(_Journal des Économistes_, nº du 15 avril 1850.)
Si l'on demandait quel est le phénomène économique qui, dans les temps
modernes, a exercé le plus d'influence sur les destinées de l'Europe,
peut-être pourrait-on répondre: C'est l'aspiration de certains
peuples, et particulièrement du peuple anglais, vers les colonies.
Existe-t-il au monde une source qui ait vomi sur l'humanité autant de
guerres, de luttes, d'oppression, de coalitions, d'intrigues
diplomatiques, de haines, de jalousies internationales, de sang versé,
de travail déplacé, de crises industrielles, de préjugés sociaux, de
déceptions, de monopoles, de misères de toutes sortes?
Le premier coup porté volontairement, scientifiquement au système
colonial, dans le pays même où il a été pratiqué avec le plus de
succès, est donc un des plus grands faits que puissent présenter les
annales de la civilisation. Il faudrait être dépourvu de la faculté de
rattacher les effets aux causes pour n'y point voir l'aurore d'une ère
nouvelle dans l'industrie, le commerce et la politique des peuples.
Avoir de nombreuses colonies et constituer ces colonies, à l'égard de
la mère patrie, sur les bases du monopole réciproque, telle est la
pensée qui domine depuis des siècles la politique de la
Grande-Bretagne. Or, ai-je besoin de dire quelle est cette politique?
S'emparer d'un territoire, briser pour toujours ses communications
avec le reste du monde, c'est là un acte de violence qui ne peut être
accompli que par la force. Il provoque la réaction du pays conquis,
celle des pays exclus, et la résistance de la nature même des choses.
Un peuple qui entre dans cette voie se met dans la nécessité d'être
partout et toujours le plus fort, de travailler sans cesse à affaiblir
les autres peuples.
Supposez qu'au bout de ce système, l'Angleterre ait rencontré une
déception. Supposez qu'elle ait constaté, pour ainsi dire
arithmétiquement, que ses colonies, organisées sur ce principe, ont
été pour elle un fardeau; qu'en conséquence, son intérêt est de les
laisser se gouverner elles-mêmes, autrement dit, de les
affranchir;--il est aisé de voir que, dans cette hypothèse, l'action
funeste, que la puissance britannique a exercée sur la marche des
événements humains, se transformerait en une action bienfaisante.
Or, il est certain qu'il y a en Angleterre des hommes qui, acceptant
dans tout leur ensemble les enseignements de la science économique,
réclament non par philanthropie, mais par intérêt, en vue de ce qu'ils
considèrent comme le bien général de l'Angleterre elle-même, la
rupture du lien qui enchaîne la métropole à ses cinquante colonies.
Mais ils ont à lutter contre deux grandes puissances: l'orgueil
national et l'intérêt aristocratique.
La lutte est commencée. Il appartenait à M. Cobden de frapper le
premier coup. Nous avons porté à la connaissance de nos lecteurs le
discours prononcé au meeting de Bradford, par l'illustre réformateur
(v. pages 497 et suiv.); aujourd'hui nous avons à leur faire connaître
le plan adopté par le gouvernement anglais, tel qu'il a été exposé
par le chef du cabinet, lord John Russell, à la Chambre des communes,
dans la séance du 8 février dernier.
Le premier ministre commence par faire l'énumération des colonies
anglaises.
Ensuite il signale les principes sur lesquels elles ont été
organisées:
En premier lieu, dit-il, l'objet de l'Angleterre semble avoir été
d'envoyer de ce pays des émigrants pour coloniser ces contrées
lointaines. Mais, en second lieu, ce fut évidemment le système de
ce pays,--comme celui de toutes les nations européennes à cette
époque,--de maintenir strictement le monopole commercial entre la
mère patrie et ses possessions. Par une multitude de statuts,
nous avons eu soin de centraliser en Angleterre tout le commerce
des colonies, de faire arriver ici toutes leurs productions, et
de ne pas souffrir qu'aucune autre nation pût aller les acheter
pour les porter ici ou ailleurs. C'était l'opinion universelle
que nous tirions de grands avantages de ce monopole, et cette
opinion persistait encore en 1796, comme on le voit par un
discours de M. Dundas, qui disait: «Si nous ne nous assurons pas,
par le monopole, le commerce des colonies, leurs denrées
trouveront d'autres débouchés, au grand détriment de la nation.»
Un autre trait fort remarquable caractérisait nos rapports avec
nos colonies, et c'est celui-ci: il était de principe que partout
où des citoyens anglais jugeaient à propos de s'établir, ils
portaient en eux-mêmes la liberté des institutions de la mère
patrie.
À ce propos, lord John Russell cite des lettres patentes émanées de
Charles Ier, desquelles il résulte que les premiers fondateurs des
colonies avaient le droit de _faire des lois, avec le consentement,
l'assentiment et l'approbation des habitants libres des dites
provinces_; que leurs successeurs auraient les mêmes droits, comme
s'ils étaient nés en Angleterre, possédant toutes les _libertés,
franchises et priviléges attachés à la qualité de citoyens anglais_.
Il est aisé de comprendre que ces deux principes, savoir: 1º le
monopole réciproque commercial; 2º le droit pour les colonies de se
gouverner elles-mêmes, ne pouvaient pas marcher ensemble. Le premier a
anéanti le second, ou du moins il n'en est resté que la faculté assez
illusoire de décider ces petites affaires municipales, qui ne
pouvaient froisser les préjugés restrictifs dominants à cette époque.
Mais ces préjugés ont succombé dans l'opinion publique. Ils ont aussi
succombé dans la législation par la réforme commerciale accomplie dans
ces dernières années.
En vertu de cette réforme, les Anglais de la mère patrie et les
Anglais des colonies sont rentrés dans la liberté d'acheter et de
vendre selon leurs convenances respectives et leurs intérêts. Le lien
du monopole est donc brisé, et la franchise commerciale étant
réalisée, rien ne s'oppose plus à proclamer aussi la franchise
politique.
Je pense qu'il est absolument nécessaire que le gouvernement et
la Chambre proclament les principes qui doivent désormais les
diriger; s'il est de notre devoir, comme je le crois fermement,
de conserver notre grand et précieux empire colonial, veillons à
ce qu'il ne repose que sur des principes justes, propres à faire
honneur à ce pays et à contribuer au bonheur, à la prospérité de
nos possessions.
En ce qui concerne notre politique commerciale, j'ai déjà dit que
le système entier du monopole n'est plus. La seule précaution que
nous ayons désormais à prendre, c'est que nos colonies
n'accordent aucun privilége à une nation au détriment d'une
autre, et qu'elles n'imposent pas des droits assez élevés sur nos
produits pour équivaloir à une prohibition. Je crois que nous
sommes fondés à leur faire cette demande en retour de la sécurité
que nous leur procurons.
J'arrive maintenant au mode de gouvernement de nos colonies. Je
crois que, comme règle générale, nous ne pouvons mieux faire que
de nous référer à ces maximes de politique qui guidaient nos
ancêtres en cette matière. Il me semble qu'ils agissaient avec
justice et sagesse, quand ils prenaient soin que partout où les
Anglais s'établissaient, ils jouissent de la liberté anglaise et
qu'ils eussent des institutions anglaises. Une telle politique
était certainement calculée pour faire naître des sentiments de
bienveillance entre la mère patrie et les colonies; et elle
mettait ceux de nos concitoyens, qui se transportaient dans des
contrées lointaines, à même de jeter les semences de vastes
communautés, dont l'Angleterre peut être fière.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Canada._--Jusqu'en 1828, il y a eu de graves dissensions entre
les ministres de la couronne et le peuple canadien. Le
gouvernement de ce pays crut pouvoir régler les impôts du Canada,
sans l'autorité et le consentement des habitants de la colonie.
M. Huskisson proposa une enquête à ce sujet. Le Parlement s'en
occupa longuement: des comités furent réunis, des commissions
furent envoyées sur les lieux; mais à la fin une insurrection
éclata. Le gouvernement, dont je faisais partie, jugea à propos
de suspendre, pour un temps, la constitution de la colonie. Plus
tard, il proposa de réunir les deux provinces et de leur donner
d'amples pouvoirs législatifs. En établissant ce mode de
gouvernement, dans une colonie si importante, nous rencontrâmes
une question, qui, je l'espère, a été résolue à la satisfaction
du peuple canadien, quoiqu'elle ne pût pas être tranchée de la
même manière dans une province moins vaste et moins peuplée. Le
parti populaire du Canada réclamait ce qu'il appelait un
gouvernement responsable, c'est-à-dire qu'il ne se contentait pas
d'une législature librement élue, mais il voulait encore que le
gouverneur général, au lieu de nommer son ministère, abstraction
faite de l'opinion de la législature, ainsi que cela était devenu
l'usage, fût obligé de le choisir dans la majorité de
l'Assemblée. Ce plan fut adopté.
..... Dans ces dernières années, le gouvernement a été dirigé, en
conformité de ce que les ministres de Sa Majesté croient être
l'opinion du peuple canadien. Quand lord Elgin vit que son
ministère n'avait qu'une majorité insignifiante, il proposa, soit
de le maintenir jusqu'à ce qu'il rencontrât des votes décidément
adverses, soit de dissoudre l'Assemblée. L'Assemblée fut
dissoute. Les élections donnèrent la majorité à l'opposition, et
lord Elgin céda les portefeuilles à ses adversaires. Je ne crois
pas qu'il fût possible de respecter plus complétement et plus
loyalement le principe de laisser la colonie s'administrer
elle-même.
_New-Brunswick et Nouvelle-Écosse._--Le ministre rappelle que,
dans ces provinces, le conseil exécutif est récemment devenu
électif, de telle sorte que les affaires du pays se traitent par
les habitants eux-mêmes, ce qui a fait cesser les malheureuses
dissensions qui agitaient ces provinces.
_Cap de Bonne-Espérance._--Le ministre annonce qu'après de
longues discussions et malgré de sérieuses difficultés, il a été
décidé que le gouvernement représentatif serait introduit au cap
de Bonne-Espérance. L'Assemblée représentative sera élue par les
habitants qui présenteront certaines garanties. On demandera des
garanties plus étendues pour élire les membres du Conseil. Les
membres de l'Assemblée seront élus pour cinq ans, ceux du Conseil
pour dix ans, renouvelables, par moitié, tous les cinq ans.
_Australie._--Je ne propose pas, pour l'Australie, une Assemblée
et un Conseil, en imitation de nos institutions métropolitaines,
mais un seul Conseil élu, pour les deux tiers, par le peuple, et
pour un tiers, par le gouverneur. Ce qui m'a fait arriver à cette
résolution, c'est que cette forme a prévalu avec succès dans la
Nouvelle-Galles du Sud, et, autant que nous pouvons en juger,
elle y est préférée par l'opinion populaire à des institutions
plus analogues à celles de la mère patrie. (Écoutez! écoutez! et
cris: Non! non!) Tout ce que je puis dire, c'est que nous avons
cru adopter la forme la plus agréable à la colonie, et s'il eût
existé, dans la Nouvelle-Galles du Sud, une opinion bien arrêtée
sur la convenance de substituer un Conseil et une Assemblée à la
constitution actuelle, nous nous serions hâtés d'accéder à ce
voeu.... J'ajoute que, tout en proposant pour la colonie cette
forme de gouvernement, notre intention est de lui laisser la
faculté d'en changer. Si c'est l'opinion des habitants, qu'ils se
trouveraient mieux d'un Conseil et d'une Assemblée, ils ne
rencontreront pas d'opposition de la part de la couronne.
L'année dernière, nous avions proposé que les droits de douane
actuellement existants à la Nouvelle-Galles du Sud fussent
étendus, par acte du Parlement, à toutes les colonies
australiennes. Quelque désirable que soit cette uniformité, nous
ne croyons pas qu'il soit convenable de l'imposer par l'autorité
du Parlement, et nous préférons laisser chacune de ces colonies
voter son propre tarif, et décider pour elle-même.
Nous proposons qu'un Conseil électif, semblable à celui de la
Nouvelle-Galles du Sud, soit accordé au district de
Port-Philippe, un autre à la terre de Van-Diémen, un autre à
l'Australie méridionale.
Nous proposons, en outre, que, sur la demande de deux de ces
colonies, il y ait une réunion générale de tous ces Conseils
australiens, afin de régler, en commun, des affaires communes,
comme l'uniformité du tarif, l'uniformité de la mise à prix des
terres à vendre.
Je n'entrerai pas dans plus de détails sur la portée de ce bill,
puisqu'il est sous vos yeux. J'en ai dit assez pour montrer notre
disposition à introduire, soit dans nos colonies américaines,
soit dans nos colonies australiennes, des institutions
représentatives, de donner pleine carrière à la volonté de leurs
habitants, afin qu'ils apprennent à se frayer eux-mêmes la voie
vers leur propre prospérité, d'une manière beaucoup plus sûre que
si leurs affaires étaient réglementées et contrôlées par des
décrets émanés de la mère patrie.
_Nouvelle-Zélande._--En ce qui concerne la Nouvelle-Zélande, nous
montrâmes dès 1846, et peut-être d'une manière un peu précipitée,
notre disposition à introduire dans ce pays des institutions
représentatives. L'homme supérieur qui gouverne en ce moment la
colonie nous a signalé la différence qui existe entre les
naturels de la Nouvelle-Zélande et ceux de nos autres
possessions, soit en Amérique, soit en Afrique, dans la
Nouvelle-Hollande, ou la terre de Van-Diémen. Il nous a fait
remarquer leur aptitude à la civilisation et avec quelle
répugnance ils supporteraient la suprématie d'un petit nombre de
personnes de race anglaise, seules chargées de l'autorité
législative. Ces objections ont frappé le gouvernement par leur
justesse, et, en conséquence, nous proposâmes de suspendre la
constitution. Maintenant le gouverneur écrit qu'il a institué un
Conseil législatif dans la partie méridionale de la
Nouvelle-Zélande. Il nous informe en outre que, dans son opinion,
les institutions représentatives peuvent être introduites sans
danger et avec utilité dans toute la colonie. En conséquence, et
croyant son opinion fondée, nous n'attendons plus, pour agir, que
quelques nouvelles informations de détail et le terme fixé par
l'acte du Parlement.
Le ministre expose ensuite le plan qu'il se propose de suivre à
l'égard de la Jamaïque, des Barbades, de la Guyane anglaise, de la
Trinité, de Maurice et de Malte. Il parle de la répugnance que
manifestent toutes les colonies à recevoir les condamnés à la
transportation, et en conclut à la nécessité de restreindre ce mode de
châtiment.
Quant à l'émigration qui, dans ces dernières années surtout, a acquis
des proportions énormes, il se félicite de ce que le gouvernement
s'est abstenu de toute intervention au-delà de quelques primes et
secours temporaires. «L'émigration, dit-il, s'est élevée, depuis trois
ans, à deux cent soixante-cinq mille personnes annuellement.» Il
n'estime pas à moins de 1,500,000 livres sterling la dépense qu'elle a
entraînée.
Les classes laborieuses ont trouvé pour elles-mêmes les
combinaisons les plus ingénieuses. Par les relations qui existent
entre les anciens émigrants et ceux qui désirent émigrer, des
fonds se trouvent préparés, des moyens de travail et d'existence
assurés à ces derniers, au moment même où ils mettent le pied sur
ces terres lointaines. Si nous avions mis à la charge du trésor
cette somme de 1,500,000 liv. st., indépendamment du fardeau qui
en serait résulté pour le peuple de ce pays, nous aurions
provoqué toutes sortes d'abus. Nous aurions facilité l'émigration
de personnes impropres ou dangereuses, qui auraient été
accueillies avec malédiction aux États-Unis et dans nos propres
colonies. Ces contrées n'auraient pas manqué de nous dire: «Ne
nous envoyez pas vos paresseux, vos impotents, vos estropiés, la
lie de votre population. Si tel est le caractère de votre
émigration, nous aurons certainement le droit d'intervenir pour
la repousser.» Telle eût été, je n'en doute pas, la conséquence
de l'intervention gouvernementale exercée sur une grande échelle.
Après quelques autres considérations, lord John Russell termine ainsi:
Voici ce qui résulte de tout ce que je viens de dire. En premier
lieu, quel que soit le mécontentement, souvent bien fondé, qu'a
fait naître la transition pénible pour nos colonies du système du
monopole au système du libre-échange, nous ne reviendrons pas sur
cette résolution que désormais votre commerce avec les colonies
est fondé sur ce principe: vous êtes libres de recevoir les
produits de tous les pays, qui peuvent vous les fournir à
meilleur marché et de meilleure qualité que les colonies; et d'un
autre côté les colonies sont libres de commercer avec toutes les
parties du globe, de la manière qu'elles jugeront la plus
avantageuse à leurs intérêts. C'est là, dis-je, qu'est pour
l'avenir le point cardinal de notre politique.
En second lieu, conformément à la politique que vous avez suivie
à l'égard des colonies de l'Amérique du Nord, vous agirez sur ce
principe d'introduire et maintenir, autant que possible, la
liberté politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes
les fois que vous affirmerez que la liberté politique ne peut pas
être introduite, c'est à vous de donner des raisons pour
l'exception; et il vous incombe de démontrer qu'il s'agit d'une
race qui ne peut encore admettre les institutions libres; que la
colonie n'est pas composée de citoyens anglais, ou qu'ils n'y
sont qu'en trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles
institutions avec quelque sécurité. À moins que vous ne fassiez
cette preuve, et chaque fois qu'il s'agira d'une population
britannique capable de se gouverner elle-même, si vous continuez
à être leurs représentants en ce qui concerne la politique
extérieure, vous n'avez plus à intervenir dans leurs affaires
domestiques, au delà de ce qui est clairement et décidément
indispensable pour prévenir un conflit dans la colonie elle-même.
Je crois que ce sont là les deux principes sur lesquels vous
devez agir. Je suis sûr au moins que ce sont ceux que le
gouvernement actuel a adoptés, et je ne doute pas qu'ils
n'obtiennent l'assentiment de la Chambre....
Non-seulement je crois que ces principes sont ceux qui doivent
vous diriger, sans aucun danger pour le présent, mais je pense
encore qu'ils serviront à résoudre, dans l'avenir, de graves
questions, sans nous exposer à une collision aussi malheureuse
que celle qui marqua la fin du dernier siècle. En revenant sur
l'origine de cette guerre fatale avec les contrées qui sont
devenues les États-Unis de l'Amérique, je ne puis m'empêcher de
croire qu'elle fut le résultat non d'une simple erreur, d'une
simple faute, mais d'une série répétée de fautes et d'erreurs,
d'une politique malheureuse de concessions tardives et
d'exigences inopportunes. J'ai la confiance que nous n'aurons
plus à déplorer de tels conflits. Sans doute, je prévois, avec
tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies
grandiront tellement en population et en richesse qu'elles
viendront nous dire un jour: «Nous avons assez de force pour être
indépendantes de l'Angleterre. Le lien qui nous attache à elle
nous est devenu onéreux et le moment est arrivé où, en toute
amitié et en bonne alliance avec la mère patrie, nous voulons
maintenir notre indépendance.» Je ne crois pas que ce temps soit
très-rapproché, mais faisons tout ce qui est en nous pour les
rendre aptes à se gouverner elles-mêmes. Donnons-leur autant que
possible la faculté de diriger leurs propres affaires. Qu'elles
croissent en nombre et en bien-être, et, quelque chose qui
arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la
consolation de dire que nous avons contribué au bonheur du monde.
Il n'est pas possible d'annoncer de plus grandes choses avec plus de
simplicité, et c'est ainsi que, sans la chercher, on rencontre la
véritable éloquence.
La reproduction que nous venons de faire a dû suffire pour
démontrer que si la Ligue n'agit plus en corps, son esprit est
une des forces vives de la démocratie anglaise, et qu'il anime
des hommes dont la foi ardente, les lumières et les talents
peuvent surmonter bien des obstacles. Bastiat, qui attendait
beaucoup de ces hommes, vécut assez pour assister à la
réalisation d'une partie de ses espérances. Il vit l'Angleterre
abolir ses droits de navigation et réformer profondément son
régime colonial. Depuis sa mort, de tristes événements, en
modifiant la situation de l'Europe, ont rendu bien difficile la
seconde partie de la tâche qu'il assignait aux ligueurs; nous
voulons dire l'_application du principe de non-intervention et la
réduction des forces militaires_. Mais quelque éloigné que puisse
être le jour où s'accompliront de tels voeux,--où la civilisation
obtiendra des succès décisifs dans sa lutte contre le fléau de la
guerre,--on peut affirmer dès aujourd'hui que les apôtres du
libre-échange auront leur part dans les actions de grâces et les
bénédictions qui accueilleront cette incomparable victoire.
(_Note de l'Éditeur._)