«Muchas vezes, Senor mio, considero
que si con algo se puede sustentar el
vivir sin vos, es en la soledad, porque
descansa el alma con su descanso.»
SAINTE THERESE, _Exclamations
de l'Ame à son Dieu_.
«Je me trompais, songeait Hubert à son réveil cette lettre est pleine
d'intérêt, mais je ne puis comprendre ce besoin de me railler pendant
six menues pages. Et puis me répéter à chaque ligne: «Si vous aviez su,
si vous aviez pu!» Est-elle assez montée sur les échasses de son
bonheur! Oui, elle est heureuse parce qu'un mâle s'est rué sur elle et
l'a clouée à la croix. Ah! il faudra se relever, il faudra la porter, il
faudra plier sous le faix. Ah! elle t'écrasera et ton amant montera
dessus et trépignera dessus, car ce talion t'est dû.
Oh! je n'ai pas soif de vengeance et je ne désire pas me désaltérer au
sang qui coulera de tes veines déchirées: je ne veux même plus te voir
et je te ferme mon imagination.
Seulement... Ah! la malheureuse! Elle n'a pas l'air de se douter que je
l'aimais! Tout, sous l'abri de métaphysiques passionnelles, se réduisait
à une question d'adroite et décisive pénétration. Oui, l'amour, c'est de
la menuiserie.
Et j'entre dans la grande absence, mais sans arrière-pensée. Je
n'évoquerai pas les magies simplistes de Claudien Mamert, je les ai
perfectionnées, mais ni de celles-là ni des miennes, je n'userai. La
grande absence, comme on dit le grand désert, sans eau et sans amour.
Marie l'Egyptienne y vécut quarante ans avec quatre petits pains qu'elle
avait achetés à Jérusalem et où elle grignotait, quand elle avait trop
faim. Moi de même, je rongerai mes souvenirs, mais sans excès et sans
m'efforcer à de douloureuses représentations corporelles: je veux
méditer en paix. Note bien, Sixtine, mon cher amour, que c'est de la
grandeur d'âme, car je pourrais t'emporter sur mes épaules et te coucher
sur le lit de ma caverne, où se voient des ossements d'hyènes mortes de
faim. Tu vois que ça n'est pas gai. Aussi, je t'épargne cet exil.
Pourtant, «tu dois savoir ce que c'est que la vision corporelle et tu te
garderais bien lorsque tu penses à ton ami absent, de le croire
réellement absent. Tu le penses et corporellement il t'apparaît, puisque
c'est à son corps que tu penses (et comment le penser autrement, puisque
le corps est le signe de son existence et de son humanité?). Et il
s'érige en ta présence, et de même, à travers tous les obstacles, tu vas
en sa présence et il te voit.» Et l'auteur du _De Statu animæ_ (il fit
aussi le _Pange, lingua_: ce n'était pas un sot), après avoir réfléchi,
ajoute: «La vraie fonction de l'intelligent, c'est la vision»; et
«l'image des choses est leur vraie réalité».
Non, décidément, je me contenterai de mes petits pains, tu ne subiras
pas mes familiarités. Saint Thomas d'Aquin dit, en ses «Monitoires»,
qu'une trop grande familiarité engendre le mépris, en même temps qu'elle
détourne de la contemplation et arrête l'esprit sur les extérieurs
phantasmes.
Il donne l'exemple de saint Dominique qui ayant, à Toulouse, des amis
trop tendres, alla demeurer à Carcassonne.
Eh bien, je ne veux pas te mépriser sous le vain prétexte que tu as fait
ton métier de femme, et je veux méditer en paix, car il ne me reste rien
de plus à faire. Donc, je te laisse à tes amours et je m'en vais au
grand désert. Adieu.»
A feuilleter ses théologiens, Hubert retrouvait déjà un peu de cette
paix qu'il convoitait. Tant que Sixtine avait duré, il les avait oubliés
pour des lectures plus concordantes à ses inquiétudes et à ses désirs.
En remettant en place les deux tomes, il s'attarda devant ce rayon de sa
_librairie_, épelant les lettres dédorées, surpris de ne pas toujours
deviner juste. Son Origène le tenta: il se promit d'en commencer l'étude
longtemps différée. Sous ses doigts, le volume s'ouvrit au «Commentaire
sur le cantique des cantiques», ironie des sorts virgiliens: «Sa main
gauche soutient ma tête et sa main droite me caresse.» Mais Origène qui
fait remarquer que dans le geste de cette main droite il y a tout,
«_omnia sunt_», avertit de ne pas s'arrêter à des interprétations
sensuelles. «Soit, et aussi bien, je ne suis pas en train.»
Fermant le livre, il revint s'asseoir. Il relut le dernier chapitre de
l'_Adorant_, s'applaudit d'avoir résolu selon les nécessaires
conséquences le sort suprême de Guido:
«Mon rêve, du moins, sera logique, comme elle le désire. Si la vie
m'échappe, la transcendance m'appartient; je l'ai payée assez cher, je
l'ai payée du prix de toutes les joies terrestres. Les fruits où je
mords sont des bulles sitôt évanouies, mais les bulles qui sortent de
mes lèvres s'envolent, planent et demeurent: mes idées, comme des
rayons, s'irrisent en les transperçant et l'éternel vent qui arase le
monde s'amuse et joue avec elles.
En te perdant, Sixtine, je me suis retrouvé,--mais, je l'avoue, madame,
ce n'est pas une compensation digne d'être notée. Bien que vous me
jugiez égoïste et que j'admette ce jugement, je n'ai pour moi nul amour.
Un peu de haine plutôt, quand je franchis l'indifférence, car je sens
que je ne suis qu'un mauvais instrument aux mains d'un Maître inconnu et
transcendant,--celui qui me raille si à propos, quand je mésuse de mon
âme... Destiné à quelle besogne? Ah! il le sait, lui!...
Dis-le-moi, Maître! Songe à l'invincible dégoût que m'ont suggéré mes
frères et mes soeurs! Songe que j'ai besoin de distractions!... O
Seigneur des mornes prés bleus où les Chimères broutent des étoiles,
dis-moi mon secret et je serai capable d'un certain dévouement... J'aime
déjà beaucoup la grâce de tes saints, car ils furent seuls,
délicieusement seuls: «... Souvent ô mon Seigneur, je considère que si
quelque chose peut faire supporter la vie où l'on ne vous possède pas,
c'est la solitude, parce que l'âme s'y repose en celui qui est son
repos...»
Paris, octobre 1888--juillet 1890.