THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.

Malheureusement pour le _Wizard_, ses séances étaient attaquées d’une

maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres avait fini par

amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne

pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que

pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille

inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc.,

etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la

province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme

toujours faire d’excellentes affaires.

J’ai rencontré dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que

jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est

élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa

manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre

l’homme.

Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et

qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson

parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne

regardent ni les journaux ni les affiches.

A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville

des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et

l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs

marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement

représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne

mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en

résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur,

un programme qui l’engage _to pay a visit_ (à rendre visite) à

l’illustre sorcier du nord.

Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une

douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide

desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert

d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des

trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande

propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque

marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses

affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le

programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces

annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de

personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.

Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un

jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son

retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en

charge du fameux tableau _le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon_.

Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme.

Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la

_merveille du monde_; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se

tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres

monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs

fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense

le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue

équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant

lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul

qui ne se penche aussi très humblement.

Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLÉON DE LA NÉCROMANCIE.

Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût;

comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le

double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand

nombre de shillings à l’habile _puffiste_.

Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé

toutes les ressources de la publicité et qu’il n’a plus rien à espérer,

il sait le moyen de faire encore une énorme recette.

Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou

six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre

ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que, dans une

séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi,

pendant l’entr’acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur

calembour.

Le vase d’argent sera le prix du vainqueur.

On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des

jeux de mots.

Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville

pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.

On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne

dira rien pour le passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En

Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne).

Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est

comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour

se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son

mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est

décerné au plus spirituel de la société.

Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que

lui rapporte cette séance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n’a pas dit

son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un

sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et

qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme

de recueil.

Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le

voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.)

On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être

vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma

possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du

15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties.

Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les

conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une

surtout qui est le sublime de la _blague_, fût-elle même américaine. Je

vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de

Barnum.

Je copie mot à mot:

«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le

vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires

approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes

savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d’innombrables

myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa

magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne,

qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que

vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté

scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout

compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard

qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont

impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son

mystique banquet de la joie intellectuelle.

»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques

reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et

jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des

impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce

mystérieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumière et la

merveille de l’âge_.

»Signé: ANDERSON.»

* * * * *

Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je

le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais

eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me

trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en

escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 56 / 104 题