Une première séance a lieu le matin. Elle a pour objet la reddition
des comptes, au nom du conseil de la Ligue, aux membres de
l'association. Les opérations de cette séance ne pourraient avoir
qu'un faible intérêt pour le public français.
Le soir, une immense assemblée est réunie dans la grande salle de
l'édifice élevé à Manchester par la Ligue. Plus de six cents des
principaux membres de l'association sont sur la plate-forme. À 7
heures, M. Georges Wilson occupe le fauteuil. On ne peut pas estimer à
moins de 10,000 le nombre des spectateurs présents à la réunion.
M. HICKIN, secrétaire de la Ligue, présente le compte rendu des
opérations pendant l'exercice de 1844. Nous nous bornerons à extraire
de ce rapport les faits suivants.
En conformité du plan de la Ligue, l'Angleterre a été divisée en
treize districts électoraux. Des agents éclairés, rompus dans la
connaissance et la pratique des lois, ont été assignés à chaque
district pour surveiller la formation des listes électorales, et
en poursuivre la rectification devant les tribunaux.
L'opération a été exécutée dans 160 bourgs. La masse des
informations ainsi obtenues permettra de donner à l'avenir aux
efforts de la Ligue plus d'ensemble et d'efficacité. Jusqu'ici,
on peut considérer que les _free-traders_ ont eu l'avantage sur
les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand
nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de
candidats engagés dans la cause du libre-commerce.
Plus de 200 meetings ont été tenus en Angleterre et en Écosse, à
ne parler que de ceux où ont assisté les députations de la Ligue.
Les professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans trente-six
comtés sur quarante. Partout, et principalement dans les
districts agricoles, on demande plus de professeurs que la Ligue
n'en peut fournir.
Il a été distribué 2 millions de brochures, et 1,340,000
exemplaires du journal _la Ligue_.
Les bureaux de l'association ont reçu un nombre immense de
lettres et en ont expédié environ 300,000.
Ce n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirigé son
attention sur les listes électorales des comtés. En peu de jours,
la balance en faveur des _free-traders_ s'est accrue de 1,750
pour le Lancastre du nord, de 500 pour le Lancastre du sud et de
500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les comtés de
Chester, d'York, etc.
Les recettes de la Ligue se sont élevées à 86,009 liv. sterl.
Les dépenses à 59,333
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Balance en caisse 26,676
L'annonce de ces faits (que, pressé par l'espace, nous nous bornons à
extraire du rapport de M. Hickin), est accueillie par des
applaudissements enthousiastes.
M. BRIGHT. (Mouvement de satisfaction.) C'est, ce me semble, une
chose convenable que le conseil de la Ligue vienne faire son
rapport annuel à cette assemblée, dans cette salle et sur le lieu
qu'elle occupe; car cette assemblée est la représentation fidèle
des multitudes qui, dans tout le pays, ont engagé leur influence
dans la cause du _libre-commerce_. Cette salle est un temple
élevé à l'indépendance, à la justice, en un mot aux principes du
_libre-commerce_, et ce lieu est à jamais mémorable dans les
fastes de la lutte du monopole et du _libre-commerce_; car, à
l'endroit même où je parle, il y a un quart de siècle, vos
concitoyens furent attaqués par une soldatesque lâche et brutale,
et l'on vit couler le sang d'hommes inoffensifs et de faibles
femmes qui s'étaient réunis pour protester contre l'iniquité des
lois-céréales. (Écoutez! écoutez!) Deux choses qui se lient à ce
sujet frappent mon esprit en ce moment. La première c'est que
l'objet et la tendance de toutes les lois-céréales qui se sont
succédées ont été les mêmes, à savoir: spolier les classes
industrieuses par la famine artificielle; enrichir les grands
propriétaires du sol, ceux qui se disent la noblesse de la terre.
(Bruyants applaudissements.) Lorsque la loi fut adoptée en 1815,
elle avait pour objet de fixer le prix du froment à 80 sh. le
quarter. Ce prix est maintenant à 45 sh. ou un peu plus de
moitié. Or, nous sommes convaincus que 80 sh. c'est un _prix de
famine_. C'était donc un prix de famine que la loi entendait
rendre permanent. Il est vrai que, depuis cette époque, deux
années seulement ont vu le blé à 80 sh. En 1817 et 1818, le prix
de famine légale fut atteint, et ce furent deux années
d'effroyable détresse, de mécontentement, où l'insurrection
faillit éclater dans tous les districts populeux du royaume. Mais
la loi entendait bien que le prix de famine fût maintenu, non
point pendant deux ans, mais à toujours, aussi longtemps qu'elle
existerait elle-même. Les vues de ses promoteurs, leur objet
avoué, n'avaient d'autre limite que celle-ci: approcher toujours
du prix autant que cela sera compatible avec notre sécurité.
(Bruyantes acclamations.) Arracher à l'industrie tout ce qu'elle
voudra se laisser arracher tranquillement. (Écoutez!) Ne craignez
pas d'affamer quelques pauvres; ils descendront prématurément
dans la tombe, et leur voix ne se fera plus entendre au milieu
des dissensions des partis et des luttes que suscite la soif de
la puissance politique. (Nouvelles acclamations.) Oh! cette loi
est sans pitié! et ses promoteurs furent sans pitié.--Nous avons
eu des périodes où le pays était comparativement affranchi de sa
détresse habituelle; nous traversons maintenant un de ces courts
intervalles; mais si nous ne sommes point plongés dans la
désolation, nous n'en devons aucune reconnaissance à la loi. Vous
avez entendu dire et je le répète ici, qu'il y a une puissance,
une puissance miséricordieuse qui, dans ses voies cachées, ne
consulte pas les vues ignorantes et sordides des propriétaires du
sol britannique; c'est cette puissance infinie, qui voit
au-dessous d'elle ces potentats qui siégent dans l'enceinte où
s'élaborent les lois humaines, c'est cette puissance qui,
déconcertant les projets des promoteurs de la loi-céréale, répand
en ce moment sur le peuple d'Angleterre le bien-être et
l'abondance. Nous apprenons quelquefois que l'esclave a fui loin
du fouet et de la chaîne et qu'il a échappé à la sagacité de la
meute lancée sur sa trace. Mais est-il jamais venu dans la pensée
de personne de faire honneur de sa fuite et de sa sûreté à la
clémence des maîtres ou à celle des dogues altérés de sang?
Est-il un homme qui osât dire que ce pays est redevable à la
protection, à une clémence cachée au fond du système protecteur,
s'il n'est point, à cette heure, accablé sous le poids du
paupérisme, et si ses nobles et chères institutions ne sont pas
menacées par la révolte de multitudes affamées? La seconde chose
que je veux rappeler, et qu'il ne faut pas perdre de vue un seul
instant, c'est que cette loi a été imposée par la force militaire
et par cette force seule (écoutez! écoutez!), que, le jour où
elle fut votée, on vit, dans cette terre de liberté, une garnison
occuper l'enceinte législative; que cette même police, cette même
force armée, que nourrissent les contributions du peuple, fut
employée à imposer, à river sur le front du peuple ce joug
odieux, qui devait être à la fois et le signe de sa servitude et
le tribut que lui coûte son propre asservissement. Dans nos
villes, c'est encore la force, dans nos campagnes, c'est la
fraude qui maintient cette loi. Le peuple ne l'a jamais demandée.
On n'a jamais vu de pétitions au Parlement pour demander la
disette. Jamais même le peuple n'a tacitement accepté une telle
législation et, depuis l'heure fatale où elle fut promulguée, il
n'a pas cessé un seul jour de protester contre son iniquité. Ce
meeting ensanglanté, dont je parlais tout à l'heure, n'était
qu'une protestation; et depuis ce moment terrible jusqu'à celui
où je parle, il s'est toujours rencontré des hommes, parmi les
plus éclairés de cet empire et du monde, pour dénoncer l'infamie
de ces lois. (Applaudissements.) La Ligue elle-même, qu'est-ce
autre chose, sinon l'incarnation, pour ainsi dire, d'une opinion
ancienne, d'un sentiment vivace dans le pays? Nous n'avons fait
que relever la question qui préoccupait profondément nos pères.
Nous sommes mieux organisés, plus résolus peut-être, et c'est en
cela seulement que cette agitation diffère de celle qui s'émut,
il y a un quart de siècle, sur le lieu même où s'élève cette
enceinte.--Nos adversaires nous demandent souvent ce qu'a fait la
Ligue. Quand il s'agit d'une oeuvre matérielle, de l'érection
d'un vaste édifice, le progrès se montre de jour en jour, la
pierre vient se placer sur la pierre jusqu'à ce que le noble
monument soit achevé. Nous ne pouvons pas nous attendre à suivre
de même, dans ses progrès, la destruction du système protecteur.
Notre oeuvre, les résultats de nos travaux, ne sont pas aussi
visibles à l'oeil extérieur. Nous aspirons à créer le sentiment
public, à tourner le sentiment public contre ce système, et cela
avec une puissance telle que la loi maudite en soit virtuellement
abrogée, notre triomphe consommé, et que l'acte du Parlement, la
sanction législative, ne soit que la reconnaissance, la formelle
ratification de ce que l'opinion publique aura déjà décrété.
(Applaudissements.)
Je repassais nos progrès dans mon esprit, et je me rappelais
qu'en 1839 la Ligue leva une souscription de 5,000 liv. sterl.
(125,000 fr.), ce fut alors regardé comme une chose sérieuse; en
1840, une autre souscription eut lieu. En 1841, intervint ce
meeting mémorable qui réunit dans cette ville sept cents
ministres de la religion, délégués par autant de congrégations
chrétiennes. Ces hommes, avec toute l'autorité que leur donnaient
leur caractère et leur mission, dénoncèrent la loi-céréale comme
une violation des droits de l'homme et de la volonté de Dieu. Oh!
ce fut un noble spectacle (applaudissements)! et il n'a pas été
assez apprécié! Mais dans nos nombreuses pérégrinations à travers
toutes les parties du royaume, nous avons retrouvé ces mêmes
hommes; nous avons vu qu'en se séparant à Manchester, ils sont
allés répandre jusqu'aux extrémités de cette île les principes
que ce grand meeting avait ravivés dans leur âme, organisant
ainsi en faveur du _libre-commerce_ de nombreux centres
d'agitation, dont les résultats nous ont puissamment secondés.
En 1842, nous eûmes un bazar à Manchester qui réalisa 10,000 l.
s., somme qui dépasse de plusieurs milliers de livres celles qui
ont été jamais recueillies dans ce pays par des établissements
analogues, quelque nobles que fussent leurs patrons et leurs
dames patronnesses. En 1843, nous levâmes une souscription de
50,000 l. s. (1,250,000 fr.) (Bruyantes acclamations.) En 1844,
nous avons demandé 100,000 l. s. (2,500,000 f.) et vous venez
d'entendre que 83,000 l. s. avaient déjà été reçues, quoique un
des moyens les plus puissants qui devait concourir à cette oeuvre
ait été ajourné[58]. Mais que dirai-je de l'année 1845, dont le
premier mois n'est pas encore écoulé? Sachez donc que depuis
trois mois, sur l'appel du conseil de la Ligue, aidé de nombreux
meetings, auxquels la députation a assisté, les _free-traders_
des comtés de Lancastre, d'York et de Chester ont certainement
dépensé un quart de million sterling pour acquérir des votes dans
les comtés que je viens de nommer. (Bruyantes acclamations.) Vous
vous rappelez ce que disait le _Times_ il y a moins d'un an,
alors qu'un petit nombre de manufacturiers, objets de vains
mépris, souscrivaient à Manchester et dans une seule séance
12,000 liv. sterl. (300,000 fr.) en faveur de la Ligue. On ne
peut nier, disait-il, que ce ne soit «un grand fait.» Maintenant,
je serais curieux de savoir ce qu'il dira de celui que je
signale, savoir que, dans l'espace de trois mois, et à notre
recommandation, plus de 200,000 liv. sterl., j'oserais dire
250,000 liv. sterl. (6,250,000 fr.) ont été consacrés à
l'acquisition de propriétés dans le seul but d'augmenter
l'influence électorale des _free-traders_ dans trois comtés.
(Applaudissements.) Je le demande à ce meeting, après cette
succincte description de nos progrès, ce mouvement peut-il
s'arrêter? (Cris: Non, non, jamais!) Je le demande à ceux des
monopoleurs qui ont quelque étincelle d'intelligence, et qui
savent comment se résolvent dans ce pays les grandes questions
publiques; je demande aux ministres mêmes du gouvernement de la
reine, s'ils pensent qu'il peut y avoir quelque repos pour ce
cabinet ou tout autre qui serait appelé à lui succéder, tant que
cette infâme loi-céréale déshonorera notre Code commercial.
(Applaudissements et cris: Jamais!) Cette agitation naquit quand
le commerce commença à décliner; elle se renforça quand ses
souffrances furent extrêmes; elle traversa cette douloureuse
époque, et elle marche encore, d'un pas plus ferme et plus
audacieux, aujourd'hui que les jours de prospérité se sont de
nouveau levés sur l'Angleterre. Quelle illusion, quelle misérable
illusion n'est-ce pas que de voir dans ce retour de prospérité
industrielle la chute de notre agitation! Oh! les hommes que nous
combattons ne nous ont jamais compris. Ils ont cru que nous
étions comme l'un d'eux, que nous étions mus par l'intérêt, la
soif du pouvoir ou l'amour de la popularité. Mais quelle que soit
la diversité de nos motifs, quelle que soit notre fragilité à
tous, j'ose dire qu'il n'est pas un membre de la Ligue qui
obéisse à d'aussi indignes inspirations. (Tonnerre
d'applaudissements.) Ce mouvement est né d'une conviction
profonde--conviction qui est devenue une foi--foi entière dès
l'origine, et qu'a renforcée encore l'expérience des dernières
années. Nous avons devant nous des preuves si extraordinaires,
que si on me demandait des faits pour établir notre cause, je
n'en voudrais pas d'autres que ceux que chaque année qui passe
apporte à notre connaissance. (Écoutez! écoutez!) Pendant cinq
ans, de 1838 à 1842, le prix moyen du blé a été de 65 sh.,--il
est maintenant de 45 sh.--c'est 20 sh. de différence. Qu'en
résulte-t-il? (Écoutez!) Si nous consommons 20 millions de
quarters de blé, nous épargnons 20 millions de livres dans
l'achat de notre subsistance, comparativement aux années de
cherté auxquelles je faisais allusion.--Alors les seigneurs
dominaient, et abaissant leur grande éponge féodale (rires), ils
puisaient 20 millions de livres dans l'industrie des classes
laborieuses, sans leur en rendre un atome sous quelque forme que
ce soit. (Applaudissements.) Maintenant, ces 20 millions
circulent par des milliers de canaux, ils vont encourager toutes
les industries, fertiliser toutes les provinces, et répandre en
tous lieux le contentement et le bien-être. (Immenses
acclamations.) On parlait dernièrement du bien que fait
l'ouverture du marché chinois. Cela est vrai, mais combien est
plus favorable l'ouverture de ce nouveau marché anglais.
(Applaudissements.) Si vous considérez la totalité de nos
exportations vers nos colonies, vous trouverez qu'elles se sont
élevées, en 1842, à 13 millions. Les marchés réunis de
l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie, la Russie, la
Belgique et le Brésil nous ont acheté pour 20,206,446 livres
sterling.--Vous voyez bien que cette simple réduction de 20 sh.
dans le prix du blé, nous a ouvert un débouché intérieur égal à
celui que nous offrent toutes ces nations ensemble, et supérieur
de moitié à celui que nous ont ouvert nos innombrables colonies
répandues sur tous les points du globe. (Bruyantes acclamations.)
Il est donc vrai que notre prospérité même nous fait une loi de
continuer cette agitation. (Nouvelles acclamations.) Et en tout
cas la détresse agricole nous en imposerait le devoir..... La
lutte dans laquelle nous sommes engagés est la lutte de
l'industrie contre la spoliation seigneuriale.
(Applaudissements.) Vous savez comment ils parlent de
l'industrie. Vous savez ou vous devez savoir ce que le _Standard_
a dit de cette province. «L'Angleterre serait aussi grande et
chaque utile enfant de l'Angleterre aussi riche et heureux qu'ils
le sont maintenant, alors même que toutes les villes et toutes
les provinces manufacturières du royaume seraient englouties dans
une ruine commune.» Oh! ce fut là une malheureuse inspiration!
c'est là un horrible et diabolique sentiment! mais il ne dépare
pas la feuille où il a trouvé accès. On a bien des fois essayé
depuis de lui donner une interprétation moins odieuse, et on
avait raison; car si ce sentiment doit être considéré comme
l'expression réelle des idées de nos adversaires, il ne sera pas
difficile de susciter dans toutes les classes industrieuses du
pays un cri d'exécration contre une telle tyrannie, et de la
balayer pour toujours de dessus la surface de l'empire.
(Applaudissements.) C'est ici la lutte de l'honnête industrie
contre l'oisiveté déshonnête. On a dit que quelques-uns des
promoteurs de ce mouvement étaient filateurs ou imprimeurs sur
étoffes. Nous l'avouons. Nous confessons que nous sommes
coupables et que nos pères ont été coupables de vivre de travail.
Nous n'avons pas de prétention à une haute naissance, ni même à
de nobles manières. Si nos pères se sont courbés sur le
métier,--et je ne nierai jamais que ce fut la destinée du mien
(applaudissements),--nous n'en sommes pas moins nés sur le sol de
l'Angleterre, et quel que soit le gouvernement qui dirige ses
destinées, nous sommes pénétrés de cette forte conviction qu'il
nous doit, comme aux plus riches et aux plus nobles de nos
concitoyens, impartialité et justice. (Bruyantes acclamations.)
Mais enfin l'industrie se relève, elle regarde autour d'elle, et
ne perd pas de vue ceux qui l'ont jusqu'ici tenue courbée dans la
poussière. L'industrie conquiert, sur les listes électorales, ses
droits de franchise. Ce grand mouvement, cette dernière arme aux
mains de la Ligue, fait et fera encore des miracles en faveur du
travail et du commerce de ce pays. Lorsque je considère les
effets qu'elle a déjà produits, l'enthousiasme qu'elle a excité,
il me semble voir un champ de bataille: le monopole est d'un
côté, et le libre-commerce de l'autre; la lutte a été longue et
sanglante, les forces se balancent, la victoire est incertaine,
lorsque une intelligence supérieure jette aux guerriers de la
liberté une armure invulnérable et des traits d'une trempe si
exquise que la résistance de leurs ennemis est devenue
impossible. (Tonnerre d'applaudissements.) C'est une lutte
solennelle, une lutte à mort, une lutte d'homme à homme, de
principe à principe. Mais ne sentons-nous pas grandir notre
courage quand nous venons à considérer le terrain déjà conquis et
les dangers déjà surmontés? (Acclamations.) Je vous le demande,
hommes de Manchester, vous dont la postérité dira, à votre gloire
éternelle, que dans vos murs fut fondé le berceau de la Ligue, je
vous le demande, ne voulez-vous point vous montrer encore
valeureux? (Cris: Oui! oui!) Je sens qu'à chaque pas le terrain
se raffermit sous nos pieds; que l'ennemi bat en retraite de
toutes parts, et par tout ce que je vois, par tout ce que
j'entends, par la présence de tant de nos concitoyens qui sont
venus de tous les points de l'empire pour nous prêter assistance,
je sens que nous approchons du terme de ce conflit; et après les
travaux, les périls et les sacrifices de la guerre, viendront
enfin, comme une digne récompense, les douceurs d'une paix
éternelle et dignement acquise. (À la fin du discours de M.
Bright l'assemblée se lève en masse et les applaudissements
retentissent longtemps dans la salle.)
[Note 58: Le bazar de Londres qui a été tenu en mai 1845 et a produit
plus de 25,000 liv. st. (625,000 fr.).]
Ainsi s'est close la sixième année de l'agitation. Nous devons ajouter
que la motion annuelle de M. Villiers présentée cette année au
Parlement dans la forme la plus absolue, puisqu'elle avait pour objet
l'abrogation _totale_ et _immédiate_ de la loi-céréale, n'a été
repoussée que par une majorité de 132 voix, majorité qui, on le voit,
va s'affaiblissant d'année en année. Ainsi le moment approche où va
s'accomplir, en Angleterre, la réforme radicale que la Ligue a en vue.
Je laisse aux hommes d'État de mon pays le soin d'en calculer
l'influence sur nos destinées industrielles, et particulièrement sur
ces branches du travail national qui ne portent pas en elles-mêmes des
éléments de vitalité. Si, d'un autre côté, le public apprend par ce
livre quelle est la puissance de l'association, lorsqu'elle se
renferme dans la défense d'un principe, et qu'elle commence par faire
pénétrer, dans les esprits et dans les moeurs, la pensée qu'elle veut
introduire dans les lois; s'il reste convaincu que, dans les États
représentatifs, l'association est à la fois l'utile complément et le
frein nécessaire de la presse périodique, je croirai pouvoir répéter,
après un orateur de la Ligue[59]: j'ai fait mon devoir, les événements
appartiennent à Dieu!
[Note 59: M. George Thompson. Voir pages 298 et 340.]
Je termine en appelant l'attention du lecteur sur l'extrait suivant de
l'interrogatoire de M. Deacon Hume, secrétaire du _Board of Trade_.