A deux kilomètres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit
village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C’est
là que se fabrique la fameuse crème de Saint-Gervais.
Ce n’est pas assurément le culte de cette blanche friandise qui m’a
porté à choisir cet endroit pour y fixer ma résidence. C’est à l’_Amour
sacré_ de la patrie seulement que je dois d’avoir pour vis-à-vis cette
bonne ville de Blois qui m’a donné le jour.
Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais à ma
ville natale. Sur l’extrémité de cet I tombe à angle droit un chemin
communal longeant notre village et conduisant au _Prieuré_.
Le Prieuré, c’est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nommé,
par extension, l’abbaye de l’_Attrape_.
* * * * *
Lorsqu’on arrive au Prieuré, on a devant soi:
1º Une grille pour l’entrée des voitures;
2º Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs;
3º Une boîte, sur la droite, avec ouverture à bascule, pour
l’introduction des lettres et des journaux.
La maison d’habitation est située à 400 mètres de cet endroit; une allée
large et sinueuse y conduit à travers un petit parc ombragé d’arbres
séculaires.
Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la
nécessité des procédés électriques que j’ai organisés à mes portes pour
remplir automatiquement les fonctions d’un concierge:
La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immaculée
apparaît, à hauteur d’homme, une plaque en cuivre et dorée, portant le
nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilité;
nul voisin n’étant là pour renseigner le visiteur.
Au-dessous de cette plaque est un petit marteau également doré dont la
forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu’il n’y ait aucun
doute à cet égard, une petite tête fantastique entre deux mains de même
nature sortant de la porte, comme d’un pilori, semblent indiquer le mot:
_Frappez_, qui est placé au-dessous d’elles.
Le visiteur soulève le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que
soit le coup, là-bas, à 400 mètres de distance, un carillon énergique se
fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour
cela, l’oreille la plus délicate.
Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries
ordinaires, rien ne viendrait contrôler l’ouverture de la porte, et le
visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieuré.
Il n’en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son
appel que lorsque la serrure a fonctionné régulièrement.
Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton placé dans le
vestibule. C’est presque le cordon du concierge.
Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succès
de son service.
Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu’il peut
entrer.
Voici ce qui se passe à cet effet: en même temps que fonctionne la
serrure, le nom de Robert-Houdin disparaît subitement et se trouve
remplacé par une plaque en émail, sur laquelle est peinte en gros
caractères le mot: Entrez!
A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d’ivoire,
et il entre en poussant la porte, qu’il n’a même pas la peine de
refermer, un ressort se chargeant de ce soin.
La porte une fois fermée, on ne peut plus sortir sans certaines
formalités. Tout est rentré dans l’ordre primitif, et le nom propre a
remplacé le mot d’invitation.
* * * * *
Cette fermeture présente, en outre, une sûreté pour les maîtres du
logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique
tire le cordon, la porte ne s’ouvre pas; il faut pour cela que le
marteau ait été soulevé et que l’avertissement de la cloche se soit fait
entendre.
Le visiteur, en entrant, ne s’est pas douté qu’il a envoyé des
avertissements à ses futurs hôtes. La porte, en s’ouvrant et en se
fermant, a exécuté aux différents angles de son ouverture et de sa
fermeture, une sonnerie d’un rythme particulier.
Cette musique bizarre et de courte durée peut indiquer, par
l’observation, si l’on reçoit _une ou plusieurs personnes_, si c’est un
_habitué_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c’est enfin quelque
_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s’est fourvoyé par
cette ouverture.
* * * * *
Ici j’ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent
sortir des lois ordinaires de la mécanique, pourraient peut-être trouver
quelques incrédules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que
j’avance:
Mes procédés de reconnaissance à distance sont de la plus grande
simplicité et reposent uniquement sur certaines observations
d’acoustique qui ne m’ont jamais fait défaut.
Nous venons de dire que la porte en s’ouvrant envoyait, à deux angles
différents de son ouverture, deux sonneries bien différentes, lesquelles
sonneries se répétaient aux mêmes angles par la fermeture. Ces quatre
petits carillons, bien que produits par des mouvements différents,
arrivent au Prieuré espacés par des silences de durée égale.
Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu’on va le voir,
recevoir, à l’insu des visiteurs, des avertissements bien différents:
Un seul visiteur se présente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en
poussant la porte qui se referme aussitôt. C’est ce que j’appelle
l’ouverture normale: les quatre coups se sont suivis à distances égales:
drin.... drin.... drin.... drin.... On a jugé au Prieuré qu’il n’est
entré qu’une seule personne.
* * * * *
Supposons maintenant qu’il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte
s’est ouverte d’après les formalités ci-dessus indiquées. Le premier
visiteur entre en poussant la porte, et selon les règles prescrites par
la politesse la plus élémentaire, il la tient ouverte jusqu’à ce que
chacun soit passé; puis la porte se referme lorsqu’elle est abandonnée.
Or l’intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a été
proportionnel à la quantité des personnes qui sont entrées; le carillon
s’est fait entendre ainsi:
drin.... drin........ drin.... drin,
et pour une oreille exercée l’appréciation du nombre est des plus
faciles.
* * * * *
L’habitué de la maison, lui, se reconnaît aisément: il frappe et sachant
ce qui doit se produire devant lui, il ne s’arrête pas, comme l’on dit,
aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tôt ouvert que les
quatre coups équi-distants se font entendre et annoncent son
introduction.
* * * * *
Il n’en est pas de même pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et
lorsque paraît le mot _entrez_, sa surprise l’arrête; ce n’est qu’au
bout de quelque temps qu’il se décide à pousser la porte. Dans cette
action, il observe tout; sa démarche est lente et les quatre coups sont
comme sa démarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prépare au
Prieuré pour recevoir ce nouveau visiteur.
* * * * *
Le mendiant voyageur qui se présente à cette porte parce qu’il ne
connaît pas la porte de service, soulève timidement le marteau, et au
lieu de voir, selon l’usage, quelqu’un venir pour lui ouvrir, il est
témoin d’un procédé d’ouverture auquel il est loin de s’attendre; il
craint une indiscrétion; il hésite à entrer, et s’il le fait, ce n’est
qu’après quelques instants d’attente et d’incertitude. On doit croire
qu’il n’ouvre pas brusquement la porte. En entendant le
carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n...
d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu’ils voient entrer ce
pauvre diable. On va à sa rencontre avec certitude. On ne s’est jamais
trompé.
* * * * *
Supposons maintenant qu’on vienne en voiture pour me visiter: les
grilles d’entrée sont ordinairement fermées, mais les cochers du pays
savent tous par expérience ou par ouï dire comment on les ouvre.
L’automédon descend de son siége; il se fait d’abord ouvrir la petite
porte; il entre. Ah! par exemple, en voilà un dont le carillon est
distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieuré que le cocher
qui entre avec une telle précipitation veut faire preuve vis-à-vis de
ses maîtres ou de ses _bourgeois_ de son zèle et de son intelligence.
Notre homme trouve appendue à l’intérieur la clef de la grille qu’une
inscription lui désigne; il n’a plus qu’à ouvrir la porte à deux
battants. Ce double mouvement s’entend et se voit, même dans la maison.
A cet effet est placé dans le vestibule un tableau sur lequel sont
peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT....
A la suite de cette inscription incomplète viennent se présenter
successivement les mots OUVERTES ou FERMÉES, selon que les grilles sont
dans l’un ou l’autre de ces deux états; et cette transposition
alternative vient prouver matériellement la justesse de cet axiôme: Il
faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.
Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vérifier à distance la
fermeture des portes de la maison.
* * * * *
Passons maintenant au service de la boîte aux lettres. Rien n’est plus
simple encore: J’ai dit plus haut que la boîte aux lettres était fermée
par une petite porte à bascule. Cette porte est disposée de telle sorte
que lorsqu’elle s’ouvre, elle met en mouvement au Prieuré une sonnerie
électrique. Or le facteur a reçu l’ordre de mettre d’abord d’un seul
coup dans la boîte tous les journaux et d’y joindre les circulaires pour
ne pas produire de fausses émotions; après quoi, il introduit les
lettres, l’une après l’autre. On est donc averti à la maison de la
remise de chacun de ces objets, de sorte que si l’on n’est pas matinal,
on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier.
Pour éviter d’envoyer porter les lettres à la poste du village, on fait
la correspondance le soir; puis, en tournant un index nommé
_commutateur_, on transpose les avertissements, c’est-à-dire que le
lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la boîte, au
lieu d’envoyer le carillon à la maison, entend près de lui une sonnerie
qui l’avertit d’y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-même.
* * * * *
Ces organisations si agréablement utiles présentent cependant un
inconvénient que je vais signaler, ce qui m’amènera à raconter
incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet:
Les habitants de Saint-Gervais ont une qualité que je me plais à leur
reconnaître: ils sont très-discrets. Il n’est jamais venu à l’idée
d’aucun d’entre eux de toucher au marteau de ma porte d’entrée autrement
que par nécessité.
Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de réserve et se
permettent quelquefois de s’escrimer sur les accessoires électriques,
pour en voir les effets.
Bien que très rares, ces indiscrétions ne laissent pas que d’être
désagréables.
Tel est l’inconvénient dont je viens de parler et voici l’anecdote à
laquelle elle a donné lieu.
Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait près de la porte
d’entrée; il entend quelque bruit de ce côté et voit bientôt un flâneur
de notre cité blésoise qui, après avoir fait manœuvrer le marteau,
s’amusait à ouvrir et à fermer la porte, sans s’inquiéter du trouble
qu’il portait dans la maison.
Sur une remontrance que lui fait l’homme de service, l’importun se
contente de dire pour sa justification:
--Ah! oui, je sais; ça sonne là bas. Pardon! je voulais voir comment ça
fonctionnait.
--S’il en est ainsi, monsieur, c’est bien différent, reprend le
jardinier d’un ton de bonhomie affectée, je comprends votre désir de
vous instruire et je vous demande pardon, à mon tour, de vous avoir
dérangé dans vos observations.
Sur ce, sans paraître remarquer l’embarras de son interlocuteur, Jean
retourne à son ouvrage en continuant de jouer l’indifférence la plus
complète. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne
se trouve pas suffisamment satisfait, et s’il refoule au fond de son
cœur son reste de mécontentement, c’est pour avoir une plus grande
liberté d’esprit dans un projet de représailles qu’il vient de concevoir
et qu’il se propose de mettre, le jour même, à exécution.
* * * * *
Vers minuit, il se rend à la demeure du personnage; il se pend à sa
sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets.
Une fenêtre s’entrouvre au premier étage; puis, par son entrebâillement,
paraît une tête coiffée de nuit et empourprée par la colère.
Jean s’est muni d’une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime.
--Bonsoir, monsieur, lui dit-il d’un ton ironiquement poli, comment vous
portez-vous?
--Que diable avez-vous à sonner ainsi, à pareille heure? répond une voix
courroucée.
--Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine réponse de
son interlocuteur; oui, je sais, ça sonne là-haut; mais je voulais voir
si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieuré.
Bonsoir, monsieur?
Il était temps que Jean s’éloignât; le monsieur était allé chercher,
pour la lui jeter sur la tête.... une vengeance de nuit.
* * * * *
Pour conjurer cette petite misère, je plaçai sur ma porte un avis
engageant chacun à ne pas toucher au marteau sans nécessité. Avis
inutile! Il y avait toujours une nécessité pour frapper, c’était celle
de satisfaire une ou plusieurs curiosités.
Ne pouvant échapper à ces persistantes indiscrétions, je pris le parti
de ne plus m’en taquiner et de les regarder au contraire comme un succès
que m’attiraient mes procédés électriques.
Je n’eus qu’à me féliciter, plus tard, de ma conciliante détermination:
car, soit que la curiosité locale se fût émoussée, soit toute autre
cause, les importunités cessèrent d’elles-mêmes et maintenant il est
fort rare que le marteau soit soulevé dans un autre but que celui de
pénétrer dans ma demeure.
Mon _concierge électrique_ ne me laisse donc plus rien à désirer. Son
service est des plus exacts; sa fidélité est à toute épreuve; sa
discrétion est sans égale; quant à ses appointements, je doute qu’il
soit possible de moins donner pour un employé aussi parfait.
* * * * *
Voici maintenant certains détails sur un procédé à l’aide duquel je
parviens à assurer à mon cheval l’exactitude de ses repas et l’intégrité
de ses rations.
Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille
quasi majeure, qui répondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui
faisait défaut.
Fanchette est affectueuse et même caressante; nous la regardons
_presque_ comme une amie de la maison, et c’est à ce titre que nous lui
prodiguons toutes les douceurs qu’il lui est donné de goûter dans sa
condition chevaline.
Ce petit préambule fera comprendre ma sollicitude à l’endroit des repas
de notre chère bête.
Fanchette a une personne affectée à son service de bouche; c’est un
garçon fort honnête qui, en raison même de sa probité, ne se formalise
aucunement de mes procédés... électriques.
Mais avant ce serviteur, j’en avais un autre. C’était un homme actif,
intelligent, et qui s’était passionné pour l’art cultivé, jadis, par son
patron. Il ne connaissait qu’un seul tour, mais il l’exécutait avec une
rare habileté. Ce tour consistait à changer mon avoine en pièces de cinq
francs.
Fanchette goûtait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se
plaindre, elle se contentait de protester par des défaillances
accusatrices.
Cet escamotage étant bien constaté, je donnai le compte à mon artiste,
et me décidai à distribuer moi-même à Fanchette son picotin
réconfortant.
Je dis moi-même; c’est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si
ma bête eût dû compter sur mon exactitude pour faire ses repas à heure
fixe, elle eût pu éprouver quelques déceptions à ce sujet.
Mais n’ai-je pas dans l’électricité et la mécanique des auxiliaires
intelligents, et sur le service desquels je puis compter?
L’écurie est distante d’une quarantaine de mètres de la maison. Malgré
cet éloignement, c’est de mon cabinet de travail que se fait la
distribution. Une pendule est chargée de ce soin, à l’aide d’une
communication électrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et
à heure fixe. L’instrument distributeur est de la plus grande
simplicité: c’est une boîte carrée en forme d’entonnoir, versant le
picotin dans des proportions réglées à l’avance.
--Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine
aussitôt qu’elle vient de tomber?
Cette circonstance est prévue; le cheval n’a rien à craindre de ce côté,
car la détente électrique qui fait verser l’avoine ne peut avoir son
effet qu’autant que la porte de l’écurie est fermée à clef.
--Mais le voleur ne peut-il pas s’enfermer avec le cheval?
--Cela n’est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du
dehors.
--Alors on attendra que l’avoine soit tombée pour venir à soustraire.
--Oui, mais alors on est averti de ce manége par un carillon disposé de
manière à se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que
l’avoine soit entièrement mangée par le cheval.
* * * * *
La pendule dont je viens de parler est chargée, en outre, de transmettre
l’heure à deux grands cadrans placés, l’un au fronton de la maison,
l’autre au logement du jardinier.
--Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu’un seul
peut suffire pour l’extérieur?
Je vous dois, lecteur, à ce sujet une explication justificative. Lorsque
je plaçai mon premier cadran électrique dans le fronton du _Prieuré_,
c’était dans le double but d’indiquer l’heure à toute la vallée et de
donner aux gens de la maison une heure unique et régulatrice.
Mais une fois mon œuvre terminée, je m’aperçus que mon cadran était
plus utile aux passants qu’à moi-même. J’étais obligé de sortir pour
voir l’heure.
Je me creusai vainement la tête pendant quelque temps, pour parer à cet
inconvénient. Je ne voyais d’autre solution à ce problème que de bâtir
une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une
idée beaucoup plus simple vint enfin me sortir d’embarras: le pignon du
logement du jardinier était en vue de toutes nos fenêtres, j’y plaçai un
second cadran et je le fis marcher par le même fil électrique que le
premier.
Cette heure se communique par le même procédé à plusieurs cadrans placés
dans différentes pièces de l’habitation.
Mais à tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie
pouvant être entendue des habitants du Prieuré, ainsi que de tout le
village.
Sur le faîte de la maison est une sorte de campanile abritant une
cloche d’un certain volume dont on se sert pour l’appel aux heures des
repas.
Je plaçai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment énergique
pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il eût fallu
remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d’une force
perdue, ou pour mieux dire, non utilisée, pour remplir automatiquement
cette fonction. A cet effet, j’établis entre la porte battante de la
cuisine située au rez-de-chaussée, et le remontoir de la sonnerie placé
au grenier, une communication disposée de telle sorte qu’en allant et
venant pour leur service, et sans qu’ils s’en doutent, les domestiques
remontent incessamment le poids de ce rouage.
C’est presque un mouvement perpétuel dont on n’a jamais à s’occuper.
Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de
la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans.
* * * * *
Cette distribution d’heure me permet d’user, dans certains cas, d’une
petite ruse qui m’est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à
la condition de n’en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait
son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou
retarder l’heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche
électrique placée dans mon cabinet, et j’avance ou je retarde à mon gré
les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le
temps passe souvent bien vite, et moi j’ai gagné en plus ou en moins un
quart d’heure que je n’eusse pas obtenu sans cela.
* * * * *
C’est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l’aide de
transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures
différentes, à commencer par le jardinier.
Cette disposition n’a rien de bien merveilleux et je n’en parlerais pas
si je n’avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à
se lever lorsqu’il est réveillé. Voici le procédé: Le réveil sonne
d’abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit
réveillé, et il continue de sonner jusqu’à ce qu’on aille déranger une
petite touche placée à l’extrémité de la chambre. Il faut, pour cela, se
lever; alors le tour est fait.
* * * * *
Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité.
Croirait-on qu’il ne peut pas chauffer ma serre au-delà de dix degrés de
chaleur ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de
froid, sans que j’en sois averti.
Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauffé hier soir;
vous grillez mes géraniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes
orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés
au-dessous de zéro.
Jean se gratte l’oreille, ne répond pas; mais je suis sûr qu’il me
regarde un peu comme sorcier.
Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon
bûcher, pour m’avertir du moindre commencement d’incendie.
* * * * *
Le Prieuré n’est point une succursale de la Banque de France; toutefois,
si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les conserver,
et, dans ce but, j’ai cru devoir prendre mes précautions contre les
voleurs: les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition
électrique qui les relie avec le carillon et sont organisées de telle
sorte que lorsque l’une d’elles fonctionne, la cloche résonne tout le
temps de son ouverture.
Le lecteur voit déjà l’inconvénient que présenterait ce système si le
carillon résonnait chaque fois qu’on se mettrait à la fenêtre ou qu’on
voudrait sortir de chez soi. Il n’en est point ainsi: la communication
se trouve interrompue toute la journée et n’est rétablie qu’à minuit
(l’heure du crime) et c’est encore la pendule au picotin qui se charge
de ce soin.
Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique
est permanente et, le cas d’ouverture échéant, la grosse sonnerie de
l’horloge dont la détente est soulevée par l’électricité sonne sans
cesse et produit à s’y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et
les voisins même étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement
pris au trébuchet.
* * * * *
Nous nous plaisons souvent à tirer au pistolet. Nous avons pour cela un
emplacement fort bien organisé. Mais au lieu de la renommée
traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparaître
au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et
l’électricité luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu’on
soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané.
* * * * *
Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d’une invention à laquelle
l’électricité est tout à fait étrangère, mais que je crois devoir,
toutefois, vous intéresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que
l’on se voit, quelquefois, dans la nécessité de traverser. Il n’y a,
pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l’on voit
un petit banc; le promeneur y prend place, et il n’est pas plus tôt
assis qu’il se voit subitement transporté à l’autre rive.
Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même
chercher un autre passager.
Cette locomotion est à double effet: il y a une même voie aérienne pour
le retour.
Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de
tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu’il tient
un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d’un bourgeon de ses arbres que
d’un œuf de son poulailler.
D’ailleurs ne dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour
le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux au-dessous duquel,
on s’en souvient, est gravé le nom de