MONSIEUR,

«Veuillez exprimer à votre comité toute ma reconnaissance pour

l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'eût été

bien doux de m'y rendre, car, Monsieur, je le dis hautement, il ne

s'est rien accompli de plus grand dans ce monde, à mon avis, que cette

réforme que vous vous apprêtez à célébrer. J'éprouve l'admiration la

plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrés à ce banquet,

pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les Cobden, les

Thompson et tant d'autres qui ont réalisé le triomphe de la liberté

commerciale, ou plutôt, donné à cette grande cause une première et

décisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le plus de la grandeur

du but que vous avez poursuivi ou de la moralité des moyens que vous

avez mis en oeuvre. Mon esprit hésite quand il compare le bien direct

que vous avez fait au bien indirect que vous avez préparé; quand il

cherche à apprécier, d'un côté, la réforme même que vous avez opérée,

et de l'autre, l'art de poursuivre légalement et pacifiquement toutes

les réformes, art précieux dont vous avez donné la théorie et le

modèle.

Autant que qui que ce soit au monde, j'apprécie les bienfaits de la

liberté commerciale, et cependant je ne puis borner à ce point de vue

les espérances que l'humanité doit fonder sur le triomphe de votre

_agitation_.

Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans discuter et

consolider, chemin faisant, le droit de propriété. Et peut-être

l'Angleterre doit-elle à votre propagande de n'être pas, à l'heure

qu'il est infestée, comme le continent, de ces fausses doctrines

communistes qui ne sont, ainsi que le protectionnisme, que des

négations, sous formes diverses, du droit de propriété.

Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans éclairer d'une vive

lumière les légitimes attributions du gouvernement et les limites

naturelles de la loi. Or, une fois ces attributions comprises, ces

limites fixées, les gouvernés n'attendront plus des gouvernements

prospérité, bien-être, bonheur absolu; mais justice égale pour tous.

Dès lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple, ne

comprimant plus les énergies individuelles, ne dissipant plus la

richesse publique à mesure qu'elle se forme, seront eux-mêmes dégagés

de l'immense responsabilité que les espérances chimériques des peuples

font peser sur eux. On ne les culbutera pas à chaque déception

inévitable, et la principale cause des révolutions violentes sera

détruite.

Vous n'avez pu démontrer, au point de vue économique, la doctrine du

libre-échange sans ruiner à jamais dans les esprits ce triste et

funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre_.

Tant que cette odieuse maxime a été la foi du monde, il y avait

incompatibilité radicale entre la prospérité simultanée et la paix des

nations. Prouver l'harmonie des intérêts, c'était donc préparer la

voie à l'universelle fraternité.

Dans ses aspects plus immédiatement pratiques, je suis convaincu que

votre réforme commerciale n'est que le premier chaînon d'une longue

série de réformes plus précieuses encore. Peut-elle manquer, par

exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette situation

violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et par conséquent

pleine de dangers, où le régime protecteur l'avait entraînée? L'idée

d'accaparer les consommateurs vous avait conduits à poursuivre la

domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus douter que

votre système colonial ne soit sur le point de subir la plus heureuse

transformation. Je n'oserais prédire, bien que ce soit ma pensée, que

vous serez amenés, par la loi de votre intérêt, à vous séparer

volontairement de vos colonies; mais alors même que vous les

retiendrez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront

plus être raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour

personne.

Dès lors que deviendra ce célèbre argument en cercle vicieux: «Il faut

une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour avoir

une marine?» Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les frais

de ses nombreuses possessions, dans lesquelles il n'aura pas plus de

priviléges qu'il n'en a aux États-Unis. Vous diminuerez vos armées et

vos flottes; car il serait absurde, après avoir anéanti le danger, de

retenir les précautions onéreuses que ce danger seul pouvait

justifier. Il y a encore là un double et solide gage pour la paix du

monde.

Je m'arrête, ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je

voulais y signaler tous les fruits dont le libre échange est le germe.

Convaincu de la fécondité de cette grande cause, j'aurais voulu y

travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences ne

sont plus vives; nulle part les coeurs ne sont plus embrasés de

l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection

idéale. La France se fût passionnée pour la grandeur, la moralité, la

simplicité, la vérité du libre-échange. Il ne s'agissait que de

vaincre un préjugé purement économique, d'établir pour ainsi dire un

compte commercial, et de prouver que l'échange, loin de nuire au

_travail national_, s'étend toujours tant qu'il fait du bien, et

s'arrête, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand il

commencerait à faire du mal; d'où il suit qu'il n'a pas besoin

d'obstacles artificiels et législatifs. L'occasion était belle,--au

milieu du choc des doctrines qui se sont heurtées dans ce pays,--pour

y élever le drapeau de la liberté. Il eût certainement rallié à lui

toutes les espérances et toutes les convictions. C'est dans ce moment

qu'il a plu à la Providence, dont je ne bénis pas moins les décrets,

de me retirer ce qu'elle m'avait accordé de force et de santé; ce sera

donc à un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rêvée, et puisse-t-il

se lever bientôt!

C'est ce motif de santé, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui me

forcent à m'abstenir de paraître à la démocratique solennité à

laquelle vous me conviez. Je le regrette profondément, c'eût été un

bel épisode de ma vie et un précieux souvenir pour le reste de mes

jours. Veuillez faire agréer mes excuses au comité et permettez-moi,

en terminant, de m'associer de coeur à votre fête par ce toast:

À la liberté commerciale des peuples! à la libre circulation des

hommes, des choses et des idées! au libre-échange universel et à

toutes ses conséquences économiques, politiques et morales!

_Je suis, Monsieur, votre très-dévoué_,

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 95 / 106 题