22 janvier 1845.

Une première séance a lieu le matin. Elle a pour objet la reddition

des comptes, au nom du conseil de la Ligue, aux membres de

l'association. Les opérations de cette séance ne pourraient avoir

qu'un faible intérêt pour le public français.

Le soir, une immense assemblée est réunie dans la grande salle de

l'édifice élevé à Manchester par la Ligue. Plus de six cents des

principaux membres de l'association sont sur la plate-forme. À 7

heures, M. Georges Wilson occupe le fauteuil. On ne peut pas estimer à

moins de 10,000 le nombre des spectateurs présents à la réunion.

M. HICKIN, secrétaire de la Ligue, présente le compte rendu des

opérations pendant l'exercice de 1844. Nous nous bornerons à extraire

de ce rapport les faits suivants.

En conformité du plan de la Ligue, l'Angleterre a été divisée en

treize districts électoraux. Des agents éclairés, rompus dans la

connaissance et la pratique des lois, ont été assignés à chaque

district pour surveiller la formation des listes électorales, et

en poursuivre la rectification devant les tribunaux.

L'opération a été exécutée dans 160 bourgs. La masse des

informations ainsi obtenues permettra de donner à l'avenir aux

efforts de la Ligue plus d'ensemble et d'efficacité. Jusqu'ici,

on peut considérer que les _free-traders_ ont eu l'avantage sur

les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand

nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de

candidats engagés dans la cause du libre-commerce.

Plus de 200 meetings ont été tenus en Angleterre et en Écosse, à

ne parler que de ceux où ont assisté les députations de la Ligue.

Les professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans trente-six

comtés sur quarante. Partout, et principalement dans les

districts agricoles, on demande plus de professeurs que la Ligue

n'en peut fournir.

Il a été distribué 2 millions de brochures, et 1,340,000

exemplaires du journal _la Ligue_.

Les bureaux de l'association ont reçu un nombre immense de

lettres et en ont expédié environ 300,000.

Ce n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirigé son

attention sur les listes électorales des comtés. En peu de jours,

la balance en faveur des _free-traders_ s'est accrue de 1,750

pour le Lancastre du nord, de 500 pour le Lancastre du sud et de

500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les comtés de

Chester, d'York, etc.

Les recettes de la Ligue se sont élevées à 86,009 liv. sterl.

Les dépenses à 59,333

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Balance en caisse 26,676

L'annonce de ces faits (que, pressé par l'espace, nous nous bornons à

extraire du rapport de M. Hickin), est accueillie par des

applaudissements enthousiastes.

M. BRIGHT. (Mouvement de satisfaction.) C'est, ce me semble, une

chose convenable que le conseil de la Ligue vienne faire son

rapport annuel à cette assemblée, dans cette salle et sur le lieu

qu'elle occupe; car cette assemblée est la représentation fidèle

des multitudes qui, dans tout le pays, ont engagé leur influence

dans la cause du _libre-commerce_. Cette salle est un temple

élevé à l'indépendance, à la justice, en un mot aux principes du

_libre-commerce_, et ce lieu est à jamais mémorable dans les

fastes de la lutte du monopole et du _libre-commerce_; car, à

l'endroit même où je parle, il y a un quart de siècle, vos

concitoyens furent attaqués par une soldatesque lâche et brutale,

et l'on vit couler le sang d'hommes inoffensifs et de faibles

femmes qui s'étaient réunis pour protester contre l'iniquité des

lois-céréales. (Écoutez! écoutez!) Deux choses qui se lient à ce

sujet frappent mon esprit en ce moment. La première c'est que

l'objet et la tendance de toutes les lois-céréales qui se sont

succédées ont été les mêmes, à savoir: spolier les classes

industrieuses par la famine artificielle; enrichir les grands

propriétaires du sol, ceux qui se disent la noblesse de la terre.

(Bruyants applaudissements.) Lorsque la loi fut adoptée en 1815,

elle avait pour objet de fixer le prix du froment à 80 sh. le

quarter. Ce prix est maintenant à 45 sh. ou un peu plus de

moitié. Or, nous sommes convaincus que 80 sh. c'est un _prix de

famine_. C'était donc un prix de famine que la loi entendait

rendre permanent. Il est vrai que, depuis cette époque, deux

années seulement ont vu le blé à 80 sh. En 1817 et 1818, le prix

de famine légale fut atteint, et ce furent deux années

d'effroyable détresse, de mécontentement, où l'insurrection

faillit éclater dans tous les districts populeux du royaume. Mais

la loi entendait bien que le prix de famine fût maintenu, non

point pendant deux ans, mais à toujours, aussi longtemps qu'elle

existerait elle-même. Les vues de ses promoteurs, leur objet

avoué, n'avaient d'autre limite que celle-ci: approcher toujours

du prix autant que cela sera compatible avec notre sécurité.

(Bruyantes acclamations.) Arracher à l'industrie tout ce qu'elle

voudra se laisser arracher tranquillement. (Écoutez!) Ne craignez

pas d'affamer quelques pauvres; ils descendront prématurément

dans la tombe, et leur voix ne se fera plus entendre au milieu

des dissensions des partis et des luttes que suscite la soif de

la puissance politique. (Nouvelles acclamations.) Oh! cette loi

est sans pitié! et ses promoteurs furent sans pitié.--Nous avons

eu des périodes où le pays était comparativement affranchi de sa

détresse habituelle; nous traversons maintenant un de ces courts

intervalles; mais si nous ne sommes point plongés dans la

désolation, nous n'en devons aucune reconnaissance à la loi. Vous

avez entendu dire et je le répète ici, qu'il y a une puissance,

une puissance miséricordieuse qui, dans ses voies cachées, ne

consulte pas les vues ignorantes et sordides des propriétaires du

sol britannique; c'est cette puissance infinie, qui voit

au-dessous d'elle ces potentats qui siégent dans l'enceinte où

s'élaborent les lois humaines, c'est cette puissance qui,

déconcertant les projets des promoteurs de la loi-céréale, répand

en ce moment sur le peuple d'Angleterre le bien-être et

l'abondance. Nous apprenons quelquefois que l'esclave a fui loin

du fouet et de la chaîne et qu'il a échappé à la sagacité de la

meute lancée sur sa trace. Mais est-il jamais venu dans la pensée

de personne de faire honneur de sa fuite et de sa sûreté à la

clémence des maîtres ou à celle des dogues altérés de sang?

Est-il un homme qui osât dire que ce pays est redevable à la

protection, à une clémence cachée au fond du système protecteur,

s'il n'est point, à cette heure, accablé sous le poids du

paupérisme, et si ses nobles et chères institutions ne sont pas

menacées par la révolte de multitudes affamées? La seconde chose

que je veux rappeler, et qu'il ne faut pas perdre de vue un seul

instant, c'est que cette loi a été imposée par la force militaire

et par cette force seule (écoutez! écoutez!), que, le jour où

elle fut votée, on vit, dans cette terre de liberté, une garnison

occuper l'enceinte législative; que cette même police, cette même

force armée, que nourrissent les contributions du peuple, fut

employée à imposer, à river sur le front du peuple ce joug

odieux, qui devait être à la fois et le signe de sa servitude et

le tribut que lui coûte son propre asservissement. Dans nos

villes, c'est encore la force, dans nos campagnes, c'est la

fraude qui maintient cette loi. Le peuple ne l'a jamais demandée.

On n'a jamais vu de pétitions au Parlement pour demander la

disette. Jamais même le peuple n'a tacitement accepté une telle

législation et, depuis l'heure fatale où elle fut promulguée, il

n'a pas cessé un seul jour de protester contre son iniquité. Ce

meeting ensanglanté, dont je parlais tout à l'heure, n'était

qu'une protestation; et depuis ce moment terrible jusqu'à celui

où je parle, il s'est toujours rencontré des hommes, parmi les

plus éclairés de cet empire et du monde, pour dénoncer l'infamie

de ces lois. (Applaudissements.) La Ligue elle-même, qu'est-ce

autre chose, sinon l'incarnation, pour ainsi dire, d'une opinion

ancienne, d'un sentiment vivace dans le pays? Nous n'avons fait

que relever la question qui préoccupait profondément nos pères.

Nous sommes mieux organisés, plus résolus peut-être, et c'est en

cela seulement que cette agitation diffère de celle qui s'émut,

il y a un quart de siècle, sur le lieu même où s'élève cette

enceinte.--Nos adversaires nous demandent souvent ce qu'a fait la

Ligue. Quand il s'agit d'une oeuvre matérielle, de l'érection

d'un vaste édifice, le progrès se montre de jour en jour, la

pierre vient se placer sur la pierre jusqu'à ce que le noble

monument soit achevé. Nous ne pouvons pas nous attendre à suivre

de même, dans ses progrès, la destruction du système protecteur.

Notre oeuvre, les résultats de nos travaux, ne sont pas aussi

visibles à l'oeil extérieur. Nous aspirons à créer le sentiment

public, à tourner le sentiment public contre ce système, et cela

avec une puissance telle que la loi maudite en soit virtuellement

abrogée, notre triomphe consommé, et que l'acte du Parlement, la

sanction législative, ne soit que la reconnaissance, la formelle

ratification de ce que l'opinion publique aura déjà décrété.

(Applaudissements.)

Je repassais nos progrès dans mon esprit, et je me rappelais

qu'en 1839 la Ligue leva une souscription de 5,000 liv. sterl.

(125,000 fr.), ce fut alors regardé comme une chose sérieuse; en

1840, une autre souscription eut lieu. En 1841, intervint ce

meeting mémorable qui réunit dans cette ville sept cents

ministres de la religion, délégués par autant de congrégations

chrétiennes. Ces hommes, avec toute l'autorité que leur donnaient

leur caractère et leur mission, dénoncèrent la loi-céréale comme

une violation des droits de l'homme et de la volonté de Dieu. Oh!

ce fut un noble spectacle (applaudissements)! et il n'a pas été

assez apprécié! Mais dans nos nombreuses pérégrinations à travers

toutes les parties du royaume, nous avons retrouvé ces mêmes

hommes; nous avons vu qu'en se séparant à Manchester, ils sont

allés répandre jusqu'aux extrémités de cette île les principes

que ce grand meeting avait ravivés dans leur âme, organisant

ainsi en faveur du _libre-commerce_ de nombreux centres

d'agitation, dont les résultats nous ont puissamment secondés.

En 1842, nous eûmes un bazar à Manchester qui réalisa 10,000 l.

s., somme qui dépasse de plusieurs milliers de livres celles qui

ont été jamais recueillies dans ce pays par des établissements

analogues, quelque nobles que fussent leurs patrons et leurs

dames patronnesses. En 1843, nous levâmes une souscription de

50,000 l. s. (1,250,000 fr.) (Bruyantes acclamations.) En 1844,

nous avons demandé 100,000 l. s. (2,500,000 f.) et vous venez

d'entendre que 83,000 l. s. avaient déjà été reçues, quoique un

des moyens les plus puissants qui devait concourir à cette oeuvre

ait été ajourné[58]. Mais que dirai-je de l'année 1845, dont le

premier mois n'est pas encore écoulé? Sachez donc que depuis

trois mois, sur l'appel du conseil de la Ligue, aidé de nombreux

meetings, auxquels la députation a assisté, les _free-traders_

des comtés de Lancastre, d'York et de Chester ont certainement

dépensé un quart de million sterling pour acquérir des votes dans

les comtés que je viens de nommer. (Bruyantes acclamations.) Vous

vous rappelez ce que disait le _Times_ il y a moins d'un an,

alors qu'un petit nombre de manufacturiers, objets de vains

mépris, souscrivaient à Manchester et dans une seule séance

12,000 liv. sterl. (300,000 fr.) en faveur de la Ligue. On ne

peut nier, disait-il, que ce ne soit «un grand fait.» Maintenant,

je serais curieux de savoir ce qu'il dira de celui que je

signale, savoir que, dans l'espace de trois mois, et à notre

recommandation, plus de 200,000 liv. sterl., j'oserais dire

250,000 liv. sterl. (6,250,000 fr.) ont été consacrés à

l'acquisition de propriétés dans le seul but d'augmenter

l'influence électorale des _free-traders_ dans trois comtés.

(Applaudissements.) Je le demande à ce meeting, après cette

succincte description de nos progrès, ce mouvement peut-il

s'arrêter? (Cris: Non, non, jamais!) Je le demande à ceux des

monopoleurs qui ont quelque étincelle d'intelligence, et qui

savent comment se résolvent dans ce pays les grandes questions

publiques; je demande aux ministres mêmes du gouvernement de la

reine, s'ils pensent qu'il peut y avoir quelque repos pour ce

cabinet ou tout autre qui serait appelé à lui succéder, tant que

cette infâme loi-céréale déshonorera notre Code commercial.

(Applaudissements et cris: Jamais!) Cette agitation naquit quand

le commerce commença à décliner; elle se renforça quand ses

souffrances furent extrêmes; elle traversa cette douloureuse

époque, et elle marche encore, d'un pas plus ferme et plus

audacieux, aujourd'hui que les jours de prospérité se sont de

nouveau levés sur l'Angleterre. Quelle illusion, quelle misérable

illusion n'est-ce pas que de voir dans ce retour de prospérité

industrielle la chute de notre agitation! Oh! les hommes que nous

combattons ne nous ont jamais compris. Ils ont cru que nous

étions comme l'un d'eux, que nous étions mus par l'intérêt, la

soif du pouvoir ou l'amour de la popularité. Mais quelle que soit

la diversité de nos motifs, quelle que soit notre fragilité à

tous, j'ose dire qu'il n'est pas un membre de la Ligue qui

obéisse à d'aussi indignes inspirations. (Tonnerre

d'applaudissements.) Ce mouvement est né d'une conviction

profonde--conviction qui est devenue une foi--foi entière dès

l'origine, et qu'a renforcée encore l'expérience des dernières

années. Nous avons devant nous des preuves si extraordinaires,

que si on me demandait des faits pour établir notre cause, je

n'en voudrais pas d'autres que ceux que chaque année qui passe

apporte à notre connaissance. (Écoutez! écoutez!) Pendant cinq

ans, de 1838 à 1842, le prix moyen du blé a été de 65 sh.,--il

est maintenant de 45 sh.--c'est 20 sh. de différence. Qu'en

résulte-t-il? (Écoutez!) Si nous consommons 20 millions de

quarters de blé, nous épargnons 20 millions de livres dans

l'achat de notre subsistance, comparativement aux années de

cherté auxquelles je faisais allusion.--Alors les seigneurs

dominaient, et abaissant leur grande éponge féodale (rires), ils

puisaient 20 millions de livres dans l'industrie des classes

laborieuses, sans leur en rendre un atome sous quelque forme que

ce soit. (Applaudissements.) Maintenant, ces 20 millions

circulent par des milliers de canaux, ils vont encourager toutes

les industries, fertiliser toutes les provinces, et répandre en

tous lieux le contentement et le bien-être. (Immenses

acclamations.) On parlait dernièrement du bien que fait

l'ouverture du marché chinois. Cela est vrai, mais combien est

plus favorable l'ouverture de ce nouveau marché anglais.

(Applaudissements.) Si vous considérez la totalité de nos

exportations vers nos colonies, vous trouverez qu'elles se sont

élevées, en 1842, à 13 millions. Les marchés réunis de

l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie, la Russie, la

Belgique et le Brésil nous ont acheté pour 20,206,446 livres

sterling.--Vous voyez bien que cette simple réduction de 20 sh.

dans le prix du blé, nous a ouvert un débouché intérieur égal à

celui que nous offrent toutes ces nations ensemble, et supérieur

de moitié à celui que nous ont ouvert nos innombrables colonies

répandues sur tous les points du globe. (Bruyantes acclamations.)

Il est donc vrai que notre prospérité même nous fait une loi de

continuer cette agitation. (Nouvelles acclamations.) Et en tout

cas la détresse agricole nous en imposerait le devoir..... La

lutte dans laquelle nous sommes engagés est la lutte de

l'industrie contre la spoliation seigneuriale.

(Applaudissements.) Vous savez comment ils parlent de

l'industrie. Vous savez ou vous devez savoir ce que le _Standard_

a dit de cette province. «L'Angleterre serait aussi grande et

chaque utile enfant de l'Angleterre aussi riche et heureux qu'ils

le sont maintenant, alors même que toutes les villes et toutes

les provinces manufacturières du royaume seraient englouties dans

une ruine commune.» Oh! ce fut là une malheureuse inspiration!

c'est là un horrible et diabolique sentiment! mais il ne dépare

pas la feuille où il a trouvé accès. On a bien des fois essayé

depuis de lui donner une interprétation moins odieuse, et on

avait raison; car si ce sentiment doit être considéré comme

l'expression réelle des idées de nos adversaires, il ne sera pas

difficile de susciter dans toutes les classes industrieuses du

pays un cri d'exécration contre une telle tyrannie, et de la

balayer pour toujours de dessus la surface de l'empire.

(Applaudissements.) C'est ici la lutte de l'honnête industrie

contre l'oisiveté déshonnête. On a dit que quelques-uns des

promoteurs de ce mouvement étaient filateurs ou imprimeurs sur

étoffes. Nous l'avouons. Nous confessons que nous sommes

coupables et que nos pères ont été coupables de vivre de travail.

Nous n'avons pas de prétention à une haute naissance, ni même à

de nobles manières. Si nos pères se sont courbés sur le

métier,--et je ne nierai jamais que ce fut la destinée du mien

(applaudissements),--nous n'en sommes pas moins nés sur le sol de

l'Angleterre, et quel que soit le gouvernement qui dirige ses

destinées, nous sommes pénétrés de cette forte conviction qu'il

nous doit, comme aux plus riches et aux plus nobles de nos

concitoyens, impartialité et justice. (Bruyantes acclamations.)

Mais enfin l'industrie se relève, elle regarde autour d'elle, et

ne perd pas de vue ceux qui l'ont jusqu'ici tenue courbée dans la

poussière. L'industrie conquiert, sur les listes électorales, ses

droits de franchise. Ce grand mouvement, cette dernière arme aux

mains de la Ligue, fait et fera encore des miracles en faveur du

travail et du commerce de ce pays. Lorsque je considère les

effets qu'elle a déjà produits, l'enthousiasme qu'elle a excité,

il me semble voir un champ de bataille: le monopole est d'un

côté, et le libre-commerce de l'autre; la lutte a été longue et

sanglante, les forces se balancent, la victoire est incertaine,

lorsque une intelligence supérieure jette aux guerriers de la

liberté une armure invulnérable et des traits d'une trempe si

exquise que la résistance de leurs ennemis est devenue

impossible. (Tonnerre d'applaudissements.) C'est une lutte

solennelle, une lutte à mort, une lutte d'homme à homme, de

principe à principe. Mais ne sentons-nous pas grandir notre

courage quand nous venons à considérer le terrain déjà conquis et

les dangers déjà surmontés? (Acclamations.) Je vous le demande,

hommes de Manchester, vous dont la postérité dira, à votre gloire

éternelle, que dans vos murs fut fondé le berceau de la Ligue, je

vous le demande, ne voulez-vous point vous montrer encore

valeureux? (Cris: Oui! oui!) Je sens qu'à chaque pas le terrain

se raffermit sous nos pieds; que l'ennemi bat en retraite de

toutes parts, et par tout ce que je vois, par tout ce que

j'entends, par la présence de tant de nos concitoyens qui sont

venus de tous les points de l'empire pour nous prêter assistance,

je sens que nous approchons du terme de ce conflit; et après les

travaux, les périls et les sacrifices de la guerre, viendront

enfin, comme une digne récompense, les douceurs d'une paix

éternelle et dignement acquise. (À la fin du discours de M.

Bright l'assemblée se lève en masse et les applaudissements

retentissent longtemps dans la salle.)

[Note 58: Le bazar de Londres qui a été tenu en mai 1845 et a produit

plus de 25,000 liv. st. (625,000 fr.).]

Ainsi s'est close la sixième année de l'agitation. Nous devons ajouter

que la motion annuelle de M. Villiers présentée cette année au

Parlement dans la forme la plus absolue, puisqu'elle avait pour objet

l'abrogation _totale_ et _immédiate_ de la loi-céréale, n'a été

repoussée que par une majorité de 132 voix, majorité qui, on le voit,

va s'affaiblissant d'année en année. Ainsi le moment approche où va

s'accomplir, en Angleterre, la réforme radicale que la Ligue a en vue.

Je laisse aux hommes d'État de mon pays le soin d'en calculer

l'influence sur nos destinées industrielles, et particulièrement sur

ces branches du travail national qui ne portent pas en elles-mêmes des

éléments de vitalité. Si, d'un autre côté, le public apprend par ce

livre quelle est la puissance de l'association, lorsqu'elle se

renferme dans la défense d'un principe, et qu'elle commence par faire

pénétrer, dans les esprits et dans les moeurs, la pensée qu'elle veut

introduire dans les lois; s'il reste convaincu que, dans les États

représentatifs, l'association est à la fois l'utile complément et le

frein nécessaire de la presse périodique, je croirai pouvoir répéter,

après un orateur de la Ligue[59]: j'ai fait mon devoir, les événements

appartiennent à Dieu!

[Note 59: M. George Thompson. Voir pages 298 et 340.]

Je termine en appelant l'attention du lecteur sur l'extrait suivant de

l'interrogatoire de M. Deacon Hume, secrétaire du _Board of Trade_.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 82 / 106 题