PRÉFACE

SAINT-GERVAIS, près Blois, septembre 1858.

Huit heures sonnent à ma pendule.... J’ai près de moi ma femme, mes

enfants; je viens de passer une de ces bonnes journées que peuvent seuls

procurer le calme, le travail et l’étude; sans regret du passé, sans

crainte pour l’avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi

heureux qu’on peut l’être.

* * * * *

Et cependant, à chaque vibration de cette heure mystérieuse, mon pouls

s’élance, mes tempes battent avec force, je respire à peine, j’ai besoin

d’air, de mouvement. Si l’on m’interroge, je ne réponds pas, tant mon

âme est absorbée dans une vague et délicieuse rêverie!

Vous l’avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet électrique,

sinon magique, n’a rien qui ne puisse être facilement compris de vous.

* * * * *

Si dans ce moment mon émotion est aussi vive, c’est que dans le cours de

ma carrière d’artiste, huit heures étaient le moment où j’allais

paraître en scène. Alors, l’œil avidement appliqué au _trou_ du

rideau, je voyais avec un plaisir extrême la foule qui se pressait à

l’envi pour me voir. Ainsi qu’à présent, le cœur me battait, car

j’étais heureux et fier d’un tel succès.

* * * * *

Souvent aussi, à ce sentiment venait se mêler une inquiétude, un doute

même. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sûr de moi pour

justifier un tel empressement, une telle vogue?

Mais bientôt, rassuré par le passé, je voyais avec plus de calme arriver

l’instant suprême d’agiter la sonnette. J’entrais alors en scène;

j’étais près de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des

spectateurs amis dont j’allais essayer de gagner les suffrages.

* * * * *

Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en

moi de souvenirs, et comprenez-vous qu’elle soit restée dans mon esprit

toujours solennelle et toujours émouvante?

* * * * *

Ces émotions, ces souvenirs, ne me sont point pénibles: je les évoque,

au contraire, et je m’y complais. Quelquefois même il arrive que, pour

les prolonger, je me transporte mentalement sur mon théâtre. Là, comme

jadis, j’agite la sonnette, le rideau se lève, je revois mes

spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais à

leur raconter les épisodes les plus intéressants de ma vie d’artiste.

Je dis comment une vocation se révèle, comment s’engage la lutte contre

les difficultés de toutes sortes, comment enfin....

* * * * *

Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une réalité?.... Ne

pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guidé par

de fidèles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes

représentations d’autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma

scène un volume.....

* * * * *

Cette idée me séduit, je l’accueille avec joie, et me laisse aussitôt

bercer par ces riantes illusions. Déjà je me vois en présence de

spectateurs dont la bienveillance m’encourage.... Il me semble que l’on

attend.... que l’on écoute.

* * * * *

Sans plus hésiter, je commence.....

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 13 / 104 题