NOTA.--_Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si
merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus
forts joueurs de cette ville_.[8]
On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de
Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de
forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.
Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès,
il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les
plus forts joueurs réunis.
Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus
d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de
nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.
Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen
commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise,
quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de
Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des
bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs
colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de
son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement
méritée.
M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur
début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux
souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la
frontière.
La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux
de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une
grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme
qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions.
Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur
d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires
laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.
Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt
hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au
terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient
compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur
leur chemin.
Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient
arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de
Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.
--Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air
consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait
si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant
appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur
d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter
immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour
trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.
Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle
sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.
--Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs
de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous
n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa
demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer
favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur
votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec
une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en
face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle
fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques
roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains
cas, la surpasser en intelligence.
--Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation
du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et
qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.
--C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse
machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt,
j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une
dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau
souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous
pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses
courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire,
fut abusée par votre génie et vaincue par moi!
M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky,
fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois
déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait
tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si
surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui
faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.
On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et
difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de
la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta
pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de
lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.
Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du
voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la
Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine
humeur.
--Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il
faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?
--Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé
mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.
--Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de
l’incapacité de votre _merveilleuse_ machine.
--Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force
au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle.
J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons
indispensables pour une partie aussi solennelle.
--Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse
explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez
l’espoir de me faire battre par votre automate.
--Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit
respectueusement M. de Kempelen.
--C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant
la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même
ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?
--Quand il plaira à Votre Majesté.
--S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces
avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir
même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à
huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.
M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs
pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait
qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de
Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait
prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret
ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de
danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate,
dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.
Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite
nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de
l’échiquier.
J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât
derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que
lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.
La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut
qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.
Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc,
et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose
que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure
d’engager la partie.
Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le
premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du
plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien
se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la
Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il
était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un
cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile
musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la
noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible
gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa
place une pièce avancée par son adversaire.
[Illustration: L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.]
Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de
l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire.
Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse,
replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et
regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.
Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa
vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un
rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire
entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.
Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux
caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre
le proscrit et sa souveraine.
--Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques,
dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se
terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès.
Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la
partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis
maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère
nerveux.
M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut
tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le
manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait
toute la responsabilité.
--Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une
explication sur ce qui vient de se passer.
--Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine,
pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai
même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire
l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif
peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans
cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.
A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice
quitta la salle.
En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au
lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte
à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette
curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait
fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.
L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.
Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition
d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa
présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui
était impossible de la vendre.
L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le
mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa
libéralité.
Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un
M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à
faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en
raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs,
dont tous les journaux firent mention.
M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès,
mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien
Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que
Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin
d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir
promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur
d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus
revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion[9].
Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que
Cronier tenait sa précieuse relique.
Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions
d’étude que je pusse désirer.
Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument
portant le nom de _Componium_. C’était un véritable orchestre mécanique,
jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort
remarquables.
Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment
merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans
jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de
suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la
même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la
loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par
le hasard.
Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser
la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après
avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs
de bénéfices nets, dans une année.
Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps
après, l’instrument fut mis en vente.
Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler
pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta
l’instrument et le transporta en Angleterre.
Malheureusement pour D..., au moment où cette _poule aux œufs d’or_
arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.
La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et
d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette
œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se
cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans
spectateurs.
Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une
entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à
revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à
pièce, mis dans des caisses et ramené en France.
D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits.
Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines
formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta,
et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la
décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins
humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des
formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans
Paris.
Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et
d’avarie où se trouva alors le Componium.
Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de
se défaire de son _improvisateur mécanique_; mais auparavant, il se mit
à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en
état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen
avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était
pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se
trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la
douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa
patrie.
La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un
travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette
machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir
le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de
mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que
l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.
J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être
un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un
aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense
réparation.
On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il
faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je
n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter
une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en
état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.
Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la
proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à
commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.
On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant
et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car
cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets
d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.
Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une
vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses
contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des
draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.
Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades
de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de
toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie,
trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue,
grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres
échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je
fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour
ainsi dire anéanti pendant quelques heures.
Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion
pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir
d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le
Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le
plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de
vert-de-gris.
Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes
mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je
commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et
paralysait mon imagination.
Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de
cet axiome d’Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m’indignai tout
à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense
travail.
Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur
décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais,
mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et
ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!
Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à
tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de
tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire
que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la
solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le
bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le
Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.
Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et
D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de
réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait
d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes
déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle
n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche
au-dessus de mes forces!