(_Journal des Économistes_, nº du 15 février 1850.)
Les _free-traders_ anglais poursuivent, avec une ardeur que nous
sommes, hélas! impuissants à imiter, la réforme de la vieille
législation économique de la Grande-Bretagne. Aux protectionnistes qui
demandent la restauration des vieux abus, ils ne répondent qu'en
exigeant incessamment des réformes nouvelles. Non contents d'avoir
obtenu la suppression complète et définitive des lois-céréales, la
modification presque radicale des lois de navigation, l'égalisation
des droits sur les sucres, ils demandent aujourd'hui, entre autres
réformes, la suppression entière du vieux régime colonial,
l'émancipation politique des colonies. Comme toujours, M. Cobden a
pris les devants dans cette question. C'est dans la tournée qu'il
vient de faire pour combattre dans ses foyers mêmes l'agitation
protectionniste, qu'il a fait lever ce nouveau lièvre, pour ainsi dire
entre les jambes de ses adversaires. Les applaudissements qui ont
accueilli ses paroles nous prouvent, du reste, que la cause de
l'émancipation coloniale est déjà plus qu'à moitié gagnée dans
l'opinion, tant les saines doctrines de la science économique sont
devenues populaires dans la Grande-Bretagne!
C'est dans un meeting convoqué à la Société de tempérance de Bradford,
et où affluait la population intelligente de cette ville, que M.
Cobden, assisté du colonel Thompson, a exposé, avec le plus de
développements, ses idées sur la réforme coloniale. Nous reproduisons
les principaux passages de son discours, qui est destiné à servir de
point de départ à une réforme nouvelle.
M. COBDEN. Je compte vous entretenir aujourd'hui principalement
de nos relations avec nos colonies. Vous avez eu connaissance,
sans doute, des mauvaises nouvelles qui sont venues du Canada, du
cap de Bonne-Espérance et de l'Australie. Vous avez pu voir un
manifeste, émanant du Canada, dans lequel on attribue la détresse
présente aux réformes commerciales. Les protectionnistes n'ont
pas manqué d'en tirer parti. Voyez, se sont-ils écriés, comme ces
_free-traders_ de malheur ont ruiné nos colonies! (Rires.)
Examinons donc ce que disent nos concitoyens du Canada. Ils se
plaignent de leur situation rétrograde, en comparaison de celle
des États-Unis. Ils nous disent que, tandis que les États-Unis
sont couverts de chemins de fer et de télégraphes électriques,
ils possèdent à peine cinquante milles de chemins de fer. Encore
ces tronçons de chemins perdent-ils 50 ou 80 pour 100. Mais, je
le demande, aucun homme sensé pourra-t-il prétendre que la
liberté du commerce des grains, qui existe seulement depuis cette
année, a empêché le Canada de construire des chemins de fer,
tandis que les États-Unis en construisent depuis plus de quinze
ans?--On ne saurait nier que le Canada ne soit au moins de
cinquante années en arrière des États-Unis. Il y a quelques
années, lorsque je voyageais dans le Canada, je demeurai frappé
de cette infériorité. Cependant, alors, la protection était
pleinement en vigueur; le Canada jouissait de tous les bienfaits
de cette protection prétendue. Pourquoi donc le Canada
florissait-il moins alors que les États-Unis? Tout simplement
parce qu'il était sous notre protection; parce que les
États-Unis dépendaient d'eux-mêmes (applaudissements), se
soutenaient et se gouvernaient eux-mêmes (applaudissements),
tandis que le Canada était obligé non-seulement de recourir à
l'Angleterre pour son commerce et son bien-être matériel, mais
encore de s'adresser à l'hôtel de Downing-street pour tout ce qui
concernait son gouvernement. (Applaudissements.)
Je poserai d'abord cette question préliminaire au sujet de notre
régime colonial. Le Canada, avec une surface cinq ou six fois
plus considérable que celle de la Grande-Bretagne, peut-il
dépendre toujours du gouvernement de l'Angleterre? N'est-ce pas
une absurdité monstrueuse, une chose contraire à la nature, de
supposer que le Canada, ou l'Australie, qui est presque aussi
grande que toute la partie habitable de l'Europe, ou le cap de
Bonne-Espérance, dont le territoire est double du nôtre; n'est-il
pas, dis-je, absurde de supposer que ces pays, qui finiront
probablement par contenir des centaines de millions d'habitants,
demeureront d'une manière permanente la propriété politique de ce
pays? (Applaudissements.) Eh bien! je le demande, est-il possible
que les Anglais de la mère patrie et les Anglais des colonies
engagent une guerre fratricide, à l'occasion d'une suprématie
temporaire, que nous voudrions prolonger sur ces contrées?
(Applaudissements.) En ce qui concerne nos colonies, ma doctrine
est celle-ci: Je voudrais accorder à nos concitoyens du Canada ou
d'ailleurs une aussi grande part de _self-government_ qu'ils
pourraient en demander. Je dis que des Anglais, soit qu'ils
vivent à Bradford, ou à Montréal, ou à Sidney, ou à Cape-Town,
ont naturellement droit à tous les avantages du self-government.
(Applaudissements.) Notre Constitution tout entière leur donne le
droit de se taxer eux-mêmes par leurs représentants, et d'élire
leurs propres fonctionnaires. Ce droit, qui appartient aux
Anglais au dehors, est le même que celui dont nous jouissons
ici.--Si nous accordions à nos colonies le droit de se gouverner
elles-mêmes, cela impliquerait, sans doute, la suppression de la
plus grande partie du patronage de notre aristocratie. Cela
impliquerait le remplacement des Anglais de Downing-street, dans
les fonctions coloniales, par les Anglais de là-bas. Il en
résulterait que nous lirions plus rarement dans la _Gazette_ des
avis de cette espèce: John Thompson, esquire, a été appelé aux
fonctions de solliciteur général, dans telle île, aux antipodes
(rires); ou David Smith, esquire, a été appelé aux fonctions de
contrôleur des douanes, dans tel autre endroit, à peu près
inconnu (rires), et toute une série de nominations de cette
espèce. Vous n'entendriez plus parler de ces sortes d'affaires,
parce que les colons nommeraient eux-mêmes leurs fonctionnaires
et les salarieraient eux-mêmes. (Applaudissements.) Que si vous
persistez à faire ces nominations et à maintenir votre patronage
sur les colonies, dans l'intérêt de vos protégés de ce pays, il
arrivera de deux choses l'une: ou que vous devrez continuer à
soutenir à vos frais les fonctionnaires que vous aurez nommés, ou
que les colons seront obligés de les payer eux-mêmes; et, dans ce
cas, ils se croiront naturellement en droit de vous demander
quelques compensations en échange. Jusqu'à présent, vous leur
avez accordé une protection illusoire, une protection qui, aux
colonies comme dans la métropole, a conduit aux plus funestes
extravagances; mais le temps de cette protection est fini.
(Applaudissements prolongés.)
C'est au point de vue de la réforme financière que je veux
surtout envisager la question. Vous ne pouvez plus faire aucune
réforme importante; vous ne pouvez plus réduire les droits sur le
thé, sur le café, sur le sucre; vous ne pouvez supprimer le droit
sur le savon, la taxe odieuse qui, en grevant la fabrication du
papier, atteint la diffusion des connaissances humaines
(applaudissements); et cette autre taxe, la plus odieuse de
toutes, qui pèse sur les journaux (tonnerre d'applaudissements);
vous ne pouvez modifier ou supprimer ces taxes et beaucoup
d'autres encore, si vous ne commencez par remanier complétement
votre système colonial. (Applaudissements.) C'est le premier
argument qu'on nous oppose à la Chambre des communes, lorsque mon
ami M. Hume ou moi nous demandons une réduction de notre effectif
militaire. Nous proposons, par exemple, de renvoyer dix mille
hommes dans leurs foyers. Aussitôt M. Fox Maule, le secrétaire de
la guerre, ou lord John Russell, ou tous les deux, se récrient:
«Nous avons, disent-ils, au delà de quarante colonies, et nous
entretenons des garnisons dans toutes ces colonies; or, comme on
ne peut se passer d'avoir dans la métropole un nombre suffisant
de dépôts pour alimenter les garnisons de dehors, comme nous
avons toujours plusieurs milliers d'hommes en mer, soit qu'ils se
rendent dans nos colonies, soit qu'ils en reviennent, il nous
sera impossible de réduire notre armée, aussi longtemps que nous
aurons cet immense empire colonial à soutenir.»
Pour moi, je voudrais dire aux colons: «Je vous accorde dans
toute son étendue le bienfait du self-government; et
j'ajouterais: Vous serez tenus aussi de payer le prix du
self-government. (Applaudissements.) Vous devrez en supporter
tous les frais, comme font les États-Unis, par exemple, à qui
cela réussit si admirablement. Vous payerez pour votre marine,
vous payerez pour vos établissements civils et ecclésiastiques.
(Applaudissements.) Que pourraient-ils objecter à cela? Je suis
convaincu qu'aucune assemblée de colons, aucune assemblée
composée, comme celle-ci, d'Anglais éclairés et intelligents,
soit au Canada, au cap de Bonne-Espérance ou en Australie,
n'infirmerait la justesse et l'opportunité de mes propositions.
Je suis convaincu qu'aucune ne réclamerait le maintien des
dépenses que nos colonies occasionnent aujourd'hui à la
métropole.
Nos colonies de l'Amérique du Nord, qui sont en contact immédiat
avec les États-Unis par une frontière de 2,000 milles de
longueur, contiennent environ 2 millions d'habitants. Quelle
force militaire croyez-vous que nous entretenions dans ces
colonies? Nous y avons, dans ce moment, 8 à 9,000 hommes, sans
compter les artilleurs, les sapeurs et les mineurs. Quelle est
l'armée permanente des États-Unis? 8,700 hommes! Voilà quelle est
l'armée permanente d'un pays qui compte environ 20 millions
d'habitants. (Applaudissements.) En sorte que nous entretenons,
pour 2 millions d'habitants, dans nos colonies de l'Amérique du
Nord, la même force qui suffit à nos voisins pour 20 millions. Si
l'armée des États-Unis était proportionnée à notre armée du
Canada, elle serait de 80,000 hommes au lieu de 8,000.
Je me demande où est la nécessité pour nous d'entretenir une
armée dans le Canada. Souvenez-vous bien que nos colonies ne nous
payent pas un shilling pour l'entretien de nos forces militaires.
Rien de pareil s'est-il jamais vu sur la surface de la terre? Et
je ne croirai jamais que si le gouvernement de ce pays eût été
entre les mains de la grande masse de nos classes moyennes, au
lieu d'être exclusivement entre les mains de l'aristocratie, je
ne croirai jamais, dis-je, que ce ruineux système colonial se fût
maintenu. (Applaudissements.) D'autres nations, l'Espagne et la
Hollande, réussissent encore à tirer quelque profit de leurs
colonies. Mais, en Angleterre, lorsque je consulte notre budget
annuel, je vois bien une multitude d'_item_ pour les gouverneurs,
députés, secrétaires, munitionnaires, évêques, diacres et tout le
reste; mais je ne vois jamais le moindre _item_ fourni par nos
colonies pour le remboursement de ces dépenses. Je vous ai dit
quel était le montant de notre armée dans le Canada; mais nous y
entretenons, en outre, tout un matériel de guerre, des
équipements, de l'artillerie, etc. Rien qu'en matériel, nous y
avons pour 650,000 liv. st. (Honte!) Ils ne contribuent pas même
à entretenir les amorces de leurs fusils! Mais ce n'est pas tout
encore: nous entretenons aussi leurs établissements
ecclésiastiques; j'en ai justement le détail sous la main.
L'évêque de Montréal nous coûte 1,000 liv. st.; l'archevêque de
Québec, 500 liv. st.; le recteur de Québec, pour son loyer, 90
liv. st. (honte!); pour le cimetière des presbytériens, 21 liv.
18 sch. 6 pence. L'évêque de la Nouvelle-Écosse, 2,000 liv.,
etc., etc. Voilà ce que nous coûtent, chaque année, les
établissements ecclésiastiques de l'Amérique du Nord. C'est nous
qui faisons les frais de la nourriture spirituelle des
catholiques, des épiscopaux et des presbytériens de nos colonies.
Ils ne peuvent ni être baptisés, ni se marier, ni se faire
enterrer à leurs frais. (Applaudissements.)
Je ne demande pas, certes, que nous établissions des
contributions sur nos colonies; car, comme Anglais, les colons
pourraient nous répondre, en se fondant sur notre Constitution,
qu'une contribution sans représentation n'est autre chose qu'un
vol. (Applaudissements.) Du reste, depuis notre essai malheureux
de taxer nos colonies d'Amérique et la rupture qui en a été la
suite, nous avons renoncé à ce système. Mais comment donc se
fait-il que nous n'en ayons pas moins continué à étendre les
limites de notre empire colonial? Comment se fait-il que nous
ayons consenti à augmenter par là même, d'année en année, la
somme de nos dépenses? Peut-on pousser plus loin la folie!--Les
colonies n'ont pas gagné plus que nous à ce système. Comparez le
Canada aux États-Unis, et vous aurez la preuve que les dépenses
énormes que nous avons supportées pour entretenir les forces
militaires de cette colonie, construire ses fortifications et ses
places, soutenir ses établissements ecclésiastiques, n'ont
contribué en rien à sa prospérité. J'ajoute que la situation
présente du Canada nous prouve aussi que, quels que soient les
bénéfices qu'une classe de sycophantes puisse réaliser en
trafiquant des places de nos établissements militaires, quels que
soient les avantages que les classes qui nous gouvernent retirent
de ce système, en y trouvant des moyens de patronage, et trop
souvent aussi,--dans les temps passés,--des moyens de corruption,
néanmoins, il n'est ni de l'intérêt des colons, ni de l'intérêt
du peuple de le maintenir. Je dis que ce système n'aurait jamais
dû être maintenu, et qu'il ne doit pas l'être davantage.
(Applaudissements prolongés.)
M. Cobden s'occupe ensuite de la colonie du Cap, qui a refusé de
recevoir les convicts de la métropole.--Les colons nous menacent
d'une résistance armée,--et ils ont raison;--mais est-on bien
fondé à prétendre que ces colons belliqueux ont besoin de 2,000 à
3,500 de nos meilleurs soldats pour se protéger contre les
sauvages? Ne sont-ils pas fort capables de se protéger eux-mêmes?
L'Australie aussi ne veut plus de nos convicts. En effet, de quel
droit répandrions-nous notre virus moral parmi les populations
des autres contrées? Nos colonies ne sont-elles pas bien fondées
à refuser de nous servir de bagnes? Mais si elles ne peuvent même
nous tenir lieu de prisons, pourquoi en ferions-nous les
frais?--M. Cobden s'élève encore contre la prise de possession
d'un rocher sur la côte de Bornéo. Nous avons voté, dit-il,
2,000 liv. st. pour le gouverneur de ce rocher, qui ne possédait
pas un seul habitant; c'est plus que ne coûte le gouverneur de la
Californie. Ce n'est pas tout. Notre rajah Brooke a fait une
battue sur les côtes de Bornéo, et il a massacré environ 1,500
indigènes sans défense (honte!), et c'est nous qui avons supporté
la honte et payé les frais de cette indigne guerre. Notre
gouverneur des îles Ioniennes nous a déconsidérés de même, auprès
de tous les peuples de l'Europe. Comme si nous n'avions pas assez
de nos colonies, nous nous sommes avisés encore de protéger un
roi des Mosquitos. Il paraît que le principal talent de ce
monarque, qui a été couronné à la Jamaïque,--toujours à nos
frais,--consiste à extraire une sorte d'insectes qui
s'introduisent sous la plante des pieds. C'est, en un mot, un
excellent pédicure. Cependant, c'est à l'occasion d'un monarque
de cette espèce, que nous sommes en train de nous quereller avec
les États-Unis; quoi de plus pitoyable?
Le système colonial a toujours été funeste au peuple anglais.
Nous nous sommes emparés de certains pays éloignés, dans l'idée
que nous trouverions profit à en accaparer le commerce, à
l'exclusion de tous les autres peuples. C'était absolument comme
si un individu de cette ville disait: «Je ne veux plus aller au
marché pour acheter mes légumes, mais je veux avoir un jardin à
moi pour cultiver moi-même des légumes.» Notre langage est le
même en ce qui concerne les colonies. Nous disons: Nous voulons
prendre exclusivement possession de cette île-ci ou de cette
île-là, et nous voulons accaparer son commerce, en restreignant
ses productions à notre propre usage. Comme s'il n'était pas
infiniment plus profitable pour un peuple d'avoir un marché
ouvert où tout le monde puisse venir! Les colonies se trouvent, à
cet égard, dans la même situation que nous. Comme nous, elles
auraient plus d'intérêt à jouir d'une entière liberté commerciale
qu'à vivre sous le régime des restrictions. J'espère donc que
vous pousserez unanimement le cri de _self-government_ pour les
colonies; j'espère que vous demanderez qu'il ne soit plus voté un
shilling dans ce pays pour les dépenses civiles et militaires des
colonies.
Si je vous ai longuement entretenus de cette question, c'est
qu'elle sera un des principaux thèmes des débats du Parlement
dans la prochaine session; c'est aussi que les destinées futures
de notre pays dépendent beaucoup de la manière dont elle sera
comprise par vous. Nous devons reconnaître le droit de nos
colonies à se gouverner elles-mêmes; et, en même temps, comme
elles sont en âge de réclamer les droits des adultes et de se
tirer d'affaire elles-mêmes, nous pouvons exiger qu'elles ne
recourent plus à leur vieux père, déjà suffisamment obéré, pour
couvrir les dépenses de leur ménage; cela ne saurait évidemment
devenir le sujet d'une querelle entre nous et nos colonies.--Si
quelques-uns, exploitant un vieux préjugé de notre nation,
m'accusent de vouloir démembrer cet empire par l'abandon de nos
colonies, je leur répondrai que je veux que les colonies
appartiennent aux Anglais qui les habitent. Est-ce là les
abandonner? Pourquoi en avons-nous pris possession, si ce n'est
pour que des Anglais pussent s'y établir? Et maintenant qu'ils
s'y trouvent établis, n'est-il pas essentiel à leur prospérité
qu'ils y jouissent des priviléges du self-government? On
m'objecte aussi que l'application de ma doctrine aurait pour
résultat d'affaiblir de plus en plus les liens qui unissent la
métropole et les colonies. Les liens politiques, oui, sans doute!
Mais si nous accordons de plein gré, cordialement, à nos colonies
le droit de se gouverner elles-mêmes, croyez-vous qu'elles ne se
rattacheront pas à nous par des liens moraux et commerciaux
beaucoup plus solides qu'aucun lien politique? Je veux donc que
la mère patrie renonce à toute suprématie politique sur ses
colonies, et qu'elle s'en tienne uniquement aux liens naturels
qu'une origine commune, des lois communes, une religion et une
littérature communes ont donnés à tous les membres de la race
anglo-saxonne disséminés sur la surface du globe.
(Applaudissements.)
N'oublions pas, non plus, que nous sommes des _free-traders_.
Nous avons adopté le principe de la liberté du commerce; et en
agissant ainsi, nous avons déclaré que nous aurions le monde
entier pour consommateur. Or, s'il y a quelque vérité dans les
principes de la liberté du commerce, que nous avons adoptés
comme vrais, il doit en résulter qu'au lieu de nous laisser
confinés dans le commerce, comparativement insignifiant, d'îles
ou de continents presque déserts, la liberté du commerce nous
donnera accès sur le marché du monde entier. En abandonnant le
monopole du commerce de nos colonies, nous ne ferons qu'échanger
un privilége misérable, contre le privilége du commerce avec le
monde entier. Que personne ne vienne donc dire qu'en abandonnant
ce monopole, l'Angleterre nuira à sa puissance ou à sa prospérité
futures! On m'objecte enfin que nos colonies servent d'exutoires
à notre population surabondante, et, qu'en les laissant, nous
fermerons ces exutoires utiles. À quoi je réponds que si nous
permettons à nos colonies de se gouverner elles-mêmes, elles
offriront plus de ressources à nos émigrants que si elles
continuent à être mal gouvernées par la métropole. D'ailleurs,
que se passe-t-il aujourd'hui? Beaucoup plus d'Anglais émigrent
chaque année aux États-Unis que dans toutes nos colonies réunies.
(Applaudissements.) Pourquoi? parce que, grâce à la liberté dont
jouissent les États-Unis, l'accroissement du capital y est tel,
qu'un plus grand nombre de travailleurs peuvent y trouver de bons
salaires que dans les pays que nous gouvernons. Accordez à nos
colonies une liberté et une indépendance semblables à celles dont
jouissent les États-Unis, accordez-leur l'élection de leurs
fonctionnaires et la faculté de pourvoir elles-mêmes à leurs
propres dépenses, accordez-leur ce stimulant; et elles
progresseront bientôt assez pour donner à votre émigration une
issue plus large et meilleure. Un autre avantage que je trouve
dans l'application du self-government à nos colonies, c'est
qu'elles ouvriront une carrière plus large à l'ambition des
classes supérieures. Les membres de ces classes se rendront aux
colonies lorsque le self-government fournira une carrière à leur
capacité de juges, d'administrateurs, etc., tandis que la
centralisation du bureau de Downing-street les décourage
aujourd'hui d'y aller. Ce n'est pas que je veuille jeter un blâme
spécial sur le colonial-office. Je crois que les colonies
seraient gouvernées plus mal encore par la Chambre des communes;
c'est le système que je blâme. Je conclus donc en vous suppliant
de demander pour nos colonies les bienfaits de l'émancipation
politique, et de refuser désormais de subvenir à leurs frais de
gouvernement. Qu'elles nomment elles-mêmes leurs gouverneurs,
leurs contrôleurs, leurs douaniers, leurs évêques et leurs
diacres, et qu'elles payent elles-mêmes les rentes de leurs
cimetières! (Applaudissements.) Cessons à tout jamais de nous
mêler de leurs affaires. Ne nous occupons plus de cette question
coloniale que pour la régler à la pleine et entière satisfaction
de nos concitoyens des colonies, en leur accordant tous les
droits politiques qu'ils pourront nous demander.
(Applaudissements prolongés.)