II.--PLUMES DE PAON

«Aria serena, quand'apar l'albore

E bianca neve scender senza vento...

Ciò passa la beltate...

De la mia donna...

...Non po' 'maginare

Ch'om d'esto monde l'ardisca amirare...

Ed i' s'i' la sguardasse, ne morira.»

GUIDO CAVALCANTI.

Il pleuvait des plumes de paon,

Pan, pan, pan,

La porte multicolore s'embrasa de flammes.

Le ciel de lit trembla vers un oraystis,

Il pleuvait des plumes de paon,

De paon blanc.

Délicieusement la tour roulait comme une balancelle, roulis du soir sous

la brise de mer. Et vraiment, il pleuvait des plumes de paon: Guido s'en

étonnait et soufflait dessus. Il en attrapa une, au vol: elle était

blanche, avec un oeil orange aux lumineuses intermittences. Ah! Voilà

qu'elles se mettaient toutes à le regarder: elles s'arrêtaient devant

lui, souriaient, tombaient, mouraient. Vers la terre, le vent les

faisait tournoyer un peu, de la poussière flottait, puis rien: les

passants ne levaient seulement pas la tête.

La tour pencha à toucher le sol: Guido sauta dans la rue. Il ne s'était

pas trompé: les plumes de paon s'évanouissaient: d'en bas, on ne les

voyait plus. C'était dommage, car elles étaient jolies, mais tout à sa

liberté, il marchait, le front haut, plein de joie, en guettant les

femmes. Il passa sous la madone, sans émotion, jeta un coup d'oeil au

portail de l'église, le trouva laid, pareil à une porte charretière et

de la Novella ne vit qu'une madone bien harnachée, dénuée d'attrait:

cependant il la salua.

Le port s'animait de robes orientales: un nègre vêtu de blanc faisait

monter dans une voiture à rideaux des femmes encagoulées comme les

Carmélites de Saint-Augustin quand elles vont quêter leur pâture. Il y

en avait une bleue, une rouge, une verte, une violette et une jaune. Les

quatre premières montrèrent en voiture, riant comme des enfants, disant

très vite des mots inconnus. Guido, qui s'était avancé, vit que chacune

portait, épinglée à sa cagoule, derrière la tête, une étiquette; il

déchiffra celle de la femme violette qui gesticulait un peu moins que

les autres: _All' eccellentissimo e nobilissimo signor Ricardo

Caraccioli_. Alors, elles avaient une destination certaine: on n'allait

pas les lâcher dans la campagne parmi les herbes, les bleuets, les

pavots et les safrans? Mais que ferait-il de cette fleurette, le

seigneur Caraccioli? Guido le connaissait: c'était un gentilhomme

d'exemplaires vertus, fils d'un cardinal et neveu du défunt pape. Que

ferait-il de cette fillette? Un dialogue le renseigna:

--Elles sont toutes pour le même excellentissime seigneur? demandait un

subalterne officier qui tenait à la main un assez gros registre.

--Toutes pour le même, répondit le nègre, ou du moins toutes au même

nom. Cela vous surprend, seigneur? Mais il les partagera avec ses amis.

Il n'en garde jamais qu'une crainte qu'on ne lui cherche noise.

--D'où viennent-elles?

--Le diable le sait. Nous les avons capturées du côté d'Alger. Une belle

galère, toute dorée, avec des fleurs, des plumes, des parfums. Le

capitaine l'a remorquée jusqu'à Palerme, où il a pu s'en défaire à un

bon prix: c'est son bénéfice. Il y avait dessus les femmes, donc, que

voilà, trois vieilles et douze hommes, pacha, équipage, gardiens. Ça n'a

pas fait long feu: en un tour de main, les hommes sanglés, saignés, à la

mer! Quel tas de bandits, hein? Douze de moins et les vieilles

par-dessus le marché.

--Cinq femmes turques, reprit l'autre. C'est cinquante ducats pour le

roi et un flacon de vin pour moi...

--Bon, buvons-le.

--...Par femmes, continua le _doganiere_, et en espèces.

Le nègre paya. Ils burent tout de même, à une cantine proche, sans

quitter de l'oeil la marchandise.

Guido comprit que c'étaient des esclaves destinées au harem de

l'illustrissime Caraccioli. A Venise, où il avait vécu, c'était l'usage,

depuis que les Turcs pirataient, de leur rendre la pareille. Si cela

devenait de mode, à Naples, tant mieux; il rassemblerait, en une petite

maison, quelques orientales pour ses plaisirs. Quant à croire que

l'excellentissime hypocrite faisait la traite des beaux yeux pour ceux

de ses amis, Guido n'eut pas la naïveté, ni la méchanceté. Eh! mais,

cela devait aller loin: armer en course un navire, le dépêcher à de

longues croisières sur les côtes barbaresques, nourrir d'assoiffantes

salaisons les bandits enrôlés et de blanc-manger les captives beautés...

Ah! et voilà qu'il se souvenait: tous ses biens avaient été confisqués

par la couronne! Pas même un ducat dans ses chausses, ni une épée, ni un

pistolet pour s'en procurer sur les grands chemins, et nu-tête comme un

lazarone!

Il fallait pourvoir à cette pénurie.

L'office des douanes royales était ouvert et déserté de son surveillant

qui buvait la rançon fiscale des Algériennes: il entra. Les insignes

employés de Sa Majesté dormaient la plume à la main, comme il sied.

Pousser une autre porte, même aperçu; une troisième, c'était le trésor.

Dans une très belle collection d'habits, de chausses, de manteaux,

d'épées, de pistolets, de chapeaux français, il s'organisa un équipement

assez galant, y joignit une notable superficie de dentelles d'Alençon,

petit filet à femmes, avec quelque cordage pour la muette strangulation

du gentilhomme caissier. Un peu plus loin, l'affaire de trois portes

entre lesquelles se démenaient de beaux rêves, il le trouva. Son sommeil

fut à peine troublé: un petit battement de mains, pas plus. Sans être

très riche, le coffre royal était encore intéressant: il le fit passer

dans ses poches, dénoua la corde, la remit à sa place, en passant et

sortit.

Sur le seuil, le _doganiere_ saluait:

--Votre Excellence daigne-t-elle être satisfaite.

--Oui, oui, répondit Guido. Ces messieurs sont polis. Tenez,

ajouta-t-il, en tirant un ducat, allez boire ceci.

Le nègre comptait ses femmes: une, deux, trois, quatre... Bien. Non, il

m'en faut cinq. Alors, nous disons... nous disions donc: une, deux,

trois, quatre, cinq.

La voiture s'éloigna.

--Je t'aime, monseigneur, viens-nous-en!

La jaune Algérienne surgie comme un éclatant caprice l'avait pris par la

main.

--Dès que je t'ai vue, continua-t-elle, je me suis cachée pour ne pas

être emmenée avec les autres, car je l'appartiens, je suis ton esclave.

Mon nom est Pavona.

--Mais, demanda Guido, comment as-tu pu me voir puisque tes yeux sont

fermés, car je sais que, sous ta cagoule, tes yeux sont fermés.

--C'est vrai, dit Pavona, tu me connais donc?

--Oui, je te connais: tu es celle qui m'est destinée pour vaincre le

dédain de la Novella. Comme j'implorais son amour, le consentement de sa

passion, avouée tant de fois et pourtant jamais décisive, comme je la

suppliais d'être clémente, elle a fermé les yeux, elle a dit: Non. Et

moi j'ai dit: Eh bien, j'aimerai d'autres yeux afin que pleurent et me

soient cléments les yeux de la Novella. Alors, ses paupières se sont

relevées et j'ai pâli d'effroi: au lieu des bleus et doux iris, j'ai vu

des yeux étranges, comme ceux qui se dessinent sur les plumes de paon,

de paon blanc.

--Je ne comprends rien à tout cela, dit Pavona. Je n'ouvre jamais les

yeux par une très élémentaire raison, c'est que je n'en ai pas. Mais je

t'aimerai bien tout de même, va!

--Tu n'as jamais essayé?

--D'ouvrir les yeux? Non, à quoi bon, puisque je n'en n'ai pas. Attends,

je me souviens d'un oracle que me chanta la Bohémienne, jadis, quand

j'étais toute petite. Il y avait au refrain:

Mais quand on vous dira: Je t'aime!

Vos beaux yeux s'ouvriront d'eux-mêmes.

Guido trouva cela très naturel.

Ils s'arrêtèrent eu une riche hôtellerie, éclatante comme un palais, et

on les reçut comme des princes.

Précédés d'un valet, ils montaient, montaient, montaient, comme vers le

ciel.

--Porte-moi, Guido, ou je serai bien fatiguée, dit Pavona.

Guido la prit dans ses bras. Ils montaient, montaient, montaient comme

vers le ciel.

--Embrasse-moi, Guido, ou je vais bien m'ennuyer, dit Pavona.

Guido baisa les paupières closes. Ils montaient, montaient, montaient,

comme vers le ciel.

--Voici, dit enfin le valet, l'appartement de Vos Seigneuries.

La porte multicolore, vraiment, s'embrasait de flammes, car elle était

d'argent et toute semée de diamants.

--C'est, dit Pavona, la porte du ciel. Je veux l'ouvrir moi-même.

Elle entra la première, tenant Guido par la main.

Il faisait, dans la chambre, une nuit bleue, très agréable: le lit, au

fond, sous de lourdes draperies, se devinait.

Mignardises et câlineries: Guido se sentait une très amoureuse agitation

et Pavona, bien décidée, lui rendait ses baisers, fer pour fer, toute

prête à la blessure.

Le ciel de lit, vraiment, trembla vers une oarislys, et voilà que la

houle les soulève comme deux vagues jumelles.

--Je t'aime! cria Guido.

Pavona ouvrit les yeux.

Ils étaient effrayants. Ils étaient pareils aux yeux qui se dessinent

sur les plumes de paon, de paon blanc.

Guido s'évanouit et se réveilla dans sa cellule assassin, voleur,

parjure.

«Je suis, pensa-t-il, après un moment, le misérable indigne de sa propre

pitié. Les crimes que l'on commet en songe, on est capable de les

commettre réellement. Ce que le rêve exécute gisait obscurément dans les

caves de la volonté, ou bien, ce sont des prophéties et le céleste avis

d'une prédestination irrévocable. Ah! plutôt avoir été criminel que de

vivre dans la certitude du crime futur. J'accepte le poids de mes

mortels péchés: la pénitence peu à peu les fera fondre comme un sac de

sel sous la pluie et mes épaules se relèveront délivrées. Pardonne-moi,

très révérende madone et sache me punir.

«Ah! l'amour est terrible et je souffre d'aimer!

Comment bénir encore tes adorables pieds?

Comment d'un front souillé par des lèvres de femme

Recevoir le divin sourire où joue ton âme?

Comment bénir encore tes adorables pieds?»

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 34 / 72 题