AVERTISSEMENT PRÉLIMINAIRE.

LA Société de 1789, en arrêtant que le mémoire suivant, lu par M. du

Pont, l'un de ses membres, dans la séance du 20 de ce mois, seroit

imprimé dans son journal, n'a point prétendu énoncer une opinion, mais

seulement inviter à la discussion sur un objet dont il est impossible

de se dissimuler l'importance et la difficulté.

Le pacte connu sous le nom de _pacte de famille_, peut-il être ratifié

par une nation libre, par une nation qui connoît les droits naturels de

l'homme, et qui veut les défendre?

Une nation qui a déclaré qu'elle prend la justice pour l'unique base de

sa politique extérieure comme de ses loix, peut-elle faire la guerre

pour soutenir un privilège exclusif, fondé sur une bulle d'Alexandre VI?

Dans le cas où il seroit utile à la France de rester unie avec la

nation Espagnole, ne devroit-elle pas attendre que l'on attaquât les

droits de l'Espagne, et non ses prétentions?

La France ne doit-elle pas, avant de se déclarer pour l'Espagne,

juger si les propositions qui lui sont faites par l'Angleterre, sont

raisonnables ou tyranniques? Avant de proposer un désarmement à

l'Angleterre, ne doit-elle pas se mettre à portée de lui garantir le

consentement de l'Espagne aux propositions regardées comme justes par

la France?

Doit-on prendre un parti à l'égard de l'Angleterre, sans connoître les

véritables intentions de l'Espagne? sans être assuré des dispositions

du roi de Hongrie, de l'impératrice de Russie, sans avoir pénétré les

projets du roi de Prusse, ceux mêmes du roi de Suède?

La ligue de la France, de l'Espagne, de Naples, du roi de Hongrie, de

la Russie et du Danemarck, a-t-elle assez de prépondérance sur celle

de l'Angleterre, de la Hollande, de la Suède, du roi de Prusse, de

la Pologne et des Turcs, pour espérer de contenir par cette réunion

l'ambition de l'Angleterre?

L'existence du roi de Suède et du Stathouder, la souveraineté de Pitt,

ne seroient-elles pas cruellement compromises par le moindre revers?

Les parleurs et les écrivains payés par le ministère Anglois, effrayés

de la liaison de nos patriotes éclairés avec les Stanhope, les Price,

avec les autres véritables amis de la liberté angloise, ne méritent

sans doute que le mépris; mais ne peut-on pas se tromper en faisant

le contraire de ce qu'ils veulent? Il est impossible de ne pas croire

au projet formé par le ministère Anglois de troubler l'Europe; il est

impossible de ne pas le regarder comme l'ennemi de la liberté de tous

les peuples, et surtout de la liberté angloise, de ne pas abhorrer

son avide et hypocrite machiavélisme. Mais parce qu'il veut entraîner

sa nation dans la guerre, s'ensuit-il que nous devions seconder ses

projets?

Les guerres d'un peuple libre peuvent-elles réussir si elles ne sont

pas populaires? Ne vaut-il pas mieux attendre pour faire la guerre

que la nation soit bien convaincue des perfides projets du ministère

Britannique? Que les agens qu'il peut avoir au milieu de nous soient

bien connus? Que cette haine puérile pour l'Espagne, cette imbécille

confiance dans les bonnes intentions des ministres Anglois, ne puisse

plus influer en France, je ne dis pas sur l'opinion publique, mais sur

l'opinion populaire?

Telles sont les questions qu'il faut agiter, le mémoire de M. du Pont

inspirera sans doute le désir de les résoudre.

Journal de la société de 1789 - Nº IV · 第 4 / 15 题