors user de votre bonne
grâce.
Rapidement, le geste fiévreux, Suzy enlevait ses gants et, toute droite,
un peu hautaine, elle attendit debout auprès du piano, tandis que la
jeune femme prenait un album et l’ouvrait au hasard.
Suzy s’était rapprochée. Elle jeta un coup d’œil sur la musique et dit,
une vibration fière dans sa voix fraîche de jeune fille:
--Je connais ce _Prélude_ de Chopin, madame, et ne pourrais, en le
jouant, vous montrer comment je déchiffre... Voulez-vous me permettre
d’en choisir un autre?
Une expression d’embarras passa sur le visage de Mme de Vricourt. Mais
elle se remit très vite et répondit:
--Je m’en rapporte absolument à vous, mademoiselle.
--Alors, voici une page qui m’est tout à fait inconnue.
Suzy s’assit au piano; et, dès que ses doigts eurent effleuré
l’instrument, toute l’agitation douloureuse qui la bouleversait disparut
devant l’intensité de jouissance que la musique éveillait en elle.
Elle ne connaissait pas la page placée sous ses yeux. Mais une
merveilleuse intuition la guidait. Sous ses doigts, les accords
tombaient avec des sonorités d’orgue, interrompant, par leurs notes
graves, l’harmonie plaintive et tourmentée du chant.
Elle jouait, soudain oublieuse du milieu où elle se trouvait, sans
s’apercevoir même qu’auprès d’elle, se tenait une jeune femme qui
l’enveloppait d’un regard de curiosité presque jalouse, songeant à peine
à écouter, les yeux fixés sur ce délicieux profil de jeune fille, dont
l’expression grave et recueillie en ce moment contrastait avec la
juvénile finesse des lignes.
--Bravo! Bravo!... Ma chère, c’est un crime à vous de ne pas jouer plus
souvent! fit une voix masculine... Toutes mes félicitations!
Et M. de Vricourt, soulevant la portière, apparut dans le salon et
demeura stupéfait devant Suzy qui se levait du piano, les lèvres encore
tremblantes d’émotion.
Il la salua, interdit. Sa femme se tourna vers lui. Elle paraissait
ennuyée de son admiration, et un léger pli lui creusait le front.
--Je suis désolée, mon ami, de n’avoir aucun droit à vos éloges. Mais
vous voudrez bien les transmettre à qui de droit.
Et, avec une imperceptible nuance de hauteur, elle expliqua:
--Mademoiselle était venue de la part de Mme de Guernes m’offrir ses
leçons pour les enfants et je l’avais priée de me mettre à même de juger
de son talent... qui est en effet fort beau...
On eût dit qu’elle prononçait à regret cet éloge, contrainte seulement
par la nécessité.
--Mais, ma chère, fit M. de Vricourt étonné, ne vous ai-je pas entendue
déclarer, ce matin même, que vous vous étiez enfin arrangée avec une
personne, excellent professeur, qui avait, de plus, passablement besoin
de trouver des élèves!...
La jeune femme eut un geste d’impatience.
--Je sais bien. Mais il est toujours possible de se dédire, de trouver
un prétexte, et si le jeu de mademoiselle me convenait mieux...
Toute la délicatesse, la droiture fière de Suzy l’emportèrent dans un
élan irréfléchi.
--Oh! madame! jamais je ne consentirais à prendre la place d’une autre
personne dans ces conditions!... Ce serait trop mal!
Une fugitive rougeur courut sur le visage de Mme de Vricourt, et son
regard qu’elle levait irrité vers la jeune fille, se baissa devant la
flamme de reproche qui étincelait dans les yeux de Suzy.
La voix mordante, presque agressive, elle dit:
--Rassurez-vous, mademoiselle, je n’ai nulle intention de mettre votre
conscience à pareille épreuve. J’ai seulement voulu me rendre compte du
bien-fondé de la recommandation de Mme de Guernes afin de pouvoir, à
l’occasion, user de vos services. Mais, en effet, mes arrangements sont
pris, et je crois préférable de n’y rien changer.
Les deux femmes se tenaient debout l’une auprès de l’autre, Suzy
dominant de toute la tête cette petite femme maladive qu’elle écrasait
de l’éclat de sa belle jeunesse.
Mme de Vricourt le sentit peut-être. Elle s’écarta de Suzy et, prenant
sur la table son carnet et ses gants, se dirigea vers la pièce voisine
du salon.
--Je ne veux pas abuser davantage de votre temps, mademoiselle, et vous
remercie de m’avoir mise à même de vous entendre, fit-elle avec un léger
signe de tête d’adieu.
Elle soulevait la portière de son appartement sans paraître songer le
moins du monde à reconduire la jeune fille.
M. de Vricourt le remarqua sans doute, car il s’avança et ouvrit la
porte du salon devant Suzy.
Son attitude était froide mais absolument courtoise. Lui, traitait Suzy
en femme du monde, non pas en humble professeur salarié, reçu comme un
inférieur.
Durant une minute, une détente se fit en elle et, soudain, toute sa
bonté délicate la domina, lui inspirant le regret d’avoir blessé Mme de
Vricourt par sa trop franche réponse. Jamais elle ne pouvait supporter
de sentir quelqu’un irrité contre elle.
Alors, comme M. de Vricourt l’accompagnait jusqu’au seuil de
l’appartement, elle s’arrêta, redevenue tout à coup la petite Suzy du
Castel, et, par un de ces retours spontanés qui lui donnait tant de
charme, elle dit anxieuse:
--Je crains d’avoir froissé Mme de Vricourt, il y a un instant. S’il en
est ainsi, voulez-vous, monsieur, la prier de croire à tout mon regret?