«In hac hora anima ebria videtur,
Ut amoris stimulis magis perforetur.»
SAINT BONAVENTURE, _Philomena_.
_Château de Rabodanges, en la chambre au portrait, 12 septembre_.--Je
suis reçu à mon arrivée par Henri de Fortier, directeur de la _Revue
spéculative_, et Michel Paysant, dont les romans, pleins de corsages
bombés et de regards caressants, charment les familles qui prennent
l'impuissance pour de la chasteté. Fortier me nomme les autres invités
du moment: personne de connaissance. Séparée du général, son mari, la
comtesse Aubry emporte à la campagne, vers les fins d'été, son salon
cosmopolite, où fréquentent les grands danseurs de la Littérature
académique et mondaine. Le bruit a couru que Fortier succède, dans ses
nuits courageuses, au député bonapartiste mort récemment, et avec lequel
elle avait une liaison avouée: il se donne en effet des airs modestes
d'amphitryon. Au dîner, quelques aristocrates des environs parlent de
l'ouverture de la chasse, je ne remarque aucun visage intéressant que
celui d'une jeune femme, blonde, aux yeux vifs, qui se tait ou ne parle
qu'à Mme Aubry. Ensuite, promenade au clair de la lune, puis les voisins
demandent leurs voitures; Fortier disparaît avec la comtesse. Paysant me
prend le bras et bavarde.
Il gémit sur ses ennuis de chef de bureau de la littérature; son goût
maintenant l'arrêterait au repos, même à la fainéantise, mais pas une
semaine qu'un éditeur, ancien ou nouveau, ne vienne lui suppliquer un
volume pour relever ses affaires ou lancer sa librairie. Aussi, sa
gauloiserie comprimée s'éveillerait volontiers en quelques contes
gaillards: mais l'unité de son oeuvre? Cela ne serait plus du Paysant, et
l'Académie froncerait peut-être le sourcil. Il essaie de rire, mais on
sent au fond de sa respectueuse cervelle une craintive vénération. Un
silence, et goulûment il me décrit la jeune femme que j'avais remarquée.
La technique du praticien donne à son éloquence un ton désintéressé,
mais on devine la bouche mouillée et la main, avec des gestes
pétrisseurs, caresse les formes absentes. Je prétends que les femmes ne
sont ni belles ni laides, et que tout leur charme s'irradie de leur
sexe; le désir esquisse la beauté et l'amour l'achève. Tel laideron, au
sens du vulgaire, a pu revêtir une idéale beauté; telle autre femme que
tous jugèrent admirable n'a pas franchi les limbes de l'ébauche, n'ayant
jamais été aimée. Paysant a hurlé au paradoxe: la beauté féminine est
réelle et indépendante du sentiment. Elle se palpe, n'est-ce pas? Sans
doute, c'est même un plaisir spécial, oui spécial. En le poussant
adroitement, on lui ferait avouer des goûts de frôleur et de toucheur
sénile, mais, je ne sais pourquoi, j'ai peur que sa pathologie ne
reprenne Mme Sixtine Magne pour sujet de démonstration: nous rentrons.
Tout le monde a cédé au plaisir rare de se coucher de bonne heure. Seul,
Fortier nous attend, pour me conduire à ma chambre. Il paraît qu'un ami
de la comtesse s'est épris de la _Revue spéculative_ et va l'épouser
sous le régime dotal, en lui reconnaissant comme apport cinquante mille
francs qu'elle n'a pas. Ce Fortier a la manie de proférer
d'incompréhensibles métaphores.--«Quelqu'un met cinquante mille francs
dans la _Revue_?--Précisément.--Et vous devenez?--Rédacteur en chef au
lieu de directeur.--Et le directeur?--Pseudonyme.» Je connais Fortier,
il ne se fâchera pas: «Avouez donc que c'est la comtesse.» Il sourit et
le voilà galopant dans les prés fanés du dithyrambe:--«Elle est
charmante, généreuse, dévouée à l'art, sans ambition personnelle.--Que
d'être aimée?--Cela, je m'en charge.» Cet abandon intéresse ma native
curiosité et avec de petites contradictions poudrées d'un peu de
scepticisme, je l'excite au point qu'il me conte tout. Il lui fut
présenté par Malaval que sa grâce de chien tondu fit le Triboulet de la
comtesse. C'était une mauvaise entrée, mais Fortier montra de l'esprit
(à ce qu'il prétend): s'ensuivirent les agaceries, les sournois clins
d'yeux, l'habitude de se quereller, une absence, quelques lettres où
papillonna une tendresse légère. Au retour, elle était seule: sans
phrases, les bras s'entr'ouvrent, les voilà palpitants et amants.
Fortier est incapable d'inventer et peut-être de mentir: il a même l'air
de trouver cela naturel et un peu fatal: cela devait arriver.--«N'est-ce
pas?--Sans doute.» Je le congédie. En sortant il me demande des pages
pour le numéro 1 de _la Spéculative_, nouvelle série. Cette ligne finie,
je m'endors, mais pourquoi cette chambre s'appelle-t-elle la chambre au
portrait?
_13 septembre, le matin_.--J'ai rêvé de ce portrait et je le cherche à
tous les coins et sur tous les pans. Cette pièce est même
remarquablement nue: un papier gris uniforme; au-dessus de la cheminée
Empire, une glace qui monte jusqu'au plafond; le lit occupe un des côtés
du carré; à droite de la porte, une bibliothèque de livres anciens; à
gauche, une commode à panse et à cuivres, surmontée d'une nouvelle
glace; en face, deux fenêtres; entre les deux fenêtres, une toilette et
encore une glace. Rien que cela.
_14 septembre, le soir_.--Nous avons fait une excursion aux
Roches-Noires. M. de B..., qui était notre guide, a tué une vipère de
quelques coups de baguette. Alors, Mme Magne a pris le reptile et un
instant, s'est fait un bracelet de la bête encore mouvante. La comtesse
a poussé des cris, il a fallu jeter la vipère dans un trou et j'ai
réfléchi à la biblique et singulière sympathie de la femme et du
serpent, car la comtesse criait sans conviction et Mme de B... plaignait
la pauvre créature du bon Dieu.
_14 septembre, le matin_.--J'ai vu le portrait. La lune pâle et verte
planait dans ma chambre; je venais de me réveiller, et d'obscures et
ophidiennes visions me hantaient encore. L'oeil fiévreux, je regardais
autour de moi avec défiance, des raisonnements logiques et absurdes se
multipliaient dans ma tête et leur fugacité me laissait un doute sur le
lieu précis de mon existence actuelle: étais-je au milieu des
broussailles et des précipices des Roches-Noires? Non. Etais-je dans ma
chambre et dans mon lit, loin des vipères et des grimaçantes pierres?
Peut-être. Voilà qu'au-dessus de la cheminée, la glace lentement change
de teinte: son vert lunaire, son vert d'eau transparente sous des saules
s'avive et se dore. On dirait qu'au centre de la lueur, comme sur la
face même de la lune, des ombres se projettent avec des apparences de
traits humains, tandis qu'autour de la vague figure, une ondulation
lumineuse serpente comme des cheveux blonds dénoués et flottants. Sans
que j'aie pu analyser le reste de la soudaine transformation, dans
l'intervalle d'un clin d'yeux je la vois achevée. Clair et vivant, le
portrait me regarde; c'est, trait pour trait, celui de la jeune femme au
reptile. Pendant des minutes, de longues et inoubliables minutes, la
vision a resplendi, puis, comme sous un souffle, s'est évanouie.
_15 septembre, le matin_.--Je me suis réveillé vers la même heure, mais
la glace est restée verte et je n'ai pas revu le portrait. Je ne pense
qu'à cela: toute la journée d'hier, tant que Mme Sixtine Magne était
avec nous, je la regardais; quand elle n'était plus là, je l'évoquais.
_15 septembre, le soir_.--La comtesse, tantôt, sur les bords de l'Orne,
m'interpelle: «A propos et le portrait? L'avez-vous vu? Non, vous
l'auriez dit. D'ailleurs, maintenant, il faut, paraît-il, être prévenu,
pour le voir, prévenu avec un certain mystère. C'est un tour que l'on a
joué quelquefois aux imaginations faciles à troubler. Il y a une
histoire. M. de B... la raconte fort bien; vers la fin du dîner,
mettez-le sur ce chapitre.» Je n'ai pas trouvé un mot à répondre: j'ai
vu le portrait, mais comment m'aller vanter de ce privilège? La pêche
aux écrevisses continue; on me somme d'y prendre part. Dans un cadre de
feuilles, sous des aulnes argentées, la jeune femme, qui a désormais des
droits à m'intéresser, semble absorber avec passion un livre dont elle
coupe les pages du doigt.--M. de B... n'a pu rester à dîner et personne
n'a reparlé de la chambre au portrait. Tant mieux.
(Fin des Notes de Voyage.)--Là, en effet, s'arrêtaient les pages
crayonnées, Hubert s'étant mis à rêver à ses impressions, au lieu de les
écrire. Il ne voulut pas les rédiger après coup, sans minutes
préalables, afin de ne pas s'exposer à brouiller la chronologie des
petits faits dont l'ordre logique est l'intérêt premier.--Le reste du
carnet était blanc. Toutefois, en le feuilletant définitivement, il
aperçut une feuille de papier détachée où se devinaient des intentions
de vers. Ceci fixa plus étroitement encore sa pensée sur Sixtine:
c'était bien d'elle qu'il était question dans sa prose, dans ses vers,
dans sa vie.