CONFIDENCES D’ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS
ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RÉPARE UN
AUTOMATE.--ATELIER DE MÉCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE
EXISTENCE.--LEÇONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L’ESCAMOTAGE.--UN
_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L’ESCAMOTEUR
COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAMÉ
VAINQUEUR.--RÉVÉLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI!
Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer
de ma santé.
J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours
gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et
ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été
fort triste.
En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait
depuis le bas de l’escalier.
--Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement
mêlé d’italien, comment va la santé ce matin?
--Très bien, Antonio, très bien, merci.
--Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à
reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais
cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le
docteur mon maître.
--J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car
j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager
que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous
remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter
envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.
--Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous
quitter? Oh! j’espère bien que non.
--Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y
penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre,
mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il
faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer
ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude.
--Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser
votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu
de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du
travail.
--C’est vrai, mais...
--Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me
donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs,
ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je
suis sûr que vous seriez de mon avis.
Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il
avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast!
fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus.
--Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître,
sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.
--Je ne vous comprends pas.
--Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux,
je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est
affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt
sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une
douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance
avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination,
perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à
quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance,
vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était
pas, arrivé depuis longtemps.
Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si
vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les
plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain!
Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte
de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini
réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des
saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté,
qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était
que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la
distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par
son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.
Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses
confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?
Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais,
vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son
admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon
maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à
étendre et à prolonger ses succès.
Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des
sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures
approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements
passionnés?
Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans
laquelle j’eus une réussite inespérée.
C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini
s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes
de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine
fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.
Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant
également le théâtre, monta dans sa voiture.
A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en
l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la
force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense
acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en
chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons
leur place.
La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux
roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.
Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et
tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal
jusqu’à l’hôtel.
Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante,
monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous
les signes de l’émotion la plus vive.
Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais
mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon
maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient
ses séances.
--Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant
dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il
serait si heureux de retrouver aujourd’hui.
--Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais
elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la
fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître
croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à
s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient
encore à la popularité que lui procurait son talent.
Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque
Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.
Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où
Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque
contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini.
Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation
était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner
immédiatement après dans ma famille.
Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire
d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner
que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant
trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant
savoir.
--Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne
pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse
m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins
dont vous m’avez comblé.
Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui
avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma
profonde reconnaissance.
Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre
séparation; il n’en fut rien.
--Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus
grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire
payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc
jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire
sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me
quitterez pas.
J’allais répliquer.
--Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que
vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure, vous en
aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.
D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre
santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont
vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais
votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne
pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens
d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous
vous en tirerez à merveille.
A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque
indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.
--Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues
causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui
vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je
vous raconterai les événements les plus importants de mon existence.
Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir
sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie
presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière
à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence
contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui
depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.
Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me
rendis aux désirs de Torrini.
Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.
C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la
boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter
quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on
lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que
je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai
un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon
établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis
que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.
Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de ce
voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté
et le réveil de mes facultés morales.
Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la
poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore
fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la
lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et
plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement
de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans
une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je
voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me
trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la
construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une
nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer
au-delà.
Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant
d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé,
avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque
repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me
présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.
Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont
l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai
par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de _fioritures_.
Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir
les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.
Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un
sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé,
mais il se hâta de me consoler:
--J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter
que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je
les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je
serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la
fin de vos tours de cartes.
--Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement
d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination
des spectateurs.
--Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi,
je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais
en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:
--Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans
vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant
beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une
cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous
passerez pour un véritable sorcier.
Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes
premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et
la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des
illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à
l’escamotage), _qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on
veut tromper_. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en
fis humblement l’aveu.
Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel
la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler
sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne
pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge
deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en
sont faites?
Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités
précieuses pour faire valoir sa marchandise?
La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et
simplicité?
Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la
bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de
tromperies?
Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge?
Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter
tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux
principes que j’avais imaginés.
Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit
de sages avis.
--Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu.
Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au
contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces
étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général
croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent
qu’à les fatiguer.
Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de
mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra
les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage.
J’étais dans la plus complète admiration.
Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi:
--Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit
Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais
avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son
exécution.
Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.
Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les
fonctions.
--Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques
mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles
que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter
comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle
avait été primitivement imaginée.
--Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la
profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec
un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!
Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais
particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.
Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans
clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de
loisir que nous laissait l’exercice de notre profession; c’est vous
dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les
mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.
Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun
attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors
bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car
mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de
mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la
plus stricte économie, je contractais des dettes.
Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus
fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais
avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui
rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi
me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde.
Je me trompais!
Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté,
lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que,
dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.
J’y courus aussitôt.
Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait
étendu sur son lit.
Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir.
Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes
qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me
pria de l’écouter.
Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon
oreille; je fus obligé de me pencher vers lui.
--Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai
provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu
sa balle en pleine poitrine.
Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.
--C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il me
reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je
réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me
tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement
insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au
dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus
encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au
jeu.
--Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la
sienne.
--Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me
demander grâce;...
Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au
nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de
ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous
en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il
découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.
Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y
rien comprendre.
Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec
l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est
ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter
visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son
gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur
le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier;
on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras
sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une
pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte.
Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la
pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire.....
Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier
soupir.
Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de moi-même,
ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je
me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma
liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à
Florence, je me décidai à partir pour Naples.
J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en
pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté.
Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour
l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en
fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.
A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé,
et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes:
Un escamoteur nommé Comus[1], possédait un coup de piquet qu’il
exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges
qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne
manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait
exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les
prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette
prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de
faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur
au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous
ses rivaux.
Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une
représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer
sur notre mérite respectif.
Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de
spectateurs accourut pour nous voir opérer.
En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert,
pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de
faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.
S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le
reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière
qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement,
qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le
jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi,
quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait
marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui
devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.
Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler
de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution
inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour
priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse
toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.
Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le
mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait
pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que
celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que
ferait son adversaire.
Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l’action de couper;
par conséquent Comus était sûr du succès.
En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux
applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.
J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui
étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je
me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure
désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des
spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider
si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre
toutes les appréciations ou préventions du public.
Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je leur
ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que
l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma
partie.
A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles
ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de
me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que
non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore
que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur
il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par
trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!
J’avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j’étais sûr de mon
instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?
Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple,
qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les
manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était
victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des
bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de
Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en
or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à
ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre
Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.
Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si
Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de
piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il
pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est
vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre
prestidigitateur pouvait facilement deviner?
En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais
c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la
facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il
attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à
cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.
Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères,
tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré
vis-à-vis de Comus.
Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des
séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous
dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette
ville à Clermont.
Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le
chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en
Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.
Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux
mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que
j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur
le point d’être terminé.
D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte
d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne
que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je
pouvais raisonnablement disposer.
Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon
professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas
que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de
continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou
son successeur.
Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je
l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de
nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans
laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les
inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à
sa succession.
Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles
circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.
Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses
nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur
le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une
côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les
roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui
se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité
effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout
briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous
menaçant d’une chute épouvantable.
Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une
planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui
paraît inévitable.
Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos
vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans
cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà
même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la
fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui,
sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage.
Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps
d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.
Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi
par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore
descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage.
Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui
beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe
cassée.
Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le
coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le
reste se trouvait complétement démembré.
Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que
nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.
Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un
courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord
de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il
nous fut impossible de vaincre sa résolution.
Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours
suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi
de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les
différentes phases d’une jambe cassée.
Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les
chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation
la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.
Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la
voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter
fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses
chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes
à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:
--Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand
une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme
courageux et plein de santé? _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a dit notre
bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute
que nous ne sortions de ce mauvais pas.
Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques
distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en
travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui
avaient été si fatalement interrompues.
Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon
automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut
enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité
de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je
abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une
autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit
de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous
apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de
chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai
certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en
remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos
suppositions s’étaient vérifiées.
Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi
que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et
l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.
Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une
parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de
me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.
A cette demande, Torrini soupira.
--Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs,
ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de
ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que
j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.
Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon
existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je
veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour
ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous
donner la description de quelques tours qui ne doivent point être
arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de
mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton
d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution
de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un
Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec
passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre,
mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de
dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton
eau_.