CHAPITRE XIII.

PROJETS DE RÉFORME.--CONSTRUCTION D’UN THÉATRE AU

PALAIS-ROYAL.--FORMALITÉS.--RÉPÉTITION GÉNÉRALE.--SINGULIER

EFFET DE MA SÉANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THÉATRE

DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIÈRE

REPRÉSENTATION.--PANIQUE.--DÉCOURAGEMENT.--UN PROPHÈTE

FAILLIBLE.--RÉHABILITATION.--SUCCÈS.

Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux

en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l’on veut

bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes

séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré

d’affection, et qu’après avoir parlé de l’une je parle de l’autre. Les

préoccupations de l’exposition ne me faisaient point oublier mes projets

de théâtre.

Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le

point d’être terminés, car je n’avais jamais cessé d’y travailler. Je me

trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l’occasion

s’en présenterait. En attendant, je m’occupais à noter les diverses

modifications que je me proposais d’apporter à un grand nombre d’idées

reçues parmi mes devanciers en escamotage.

Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l’adresse et la

mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation.

L’une devait aider au charme de l’autre en délassant l’esprit par une

agréable variété.

Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et

simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont

l’assemblage nommé _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutôt à une

boutique de bimbeloterie qu’à un cabinet de _Physicien_.

Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les

objets que l’on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne

peuvent échapper à l’imagination même la plus naïve. Des appareils en

cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour

toutes mes opérations.

Je voulais, dans l’exécution de mes tours, supprimer l’usage des boîtes

à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus,

ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l’adresse de

l’opérateur.

La véritable prestidigitation ne doit pas être l’œuvre d’un

ferblantier, mais celle de l’artiste lui-même; on ne vient pas chez ce

dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.

On doit penser, d’après le blâme que j’ai porté sur les compères, que

j’en supprimai complètement l’usage. J’ai toujours considéré cette

tricherie comme peu digne d’un prestidigitateur, car elle fait douter de

son adresse. D’ailleurs, j’avais plusieurs fois servi moi-même de

compère, et je me rappelais l’impression défavorable que cet emploi

m’avait laissé sur le talent de mon partenaire.

Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma

scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l’éclat n’a d’autre

résultat que d’éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l’effet des

expériences.

Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus

importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table

tombant jusqu’à terre, sous lesquels on a toujours supposé, avec

quelque raison, un auxiliaire pour les tours d’adresse. Ces immenses

boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré,

genre Louis XV.

Je m’abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.

Il n’est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le

bon goût impose, et j’ai toujours pensé que les accoutrements bizarres,

loin d’attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au

contraire sur lui de la défaveur.

Je m’étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite

dont je ne me suis du reste jamais écarté: c’était de ne faire ni

calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune

mystification, dussé-je être sûr d’en obtenir le plus grand succès.

Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout

charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir

l’adresse des mains et l’influence des illusions.

C’était, on le voit, une régénération complète des séances de

prestidigitation.

Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se

contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude.

Il est vrai que j’étais encouragé dans cette voie de réformes par

Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées.

--Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n’avez-vous pas pour

vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa

facilité à accepter les réformes basées sur la raison?

Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du

Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu’on jouait

les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons

rouges.

Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse

de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public

par l’autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui

n’avais encore aucun grade dans la hiérarchie des adeptes de la magie,

je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.

* * * * *

Nous étions au mois de décembre de l’année 1844. N’ayant plus rien qui

pût désormais m’arrêter, je me décidai à frapper le grand coup,

c’est-à-dire qu’un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin

l’emplacement de mon théâtre.

Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un

endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de

recettes et beaucoup d’autres avantages. Je m’arrêtais de préférence aux

plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne

rencontrais rien qui me satisfît complètement.

Au bout de recherches, j’en vins à rabattre singulièrement de mes

prétentions et de mes exigences. Ici c’était un prix fabuleux pour un

local qui ne me convenait qu’à moitié; là, des propriétaires qui ne

voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons;

enfin partout des obstacles et des impossibilités.

Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant

alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis

par me convaincre que le sort s’était décidément déclaré contre mes

projets.

Antonio me tira d’affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s’occuper

de ces recherches, vint m’annoncer qu’il avait trouvé pour moi, dans le

Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle

de spectacle.

Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je

trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j’avais si

longtemps cherchées ailleurs.

Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps

aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant

pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l’on

juge si je fus bien accueilli, lorsque j’accordai non-seulement le prix

qui m’était demandé, mais que je passai en outre par toutes les

exigences d’impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc.

J’aurais donné bien plus encore, tant j’avais peur que cette maison si

désirée ne vînt à m’échapper.

Le marché une fois conclu, je m’adressai à un architecte, qui ne tarda

pas à me présenter le plan d’une charmante petite salle que j’adoptai

immédiatement. Quelques jours après on se mit à l’œuvre; les cloisons

furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers

commencèrent l’érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent

quatre-vingts à deux cents personnes.

Quoique petite, cette salle était tout ce qu’il fallait pour mon genre

de spectacle. En supposant, d’après mon fameux calcul de supputations,

qu’elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une

excellente affaire.

Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites

assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité.

Un jour, mon ami fut frappé d’une idée subite:

--Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police

la permission de construire votre théâtre?

--Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser,

puisque cette construction ne change rien aux dispositions

architecturales de la maison.

--C’est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais

immédiatement cette démarche, afin de n’avoir pas plus tard quelque

difficulté à redouter de ce côté.

Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M.

X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales.

Après une heure d’antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de

bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne

sembla pas même s’apercevoir de notre présence.

Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre,

ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des

ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu’il était disposé à

écouter une phrase que j’avais déjà commencée deux ou trois fois, sans

pouvoir la finir.

Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis

aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous

demander l’autorisation d’ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal,

une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à

l’exposition de pièces mécaniques.

--Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c’est le

Palais-Royal que vous avez choisi pour l’emplacement de votre salle, je

puis vous annoncer que vous n’obtiendrez pas la permission.

--Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné.

--Parce qu’une décision ministérielle s’oppose à ce qu’aucun nouvel

établissement se forme dans cette enceinte.

--Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette

décision, j’ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre

est ce moment en voie de construction. C’est ma ruine que ce refus

d’autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?

--Ce n’est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate,

je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la

méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu’une

consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu’à la porte

et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous

restait à faire.

Aussi désespérés l’un que l’autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus

d’une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant

vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos

raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que

nous n’avions d’autre parti à prendre que d’arrêter les travaux de

construction, et chose plus désolante encore, d’entrer en composition

avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail.

C’était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s’en

consoler.

--Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée....

Dites-moi: à l’époque de l’exposition dernière, n’avez-vous pas vendu

une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert?

--En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....

--Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de

police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il

un bon conseil et même mieux que cela. S’il voulait parler à son frère

en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout

puissant en affaire de théâtre.

J’adoptai avec transport le conseil d’Antonio et je le mis tout de suite

à exécution.

M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma

pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique

galerie de tableaux, où elle se trouvait placée.

Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l’embarras où je

me trouvais.

--Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous

pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une

grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister.

Faites-moi le plaisir d’y venir également; vous nous donnerez une petite

séance de vos tours d’adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura

apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l’intérêt que je

vous porte.

Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté

de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance,

un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance

eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je

puis dire qu’elle justifia ces compliments anticipés.

Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus

du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m’y

rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m’annonça que, grâce à

l’insistance qu’il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le

ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il,

aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a

été déposée pour quelques formalités.»

J’étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu’au

sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau.

Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d’une politesse si outrée,

qu’elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé

lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m’eût

offert volontiers deux chaises au lieu d’une, et lorsque je sortis de

son cabinet, il m’accabla de tous les égards que l’on doit à un homme

protégé par un pouvoir supérieur. J’étais trop heureux pour garder

rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc

parfaitement réconciliés.

Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui

signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et

d’argent dans ces sortes d’affaires sont choses trop ordinaires pour

qu’il en soit question ici.

Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je

vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir.

Nous étions alors au milieu du mois de juin; j’espérais débuter dans les

premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car

chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et

que je ne gagnais rien.

Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j’avais répété la mise en

scène et le _boniment_ de mes expériences.

Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot

_boniment_; je vais l’expliquer.

Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n’a pas

d’équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce

que l’on dit en exécutant un tour? Ce n’est pas un discours, encore

moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout

simplement la fable destinée à donner à chaque tour d’escamotage

l’apparence de la vérité. Il m’arrivera quelquefois encore, pour des

raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais

j’aurai soin d’en donner la signification.

J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en

faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais pas

entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une

demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la

plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845.

Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse

dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel,

car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé

d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre

cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable.

Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait

entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur

indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais

traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis;

moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès

de début, je tremblais comme un enfant.

C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs

toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire;

c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences

n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais

paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée

«De ce droit qu’à la porte il achète en entrant.»

Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le

rideau se leva; je parus sur la scène.

Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit

mon courage et me donna même un certain aplomb.

La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et

pourtant le _boniment_ était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le

récitais à la façon d’un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La

bienveillance de mes spectateurs m’était acquise, je continuai

bravement.

Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant

la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère

lourde et étouffante. La brise du soir, loin d’apporter de la fraîcheur,

envoyait jusque dans l’intérieur des appartements des bouffées d’air

chaud, soufflées comme par un calorifère.

Or, j’en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà

deux de mes spectateurs subissaient l’influence soporifique du temps et

de mon _boniment_. J’excusais d’autant plus les deux dormeurs que,

moi-même, je sentais peu à peu s’appesantir mes paupières. N’ayant pas

l’habitude de dormir debout, je tenais bon.

Mais, on le sait, rien n’est contagieux comme le sommeil; aussi

l’épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le

dernier des _survivants_ laissa tomber sa tête sur sa poitrine et

compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_,

finirent par couvrir ma voix.

Cette situation était accablante. J’essayai, en parlant plus haut, de

combattre l’engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu’à faire

entr’ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements

ébahis, se refermèrent aussitôt.

Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le

rideau se baissa pour l’entr’acte.

Avec quel plaisir je m’étendis dans un fauteuil pour goûter un instant

de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d’autant

mieux, qu’il ne me fut pas possible de faire autrement, car je

m’endormis aussitôt.

Mon fils, qui me servait en scène, n’avait pas attendu jusque-là: il

s’était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d’un profond

sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre

l’ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se

gardait bien de troubler un repos qui m’était si nécessaire. D’ailleurs

elle avait regardé par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui

semblaient si heureux, qu’elle ne voyait aucune difficulté à prolonger

leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et

ne pouvant résister à l’attrait de se joindre au chœur général, elle

s’endormit à son tour.

De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre, ayant

vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa

que ma représentation était terminée et se décida à partir.

Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz

lorsqu’il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer

que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son

exactitude au début de son service, se hâta d’obéir à mes injonctions,

et il plongea la salle dans la plus complète obscurité.

Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant

sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix

et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je

suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde

obscurité. «Suis-je donc aveugle? m’écriai-je tout ému, je n’y vois

plus!»

--Eh! parbleu, nous n’y voyons pas non plus! s’écrie une voix que je

reconnais pour être celle d’Antonio. De grâce, donnez-nous de la

lumière!

--Oui, oui, de la lumière! répétèrent en chœur nos cinq autres

spectateurs.

Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des

réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de

nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître,

tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous

lesquelles il était tombé pendant son sommeil.

Tout s’expliqua alors; on rit beaucoup de l’aventure et l’on se sépara

en remettant la partie à une autre fois.

Du 25 juin au 1er juillet, époque fixée pour ma première

représentation, il n’y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que

sont les préparatifs d’une première représentation, et surtout ceux,

beaucoup plus importants encore, de l’ouverture d’un théâtre, ce laps de

temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans

les derniers moments! Aussi le 1er juillet était arrivé que je

n’étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu’eut

lieu l’ouverture depuis si longtemps annoncée.

Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l’Hippodrome et les _Soirées

fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène

de Paris, faisaient leur début.

Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux

affiches: l’une énorme, c’était celle de l’Hippodrome; l’autre, beaucoup

plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du

chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l’habileté de ses

administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a

joui constamment de la faveur publique.

J’ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont

le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes

depuis cette époque.

Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la

simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des

expériences que j’offrais alors à la curiosité publique:

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AUJOURD’HUI JEUDI 3 JUILLET 1845

PREMIÈRE REPRÉSENTATION

DES

SOIRÉES FANTASTIQUES

DE

ROBERT-HOUDIN,

=Automates, Prestidigitation, Magie.=

La Séance sera composée d’expériences entièrement nouvelles, de

l’invention de M. ROBERT-HOUDIN,

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 40 / 104 题