Le triomphe que Bastiat prédisait aux ligueurs, dans les pages qui
précèdent, ne se fit pas longtemps attendre; mais tout ne fut pas
consommé, pour lui, le jour où il vit les lois-céréales abolies et la
Ligue dissoute. Du principe qui venait enfin de prévaloir dans la
législation anglaise devaient découler bien d'autres légitimes
conséquences. Et si dorénavant les souscriptions, les prédications,
les immenses meetings devenaient des armes inutiles, s'il n'était plus
besoin de la force du nombre, c'est que la puissance morale du
principe allait agir d'elle-même, c'est que les chefs de la Ligue
siégeant au Parlement ne manqueraient pas d'y réclamer le complément
naturel de leur victoire. Ces chefs avaient donc encore une tâche, une
grande tâche, à remplir. Bastiat les suivait de l'oeil et du coeur au
milieu de leur efforts, et, pour lui, là où se signalaient Cobden et
Bright, là était la Ligue. En se plaçant à ce point de vue, il avait
projeté, sous le titre de _Seconde Campagne de la Ligue anglaise_, un
écrit qu'il n'eut pas le temps de composer. Divers matériaux destinés
à cette oeuvre sont dans nos mains et méritent de passer sous les yeux
du public. Qu'il nous soit cependant permis, avant de donner ces
fragments sur _une seconde Campagne de la Ligue_, d'exposer en peu de
mots comment se termina _la première_[60].
[Note 60: Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellent
ouvrage de M. Archibald Prentice: _History of the Anti-corn-law
League_.]
En 1845, l'opinion publique se prononçait de plus en plus contre les
lois-céréales. Elle se manifestait sur tous les points du Royaume-Uni
par la fréquentation plus empressée des meetings de la Ligue et le
progrès des souscriptions pécuniaires. Pendant que la confiance et le
zèle des ligueurs recevaient cet encouragement, l'esprit de conduite
et la résolution abandonnaient leurs adversaires. Quant aux hommes
politiques, ceux qui possédaient le pouvoir comme ceux qui aspiraient
à le posséder, ceux qu'auraient dû retenir des engagements électoraux
comme ceux qui n'étaient retenus que par leur penchant pour les moyens
termes, sir Robert Peel comme lord John Russell se rapprochaient peu à
peu des conclusions de la Ligue. Tout cela devenait manifeste pour les
protectionnistes intelligents. Ils voyaient leur cause abandonnée par
l'homme même sur l'habileté duquel ils avaient placé leur dernière
espérance. De là leur colère et l'amertume de leur langage.--Ce fut
dans la séance du 17 mars, à la Chambre des communes, que M. d'Israëli
termina un discours plein de sarcasmes contre le premier ministre par
cette véhémente apostrophe: «Pour mon compte, si nous devons subir le
libre-échange, je préférerais, parce que j'honore le talent, qu'une
telle mesure fût proposée par le représentant de Stockport (M.
Cobden), au lieu de l'être par une habileté parlementaire qui s'est
fait un jeu de la confiance généreuse d'un grand parti et d'un grand
peuple. Oui, advienne que pourra! Dissolvez, si cela vous plaît, le
Parlement que vous avez trahi, appelez-en au peuple, qui, je l'espère,
ne croit plus en vous; il me reste au moins cette satisfaction de
déclarer publiquement ici, qu'à mes yeux le cabinet conservateur n'est
que l'hypocrisie organisée.»--Deux jours après s'engagea une mesquine
discussion sur la graisse et le lard, articles dont le gouvernement
proposait d'affranchir l'importation de toute taxe. Il se trouva des
orateurs qui combattirent la mesure, au nom de l'intérêt agricole, que
menacerait, disaient-ils, l'invasion du beurre étranger; et pour les
rassurer, un membre de l'administration exposa que le beurre étranger
ne serait admis en franchise que mélangé avec une certaine quantité de
goudron, c'est-à-dire rendu impropre à la nourriture de l'homme.--Le
spirituel colonel Thompson, qui parcourait alors l'Écosse, dit à ce
sujet dans une réunion de libres-échangistes écossais: «Vous avez
fondé de nombreuses écoles pour l'enfance, dans le voisinage de vos
manufactures; mais dans les livres élémentaires, que vous mettez aux
mains des élèves, j'aperçois une omission et vous engage à la réparer.
Il faut qu'à la question,--_À quoi sert le gouvernement?_--ces enfants
sachent répondre:--_À mettre du goudron dans notre beurre_.»
Le 10 juin, l'honorable M. Villiers renouvela sa proposition
annuelle[61], proposition toujours rejetée par la Chambre et toujours
reproduite, dans les délais du règlement, par son habile et courageux
auteur. Elle eut le même sort que par le passé. Combattue par le
ministère, elle fut repoussée. Mais dans cet insuccès même on pouvait
trouver un point de vue rassurant. Les adversaires faiblissaient; et
comme le dit avec beaucoup de justesse lord Howich, dans le cours du
débat, s'il se fût agi d'une abolition _graduelle_, la proposition de
M. Villiers n'eût pas pu être mieux appuyée que par le discours
prononcé par sir Robert Peel à l'effet d'écarter l'abolition
_immédiate_.
[Note 61: Voir p. 384 à 387.]
Aussitôt les journaux protectionnistes jetèrent ce cri d'alarme: Voilà
le gouvernement qui admet explicitement les principes du libre-échange
et n'oppose plus à leur application que l'inopportunité!
Cette question devait encore appeler l'attention de la Chambre, dans
la séance finale du 5 août, qui fut, comme de coutume, consacrée à la
revue rétrospective des actes du Parlement pendant la session. Pour
lord John Russell ce fut une occasion nouvelle de démontrer que les
ministres actuels étaient arrivés au pouvoir en déguisant leurs
véritables opinions, notamment à l'égard des lois-céréales. Et comme,
à cette époque, la saison devenue pluvieuse faisait naître des
inquiétudes sur la récolte, l'orateur en prit texte pour accuser le
ministère d'ajouter, en matière de subsistances, à une incertitude
naturelle une incertitude artificielle, qui doublait l'ardeur des
spéculations hasardeuses, au grand détriment du pays. Il rappela qu'un
membre connu par son dévouement ministériel avait déclaré
publiquement, depuis peu de jours, que la loi-céréale n'aurait
probablement plus que deux ans de durée. S'il en est ainsi,
ajouta-t-il, si cette loi doit être abolie, pourquoi nous laisse-t-on
dans une incertitude pleine de périls et de malheurs?--À cela sir
James Graham répliqua seulement par un argument _ad hominem_. «Est-ce
que le noble lord, qui était au pouvoir en 1839, dans des
circonstances bien autrement alarmantes pour le bien-être du pays, se
crut obligé de proposer comme un remède à cette triste situation
l'abolition des lois-céréales? Non, il ne fit rien de semblable ni en
1839, ni en 1840, ni en 1841.»--L'argument était sans force contre les
libres-échangistes. Ceux-ci, par l'organe de MM. Villiers et Gibson,
renouvelèrent les protestations les plus chaleureuses contre l'inique
monopole des landlords.--Bientôt il fut reconnu que ce monopole avait
rencontré un ennemi des plus redoutables dans le caprice des saisons.
À la suite d'un été pluvieux, il fut constaté de la manière la plus
certaine, vers le milieu d'octobre, que la récolte en blé était
insuffisante en quantité comme en qualité, et que la récolte en pommes
de terre était presque entièrement perdue. Alors un cri en faveur de
la libre entrée des grains étrangers s'éleva dans toute l'Angleterre,
cri devant lequel les protectionnistes les moins endurcis commencèrent
à lâcher pied, tandis qu'il doubla l'énergie des ligueurs. Dans un
meeting tenu le 28 octobre à Manchester, l'un des orateurs, M. Henry
Ashworth, de Turton, prononça ces paroles: «Je vois autour de moi nos
dignes chefs, sur le front desquels la lutte des sept dernières
années a imprimé des rides; mais je suis sûr qu'ils sont prêts tous à
mettre au service de notre cause, s'il en est besoin, sept autres
années de labeur et à dépenser en outre un quart de million[62].»
[Note 62: Un quart de million sterling, plus de six millions de
francs.]
De tout côté, cependant, on signalait au ministère la nécessité de
prendre des mesures décisives contre la disette. Il y avait émulation
entre les conseils municipaux, les corporations et les chambres de
commerce pour l'assaillir, à cet effet, de pétitions, de mémoires, de
remontrances. Au milieu de cette excitation, une lettre adressée
d'Édimbourg, le 22 novembre, par lord John Russell, aux électeurs de
Londres, fut publiée. «J'avoue, disait le noble lord, que, dans
l'espace de vingt ans, mes opinions sur la loi-céréale se sont
grandement modifiées... _le moment de s'occuper d'un droit fixe est
passé_. Proposer maintenant, comme solution, une taxe sur le blé, si
faible qu'elle fût, sans une clause d'abolition complète et prochaine,
ne ferait que prolonger un débat qui a produit déjà trop d'animosité
et de mécontentement...» Le 24 septembre, lord Morpeth, autre membre
de l'ancien cabinet Whig, exprima aussi par écrit sa conviction que
l'heure du rappel définitif de la loi-céréale avait sonné.--Voilà les
Whigs ralliés au programme de la Ligue: Que va faire Peel? ira-t-il
jusqu'à y donner de même son adhésion? Cette question faisait le fond
de toutes les conversations politiques, lorsque le _Times_, journal
ordinairement bien informé, annonça, dans son numéro du 4 décembre,
que l'intention du gouvernement était d'abolir la loi-céréale et, à
cet effet, de convoquer en janvier les deux Chambres. Mais un autre
journal, en relations connues avec certains membres du cabinet, le
_Standard_, démentit aussitôt la nouvelle donnée par le _Times_, en la
qualifiant d'_atroce invention_. La vérité fut bientôt révélée par la
démission collective des ministres, dont les uns accédaient à la
grande mesure _du rappel_, tandis que les autres ne s'y résignaient
pas ou du moins ne voulaient pas en être les instruments[63]. Lord
John Russell, qui se trouvait alors à Édimbourg, mandé en toute hâte
par la reine, échoua dans la tentative de créer un nouveau cabinet; en
sorte que le jour même où sir Robert Peel se présentait devant la
reine, pour prendre congé d'elle et remettre son portefeuille aux
mains d'un successeur, il reçut au contraire la mission de
reconstituer un ministère, mission qu'il put remplir sans difficulté.
Excepté lord Stanley, qui se retira, et lord Wharncliffe qui mourut
subitement, le cabinet nouveau conservait tous les membres de
l'ancien.
[Note 63: En se reportant à cette phase des progrès de la Ligue, à
l'ascendant qu'elle parvint à exercer sur les hommes politiques de
tous les partis, il est impossible de ne pas reconnaître combien
Bastiat, qui la voyait personnifiée dans son principal chef, était
fondé à porter, quatre ans plus tard, le jugement suivant:
«Que dirai-je du libre-échange, dont le triomphe est dû à Cobden, non
à Robert Peel; car l'apôtre aurait toujours fait surgir un homme
d'État, _tandis que l'homme_ d'État ne pouvait se passer de l'apôtre?»
(Tom. VI, chap. XIV.)]
La situation ne porta nullement les libres-échangistes à se relâcher
de leur vigilance et de leur activité. Un grand meeting eut lieu le 23
décembre à Manchester, auquel se rendirent toutes les notabilités
manufacturières des environs. Il y fut résolu à l'unanimité de réunir
une somme de 250,000 livres sterling pour subvenir aux dépenses
futures de la Ligue. Immédiatement ouverte, la souscription atteignit
en peu d'instants le chiffre de 60 mille livres (1 million 500 mille
francs). Cette manifestation frappante du zèle des ligueurs leur gagna
de nouveaux adhérents et consterna leurs adversaires. Au bout d'un
mois, la souscription s'élevait déjà à 150 mille livres.
Ce fut le 19 janvier 1846 que s'ouvrit le Parlement. Dans le débat sur
l'_adresse_, sir Robert Peel fit une déclaration de principes, qu'un
libre-échangiste n'eût pas désavouée, et termina son discours par une
allusion à sa position personnelle vis-à-vis des torys. Je n'entends
pas, dit-il, que dans mes mains le pouvoir soit réduit en servage.
Huit jours après, il exposa son plan qui, à l'égard de l'importation
des grains, se résumait ainsi:
Échelle mobile très-réduite pendant trois années encore;
Suppression de tout droit, à partir du 1er février 1849.
Le délai de trois ans était un mécompte pour la Ligue. Aussi dès le
surlendemain, c'est-à-dire le 29 janvier, son conseil d'administration
se réunit à Manchester et prit la résolution de provoquer, par toutes
les voies constitutionnelles, la suppression _immédiate_ de toute taxe
sur les aliments provenant de l'étranger. Aucune crainte d'embarrasser
sir Robert Peel ne pouvait arrêter les ligueurs; et d'ailleurs, en
présence de l'opposition furieuse des conservateurs-bornés, il était
vraisemblable qu'une opposition en sens contraire lui servirait plutôt
de point d'appui. La discussion sur l'ensemble des mesures qu'il
proposait s'ouvrit le lundi 9 février. Sauf de courtes interruptions,
elle occupa, sans arriver à son terme, toutes les séances de la
chambre pendant cette semaine. Le lundi suivant, à 10 heures du soir,
le premier ministre prit la parole. Tour à tour logicien serré,
orateur entraînant, administrateur habile, on eût dit qu'affranchi
d'un joug longtemps détesté, son talent se manifestait pour la
première fois dans toute sa plénitude. Il termina son discours, qui
dura près de trois heures, par cet appel aux sentiments de justice et
d'humanité de la Chambre:
«Les hivers de 1841 et 42 ne s'effaceront jamais de ma mémoire, et la
tâche qu'ils nous donnèrent doit être présente à vos souvenirs. Alors,
dans toutes les occasions où la reine assemblait le Parlement, on y
entendait l'expression d'une sympathie profonde pour les privations et
les souffrances de nos concitoyens, d'une vive admiration pour leur
patience et leur courage. Ces temps malheureux peuvent revenir. Aux
années d'abondance peuvent succéder les années de disette... J'adjure
tous ceux qui m'écoutent d'interroger leur coeur, d'y chercher une
réponse à la question que je vais leur poser. Si ces calamités nous
assaillent encore, si nous avons à exprimer de nouveau notre
sollicitude pour le malheur, à répéter nos exhortations à la patience
et à la fermeté, ne puiserons-nous pas une grande force dans la
conviction que nous avons repoussé, dès aujourd'hui, la responsabilité
si lourde de réglementer l'alimentation de nos semblables? Est-ce que
nos paroles de sympathie ne paraîtront pas plus sincères? est-ce que
nos encouragements à la résignation ne seront pas plus efficaces, si
nous pouvons ajouter, avec orgueil, qu'en un temps d'abondance
relative, sans y être contraints par la nécessité, sans attendre les
clameurs de la foule, nous avons su prévoir les époques difficiles et
écarter tout obstacle à la libre circulation des dons du Créateur? Ne
sera-ce pas pour nous une précieuse et durable consolation que de
pouvoir dire au peuple: Les maux que vous endurez sont les châtiments
d'une Providence bienfaisante et sage qui nous les inflige à bon
escient, peut-être pour nous rappeler au sentiment de notre
dépendance, abattre notre orgueil, nous convaincre de notre néant; il
faut les subir sans murmure contre la main qui les dispense, car ils
ne sont aggravés par aucun pouvoir terrestre, par aucune loi de
restriction sur la nourriture de l'homme!»
Dans la séance du lendemain, on lui prodiguait l'accusation de
trahison, de manque de foi, de fourberie et de lâcheté. Alors M.
Bright se lève mû par un sentiment généreux et prend la défense de son
ancien adversaire. «J'ai suivi du regard le très-honorable baronnet,
dit-il, lorsque la nuit dernière il regagnait sa demeure, et j'avoue
que je lui enviais la noble satisfaction qui devait remplir son coeur,
après le discours qu'il venait de prononcer, discours, j'ose le dire,
le plus éloquent, le plus admirable qui, de mémoire d'homme, ait
retenti dans cette enceinte.» En poursuivant, il apostropha en ces
termes ceux qui déversaient le blâme et l'injure sur le ministre,
après avoir été ses partisans déclarés. «Quand le très-honorable
baronnet se démit récemment de ses fonctions, il cessa d'être _votre_
ministre, sachez-le bien; et quand il reprit le portefeuille, ce fut
en qualité de ministre du souverain, de ministre du peuple,--non de
ministre d'une coterie, pour servir d'instrument docile à son
égoïsme.» À ce témoignage inattendu de bienveillance pour lui, les
membres qui siégeaient près de sir Robert Peel, virent des larmes
mouiller sa paupière.
La discussion générale durait encore le vendredi suivant. Dans cette
nuit du vendredi au samedi, M. Cobden battit en brèche avec grande
vigueur un argument spécial, au moyen duquel les protectionnistes
s'efforçaient de renvoyer la décision à une autre législature. À trois
heures et demie du matin, on mit aux voix la question de savoir si la
proposition ministérielle serait examinée et discutée dans ses
détails. 337 membres votèrent pour l'affirmative et 240 contre. Si
favorable que fût ce vote, il n'assurait pas l'adoption complète du
plan soumis au débat. Une scission pouvait se produire dans une
majorité improvisée, dont les éléments étaient fort hétérogènes; et la
minorité ne manquait pas de chances pour obtenir que la taxe proposée,
tout en conservant le caractère mobile et temporaire, fût plus élevée
et plus durable que ne le voulaient les ministres. L'événement ne
confirma pas ces conjectures. En vain les protectionnistes disputèrent
le terrain et employèrent tous les moyens de prolonger la lutte; le 27
mars, la seconde lecture du bill fut adoptée par une majorité de 88
membres, et la troisième lecture, le 16 mai, par une majorité de 98
(327 contre 229).
Dans la Chambre des lords, le bill rencontra moins d'obstacles et de
lenteurs qu'on ne s'y attendait. Le 26 mai, il devint définitivement
loi de l'État.
Peu après sir Robert Peel rentrait dans la vie privée. Au moment de
quitter le pouvoir, dans un dernier discours parlementaire, il dit, au
sujet des grandes mesures qu'il avait inaugurées:
«Le mérite de ces mesures, je le déclare à l'égard des honorables
membres de l'opposition comme à l'égard de nous-mêmes, ce mérite
n'appartient exclusivement à aucun parti. Il s'est produit entre les
partis une fusion qui, aidée de l'influence du gouvernement, a
déterminé le succès définitif. Mais le nom qui doit être et sera
certainement associé à ces mesures, c'est celui d'un homme, mû par le
motif le plus désintéressé et le plus pur, qui, dans son infatigable
énergie, en faisant appel à la raison publique, a démontré leur
nécessité avec une éloquence d'autant plus admirable qu'elle était
simple et sans apprêt; c'est le nom de RICHARD COBDEN. Maintenant,
monsieur le Président, je termine ce discours, qu'il était de mon
devoir d'adresser à la Chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle
me témoigne pendant que j'accomplis le dernier acte de ma carrière
politique. Dans quelques instants cette faveur que j'ai conservée cinq
années se reportera sur un autre; j'énonce le fait sans m'en affliger
ni m'en plaindre, plus vivement ému au souvenir de l'appui et de la
confiance qui m'ont été prodigués qu'à celui des difficultés récemment
semées sur ma voie. Je quitte le pouvoir, après avoir attiré sur moi,
je le crains, l'improbation d'un assez grand nombre d'hommes qui, au
point de vue de la chose publique, regrettent profondément la rupture
des liens de parti, regrettent profondément cette rupture non par des
motifs personnels, mais dans la ferme conviction que la fidélité aux
engagements de parti, que l'existence d'un grand parti politique est
un des plus puissants rouages du gouvernement. Je me retire, en butte
aux censures sévères d'autres hommes qui, sans obéir à une inspiration
égoïste, adhèrent au principe de la protection et en considèrent le
maintien comme essentiel au bien-être et aux intérêts du pays. Quant à
ceux qui défendent la protection par des motifs moins respectables et
uniquement parce qu'elle sert leur intérêt privé, quant à ces
partisans du monopole, leur exécration est à jamais acquise à mon nom;
mais IL SE PEUT QUE CE NOM SOIT PLUS D'UNE FOIS PRONONCÉ AVEC
BIENVEILLANCE SOUS L'HUMBLE TOIT DES OUVRIERS, DE CEUX QUI GAGNENT
CHAQUE JOUR LEUR VIE À LA SUEUR DE LEUR FRONT, EUX QUI AURONT
DÉSORMAIS, POUR RÉPARER LEURS FORCES ÉPUISÉES, LE PAIN EN ABONDANCE ET
SANS PAYER DE TAXE,--PAIN D'AUTANT MEILLEUR QU'IL NE S'Y MÊLERA PLUS,
COMME UN LEVAIN AMER, LE RESSENTIMENT CONTRE UNE INJUSTICE.»
Ces dernières paroles, expression d'un sentiment touchant, ont été
gravées, après la mort de sir R. Peel, sur le piédestal d'une des
statues élevées à sa mémoire. Si le passant qui les lit donne à
l'homme d'État un souvenir reconnaissant, sans doute il sentira dans
son coeur une sympathie encore plus vive pour les généreux citoyens
dont le dévouement et la persévérance ont doté leur pays de la liberté
commerciale.
Le 22 juillet, au sein du Conseil exécutif de la Ligue, réuni à
Manchester, les résolutions suivantes furent adoptées: 1º Suspension
des opérations de la Ligue; 2º exemption pour les souscripteurs au
fonds de 250,000 livres de tout versement au delà d'un à-compte de 20
pour 100; 3º attribution aux membres du Conseil exécutif, si le
protectionnisme renouvelait quelques tentatives hostiles, de pleins
pouvoirs pour réorganiser l'agitation qu'ils avaient conduite avec
tant de zèle et d'habileté.--Le cas prévu par cette dernière
résolution parut se réaliser six ans plus tard, à l'avénement du
ministère Derby-d'Israëli; et l'on vit aussitôt la Ligue sur pied,
jusqu'à ce qu'il fût constaté qu'il y avait eu fausse alerte.
Dans cette même séance du 22 juillet 1846, d'autres motions furent
faites qui obtinrent l'assentiment unanime. M. Wilson, président, et
les autres principaux membres du Conseil exécutif, MM. Archibald
Prentice, S. Lees, W. Rawson, T. Woolley, W. Bickham, W. Evans et
Henry Rawson, furent priés d'accepter un témoignage de gratitude pour
les travaux incessants et gratuits dont ils s'étaient acquittés. On
offrit à M. Wilson une somme de 10,000 livres st. (250,000 fr.
environ), et à chacun de ses collègues précités un service à thé, en
argent, du poids de 240 onces.
Un autre témoignage de gratitude suivit de près la clôture
des opérations de la Ligue. Par un mouvement spontané, les
libres-échangistes anglais se réunirent pour faire présent à leur
chef reconnu, M. Cobden, d'une somme de 75,000 livres, et à son ami,
son digne auxiliaire, M. Bright, d'une magnifique bibliothèque. Mais
pour de tels hommes la plus précieuse des récompenses est la
conviction d'avoir servi la cause de l'humanité.
Quand on connaît le but des ligueurs et les moyens employés pour
l'atteindre, on ne saurait hésiter à voir, dans l'oeuvre qu'ils ont
accomplie, une des plus belles manifestations du progrès social dont
puisse s'honorer notre siècle. Puisse cette oeuvre, appréciée à sa
juste valeur, leur assurer la reconnaissance de toutes les nations et
particulièrement celle de la France, où leur exemple a suscité
Bastiat!
(_Note de l'éditeur._)