SUR LA LOI DES CÉRÉALES,

DEVANT LE COMITÉ DE LA CHAMBRE DES COMMUNES CHARGÉ DE PRÉPARER LE

PROJET RELATIF AUX DROITS D'IMPORTATION POUR 1839.

«Je trouve que M. Deacon Hume, cet homme éminent dont

tous déplorons tous la perte, établit que la

consommation de ce pays est d'un quartes de froment par

personne.»

Sir ROBERT PEEL (séance du 9 février 1842).

LE PRÉSIDENT: Pendant combien d'années avez-vous occupé des

fonctions à la douane et au bureau du commerce?--J'ai demeuré

trente-huit ans dans la douane et ensuite onze ans au bureau du

commerce.

Vous vous êtes retiré l'année dernière?--Il n'y a que quelques

mois.

M. VILLIERS: Qu'entendez-vous par le principe de la _protection_?

est-ce de soutenir un intérêt existant qui ne saurait se soutenir

de lui-même?--Oui; elle ne peut servir de rien qu'à des

industries qui sont naturellement en perte.

Et ces industries peuvent-elles se soutenir si la communauté peut

se pourvoir ailleurs à meilleur marché?--Non, certainement, si la

protection leur était nécessaire.

La protection est donc toujours à la charge du

consommateur?--Cela est manifeste.

Avez-vous toujours pensé ainsi?--J'ai toujours cru que

l'augmentation du prix, conséquence de la protection, équivalait

à une taxe. Si la loi me force à payer 1 sh. 6 d. une chose que

sans elle j'aurais eue pour 1 sh., je regarde ces 6 d. comme une

taxe, et je la paie à regret, parce qu'elle n'entre pas au trésor

public, et que dès lors je n'ai pas ma part dans l'emploi que le

Trésor en aurait fait. Il me faudra lui payer une seconde taxe.

LE PRÉSIDENT: Ainsi, vous pensez que tout droit protecteur opère

comme une taxe sur la communauté?--Oui, très-décidément.

M. VILLIERS: Pensez-vous qu'il imprime aussi une fausse direction

au travail et aux capitaux?--Oui, il les attire dans une

industrie par un appui factice, qui à la fin peut être trompeur.

Je me suis souvent étonné que des hommes d'État aient osé assumer

sur eux la responsabilité d'une telle politique.

LE PRÉSIDENT: Les droits protecteurs et les monopoles

soumettent-ils les industries privilégiées à des

fluctuations?--Je pense qu'une industrie qui est arrachée par la

protection à son cours naturel est plus exposée qu'une autre à de

grandes fluctuations.

M. TUFNELL: Ainsi, vous croyez que, dans aucune circonstance, il

n'est au pouvoir des droits protecteurs de conférer à la

communauté un avantage général et permanent?--Je ne le crois pas;

s'ils opèrent en faveur de l'industrie qu'on veut favoriser, ils

pèsent toujours sur la communauté; cette industrie reste en face

du danger de ne pouvoir se soutenir par sa propre force, et la

protection peut un jour être impuissante à la maintenir. La

question est de savoir si l'on veut servir la nation ou un

intérêt individuel.

M. VILLIERS: Avez-vous reconnu par expérience qu'une protection

sert de prétexte pour en établir d'autres?--Je crois que cela a

toujours été l'argument des propriétaires fonciers. Ils ont, dans

un grand nombre d'occasions, considéré la protection accordée aux

manufactures comme une raison d'en accorder aux produits du

sol.....

Plusieurs intérêts ne se font-ils pas un argument, pour réclamer

la protection, de ce que la pesanteur des taxes et la cherté des

moyens d'existence les empêchent de soutenir la concurrence

étrangère?--J'ai entendu faire ce raisonnement; et non-seulement

je le regarde comme mal fondé, mais je crois, de plus, que la

vérité est dans la proposition contraire. Un peuple chargé

d'impôts ne peut suffire à donner des protections; un individu

obligé à de grandes dépenses ne saurait faire des largesses.

Ne devons-nous pas conclure de là qu'il faut maintenir la

protection à chaque industrie ou la retirer à toutes?--Oui, je

pense que la considération des taxes entraîne une protection

universelle, jusqu'à ce qu'en voulant affranchir tout le monde de

la taxe, on finit par n'en affranchir personne.

LE PRÉSIDENT: Avez-vous connaissance que les pays étrangers, en

s'imposant des droits d'entrée, ont été entraînés par l'exemple

de l'Angleterre?--Je crois que notre système a fortement

impressionné tous les étrangers; ils s'imaginent que nous nous

sommes élevés à notre état présent de prospérité par le régime de

la protection, et qu'il leur suffit d'adopter ce régime pour

progresser comme nous.

Lorsque vous parlez de donner l'exemple à l'Europe, pensez-vous

que, si l'Angleterre retirait toute protection aux étoffes de

coton et autres objets manufacturés, cela pourrait conduire les

autres peuples à adopter un système plus libéral, et, par

conséquent, à recevoir une plus grande proportion de produits

fabriqués anglais?--Je crois que très-probablement cet effet

serait obtenu, même par cet abandon partiel, de notre part, du

régime protecteur; mais j'ai la conviction la plus forte que si

nous l'abandonnions en entier, il serait impossible aux autres

nations de le maintenir chez elles.

Voulez-vous dire que nous devions abandonner la protection sans

que l'étranger en fasse autant?--Très-certainement, et sans même

le lui demander. J'ai la plus entière confiance que, si nous

renversions le régime protecteur, chacun des autres pays voudrait

être le premier, ou du moins ne pas être le dernier, à venir

profiter des avantages du commerce que nous leur aurions ouvert.

M. VILLIERS: Regardez-vous les représailles comme un dommage

ajouté à celui que nous font les restrictions adoptées par les

étrangers?--Je les ai toujours considérées ainsi. Je répugne à

tous traités en cette matière; je voudrais acheter ce dont j'ai

besoin, et laisser aux autres le soin d'apprécier la valeur de

notre clientèle.

LE PRÉSIDENT: Ainsi, vous voudriez appliquer ce principe à

l'ensemble des relations commerciales de ce pays?--Oui, d'une

manière absolue; je voudrais que nos lois fussent faites en

considération de nos intérêts, qui sont certainement de laisser

la plus grande liberté à l'introduction des marchandises

étrangères, abandonnant aux autres le soin de profiter ou de ne

pas profiter de cet avantage, selon qu'ils le jugeraient

convenable. Il ne peut pas y avoir de doute que si nous retirions

une quantité notable de marchandises d'un pays qui protégerait

ses fabriques, les producteurs de ces marchandises éprouveraient

bientôt la difficulté d'en opérer les retours; et, au lieu de

solliciter nous-mêmes ces gouvernements d'admettre nos produits,

nos avocats, pour cette admission, seraient dans leur propre

pays. Il surgirait là des industries qui donneraient lieu, chez

nous, à des exportations.

M. CHAPMAN: Êtes-vous d'opinion que l'Angleterre prospérerait

davantage en l'absence de traités de commerce avec les autres

nations?--Je crois que nous établirions mieux notre commerce par

nous-mêmes, sans nous efforcer de faire avec d'autres pays des

arrangements particuliers. Nous leur faisons des propositions

qu'ils n'acceptent pas; après cela, nous éprouvons de la

répugnance à faire ce par quoi nous aurions dû commencer. Je me

fonde sur ce principe qu'il est impossible que nous importions

trop; que nous devons nous tenir pour assurés que l'exportation

s'ensuivra d'une manière ou de l'autre; et que la production des

articles ainsi exportés ouvrira un emploi infiniment plus

avantageux au travail national que celle qui aura succombé à la

concurrence.

LE PRÉSIDENT: Pensez-vous que les principes que vous venez

d'exposer sont également applicables aux articles de

_subsistances_ dont la plupart sont exclus de notre marché?--Si

j'étais forcé de choisir, la nourriture est la dernière chose sur

laquelle je voudrais mettre des droits protecteurs.

C'est donc la première chose que vous voudriez soustraire à la

protection?--Oui, il est évident que ce pays a besoin d'un grand

supplément de produits agricoles qu'il ne faut pas mesurer par la

quantité des céréales importées, puisque nous importons, en

outre, et sur une grande échelle, d'autres produits agricoles qui

peuvent croître sur notre sol; cela prouve que notre puissance

d'approvisionner le pays est restreinte, que nos besoins

dépassent notre production; et, dans ces circonstances, exclure

les approvisionnements, c'est infliger à la nation des privations

cruelles.

Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe

directe sur la communauté en élevant le prix des objets de

consommation?--Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que

me coûte un objet que de la manière suivante: Une portion est le

prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que

ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu

d'entrer dans le revenu public.....

Vous avez souvent entendu établir que le peuple d'Angleterre,

plus surchargé d'impôts que tout autre, ne pourrait soutenir la

concurrence, en ce qui concerne le prix de la nourriture, si les

droits protecteurs étaient abolis?--J'ai entendu faire cet

argument; et il m'a toujours étonné, car il me semble que c'est

précisément parce que le revenu public nous impose de lourdes

taxes que nous ne devrions pas nous taxer encore les uns les

autres.

Vous pensez que c'est là une déception?--La plus grande déception

qu'on puisse concevoir, c'est l'antipode même d'une proposition

vraie.

(Le reste de cette enquête roule sur des effets particuliers de la

loi des céréales et a moins d'intérêt pour un lecteur français. Je me

bornerai à en extraire encore quelques passages d'une portée plus

générale.)

Vous considérez qu'il importe peu au consommateur de surpayer sa

nourriture sous forme d'une taxe pour le Trésor ou sous forme

d'une taxe de protection?--La cause de l'élévation de prix ne

change rien à l'effet. Je suppose qu'au lieu de protéger la terre

par un droit sur les grains étrangers, le pays fût libre de se

pourvoir au meilleur marché et qu'une contribution fût imposée

dans le but spécial de favoriser la terre. L'injustice serait

trop palpable; on ne s'y soumettrait pas. Je conçois pourtant que

l'effet du régime actuel est absolument le même pour le

consommateur; et s'il y a quelque chose à dire, la prime vaudrait

mieux, serait plus économique que la protection actuelle, parce

qu'elle laisserait au commerce sa liberté.

En supposant qu'une taxe fût imposée sur le grain au moment de la

mouture, elle pèserait sur tout le monde; ne pensez-vous pas

qu'elle donnerait un revenu considérable?--Elle donnerait selon

le taux.

Le peuple en souffrirait-il moins que des droits protecteurs

actuels?--Elle serait moins nuisible.

Un grand revenu pourrait-il être levé par ce moyen?--Oui, sans

que le peuple payât le pain plus cher qu'aujourd'hui.

Quoi! le Trésor pourrait gagner un revenu, et le peuple avoir du

pain à meilleur marché?--Oui, parce que ce serait une taxe et non

un obstacle au commerce.

J'entends dans mes questions une parfaite liberté de commerce et

une taxe à la mouture?--Oui, un droit intérieur et l'importation

libre.

La communauté ne serait pas aussi foulée qu'à présent, et l'État

prélèverait un grand revenu?--Je suis convaincu que si le droit

imposé à la mouture équivalait à ce que le public paye pour la

protection, non-seulement le revenu public gagnerait un large

subside, mais encore cela serait moins dommageable à la nation.

Vous voulez dire moins dommageable au commerce?--Certainement, et

même alors que la taxe serait calculée de manière à maintenir le

pain au prix actuel, malgré la libre importation du froment.

LE PRÉSIDENT: Avez-vous jamais calculé ce que coûte au pays le

monopole des céréales et de la viande?--Je crois qu'on peut

connaître très-approximativement le taux de cette charge. On

estime que chaque personne consomme, en moyenne, un quarter de

blé. On peut porter à 10 sh. ce que la protection ajoute au prix

naturel. Vous ne pouvez pas porter à moins du double, ou 20 sh.,

l'augmentation que la protection ajoute au prix de la viande,

orge pour faire la bière, avoine pour les chevaux, foin, beurre

et fromage. Cela monte à 36 millions de livres sterling par an;

et, en fait, le peuple paye cette somme de sa poche tout aussi

infailliblement que si elle allait au Trésor sous forme de taxes.

Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions

qu'exige le revenu public?--Sans doute; ayant payé des taxes

personnelles, il est moins en état de payer des taxes nationales.

N'en résulte-t-il pas encore la souffrance, la restriction de

l'industrie de notre pays?--Je crois même que vous touchez là à

l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul,

mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait,

selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois

qu'elle pourrait supporter aisément un accroissement d'impôts de

30 sh. par habitant.

Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui

des contributions?--Je le crois, en tenant compte de ses effets

directs et de ses conséquences indirectes, plus difficiles à

apprécier.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 87 / 106 题