11 décembre 1844.

Six mille personnes assistent à la réunion. Le président de la Ligue,

M. George Wilson, occupe le fauteuil.

En ouvrant la séance, après quelques observations générales, le

président ajoute:

Vous avez peut-être entendu dire que depuis notre dernier meeting

la Ligue avait «pris sa retraite». Mais soyez assurés qu'elle n'a

pas perdu son temps dans les cours d'enregistrement

(_registration courts_). Nous avons envoyé des hommes

expérimentés dans 140 bourgs, dans le but d'organiser des comités

électoraux là où il n'en existe pas, et de donner une bonne

direction aux efforts des _free-traders_ là où il existe de

semblables institutions. Depuis, les cours de révision ont été

ouvertes. C'est là que la lutte a été sérieuse. Je n'ai pas

encore les rapports relatifs à la totalité de ces 140 bourgs,

mais seulement à 108 d'entre eux. Dans 98 bourgs nous avons

introduit sur les listes électorales plus de _free-traders_ que

nos adversaires n'y ont fait admettre de monopoleurs; et d'un

autre côté nous avons fait rayer de ces listes un grand nombre de

nos ennemis. Dans 8 bourgs seulement la balance nous a été

défavorable, sans mettre cependant notre majorité en péril.

(Applaudissements.)

Le président entre ici dans des détails de chiffres inutiles à

reproduire; il expose ensuite les moyens de conquérir une majorité

dans les comtés.

M. Villiers, m. P., prononce un discours. La parole est ensuite à M.

Cobden. Nous extrayons du discours de l'honorable membre les passages

qui nous ont paru d'un intérêt général.

M. COBDEN..... Les monopoleurs ont fait circuler à profusion une

brochure adressée aux ouvriers, qui porte pour épigraphe une

sentence qui a pour elle l'autorité républicaine, celle de M.

Henry Clay. Je suis bien aise qu'ils aient inscrit son nom et

cité ses paroles sur le frontispice de cette oeuvre, car les

ouvriers n'oublieront pas que, depuis sa publication, M. Henry

Clay a été repoussé de la présidence des États-Unis. Il demandait

cet honneur à trois millions de citoyens libres, et il fondait

ses droits sur ce qu'il est l'auteur et le père du système

protecteur en Amérique. J'ai suivi avec une vive anxiété les

progrès de cette lutte, et reçu des dépêches par tous les

paquebots. J'ai lu le compte rendu de leurs discours et de leurs

processions. Vraiment les harangues de Clay et de Webster

auraient fait honneur aux ducs de Richmond et de Buckingham

eux-mêmes. (Rires.) Leurs bannières portaient toutes des devises,

telles que celles-ci: «Protection au travail national.»

«Protection contre le travail non rémunéré d'Europe.» «Défense de

l'industrie du pays.» «Défense du système américain.» «Henry Clay

et protection.» (Rires.) Voilà ce qu'on disait à la démocratie

américaine, comme vous le dit votre aristocratie dans ce même

pamphlet. Et qu'a répondu le peuple américain? Il a rejeté Henry

Clay; il l'a rendu à la vie privée. (Applaudissements.) Je crois

que nos sociétés prohibitionnistes, s'il leur reste encore un

grand dépôt de cette brochure, pourront l'offrir à bon marché.

(Rires.) Elles seront toujours bonnes à allumer des cigares.

(Nouveaux rires.)....

Eh bien! habitants de Londres! Qu'y a-t-il de nouveau parmi vous?

Vous avez su quelque chose de ce que nous avons fait dans le

Nord; que se passe-t-il par ici? Je crois que j'ai aperçu

quelques signes, sinon d'opposition, du moins de ce que j'appelle

des tentatives de diversion. Vous avez eu de grands meetings,

remplis de beaux projets pour le soulagement du peuple..... Mon

ami M. Villiers vous a parlé du grand développement de l'esprit

charitable parmi les monopoleurs et de leur manie de tout

arranger par l'_aumône_. En admettant que cette charité soit bien

sincère et qu'elle dépasse celle des autres classes, j'ai de

graves objections à opposer à un système qui fait dépendre une

portion de la communauté des aumônes de l'autre portion.

(Écoutez! écoutez!) Mais je nie cette philanthropie elle-même,

et, relevant l'accusation qu'ils dirigent contre nous,--froids

économistes,--je dis que c'est parmi les _free-traders_ que se

trouve la vraie philanthropie. Ils ont tenu un grand meeting, il

y a deux mois, dans le Suffolk. Beaucoup de seigneurs, de nobles,

de squires, de prêtres se sont réunis, et pourquoi? Pour

remédier, par un projet philanthropique, à la détresse générale.

Ils ont ouvert une souscription. Ils se sont inscrits séance

tenante; et qu'est-il arrivé depuis? Où sont les effets de cette

oeuvre qui devait fermer toutes les plaies? J'oserais affirmer

qu'il est tel ligueur de Manchester qui a plus donné pour établir

dans cette ville des lieux de récréation pour les ouvriers, qu'il

n'a été recueilli parmi toute la noblesse de Suffolk pour le

soulagement des ouvriers des campagnes. Ne vous méprenez pas,

messieurs, nous ne venons pas ici faire parade de générosité,

mais décrier ces accusations sans cesse dirigées contre le corps

le plus intelligent de la classe moyenne de ce pays, et cela

parce qu'il veut se faire une idée scientifique et éclairée de la

vraie mission d'un bon gouvernement. Ils nous appellent

«économistes politiques; durs et secs utilitaires». Je réponds

que les «économistes» ont la vraie charité et sont les plus

sincères amis du peuple. Ces messieurs veulent absolument que le

peuple vive d'aumônes; je les somme de nous donner au moins une

garantie qu'en ce cas le peuple ne sera pas affamé. Oh! il est

fort commode à eux de flétrir, par une dénomination odieuse, une

politique qui scrute leurs procédés. (Rires.) Nous nous

reconnaissons «économistes», et nous le sommes, parce que nous ne

voulons pas voir le peuple se fier, pour sa subsistance, aux

aumônes de l'aristocratie, sachant fort bien que, s'il le fait,

sa condition sera vraiment désespérée. (Applaudissements.) Nous

voulons que le gouvernement agisse sur des principes qui

permettent à chacun de pourvoir à son existence par un travail

honnête et indépendant. Ces grands messieurs ont tenu un autre

meeting aujourd'hui. On y a traité de toutes sortes de sujets,

excepté du sujet essentiel. (Écoutez!) Une réunion a eu lieu ce

matin à Exeter-Hall, où il y avait des gens de toute espèce, et

dans quel but? Afin d'imaginer des moyens et de fonder une

société pour «l'assainissement des villes.» (Rires.) Ils vous

donneront de la ventilation, de l'air, de l'eau, des

desséchements, des promenades, de tout, excepté du pain.

(Applaudissements.) Cependant, du moins en ce qui concerne le

Lancashire, nous avons les registres généraux de la mortalité qui

montrent distinctement le nombre des décès s'élevant et

s'abaissant d'année en année, avec le prix du blé, et tous pouvez

suivre cette connexité avec autant de certitude que si elle

résultait d'une enquête du coroner. Il y a eu trois mille morts

de plus dans les années de cherté que depuis que le blé est

descendu à un prix naturel, et cela dans un très-petit district

du Lancastre. Et ces messieurs, dans leurs sociétés de

bienveillance, parlent d'eau, d'air, de tout, excepté du pain qui

est le soutien et comme l'étoffe de la vie! Je ne m'oppose pas à

des oeuvres de charité; je les appuie de toute mon âme; mais je

dis: Soyons justes d'abord, ensuite nous serons charitables.

(Applaudissements.) Je ne doute nullement de la pureté des motifs

qui dirigent ces messieurs; je ne les accuserai point ici

d'hypocrisie, mais je leur dirai: «Répondez à la question, ne

l'escamotez pas.»

Je me plains particulièrement d'une partie de l'aristocratie[57],

qui affiche sans cesse des prétentions à une charité sans égale,

dont, sans doute par ce motif, les lois-céréales froissent la

conscience, et qui les maintient cependant, sans les discuter et

même sans vouloir formuler son opinion. Je fais surtout allusion

à un noble seigneur qui en a agi ainsi l'année dernière, à

l'occasion de la motion de M. Villiers, quoique, en toutes

circonstances, il fasse profession d'une grande sympathie pour

les souffrances du peuple. Il ne prit pas part à la discussion,

n'assista pas même aux débats, et ne vint pas moins au dernier

moment voter contre la motion. (Grands cris: Honte! honte! le

nom! le nom!) Je vous dirai le nom; c'est lord Ashley. (Murmures

et sifflets.) Eh bien, je dis: Admettons la pureté de leurs

motifs, mais stipulons au moins qu'ils discuteront la question et

qu'ils l'examineront avec le même soin qu'ils donnent «aux

approvisionnements d'eau et aux renouvellements de l'air.» Ne

permettons pas qu'ils ferment les yeux sur ce sujet. Comment se

conduisent-ils en ce qui concerne la ventilation? Ils appellent à

leur aide les hommes de science. Ils s'adressent au docteur

Southwood-Smith, et lui disent: Comment faut-il s'y prendre pour

que le peuple respire un bon air? Eh bien! quand il s'agit de

donner au peuple du travail et des aliments, nous les sommons

d'interroger aussi les hommes de science, les hommes qui ont

passé leur vie à étudier ce sujet, et qui ont consigné dans leurs

écrits des opinions reconnues pour vraies dans tout le monde

éclairé. Comme ils appellent dans leurs conseils Southwood-Smith,

nous leur demandons d'y appeler aussi Adam Smith, et nous les

sommons ou de réfuter ses principes ou d'y conformer leurs votes.

(Applaudissements.) Il ne suffit pas de se tordre les bras, de

s'essuyer les yeux et de s'imaginer que dans ce siècle

intelligent et éclairé le sentimentalisme peut être de mise au

sénat. Que dirions-nous de ces messieurs qui gémissent sur les

souffrances du peuple, si, pour des fléaux d'une autre nature,

ils refusaient de prendre conseil de la science, de

l'observation, de l'expérience? S'ils entraient dans un hôpital,

par exemple, et si, à l'aspect des douleurs et des gémissements

dont leurs sens seraient frappés, ces grands philanthropes

mettaient à la porte les médecins et les pharmaciens, et tournant

au ciel leurs yeux attendris, ils se mettaient à traiter et

médicamenter à leur façon? (Rires et applaudissements.) J'aime

ces meetings de Covent-Garden, et je vous dirai pourquoi. Nous

exerçons ici une sorte de police intellectuelle. Byron a dit que

nous étions dans un siècle d'affectation; il n'y a rien de plus

difficile à saisir que l'affectation. Mais je crois que si

quelque chose a contribué à élever le niveau moral de cette

métropole, ce sont ces grandes réunions et les discussions qui

ont lieu dans cette enceinte. (Acclamations.) Il va y avoir un

autre meeting ce soir dans le but d'offrir à sir Henry Pottinger

un don patriotique. Je veux vous en dire quelques mots. Et

d'abord, qu'a fait sir Henry Pottinger pour ces monopoleurs?--Je

parle de ces marchands et millionnaires monopoleurs, y compris la

maison Baring et Cie, qui a souscrit pour 50 liv. st. à

Liverpool, et souscrira sans doute à Londres. Je le demande, qu'a

fait M. Pottinger pour provoquer cette détermination des

princes-marchands de la Cité? Je vous le dirai. Il est allé en

Chine, et il a arraché au gouvernement de ce pays, pour son bien

sans doute, un tarif. Mais de quelle espèce est ce tarif? Il est

fondé sur trois principes. Le premier, c'est qu'il n'y aura aucun

droit d'aucune espèce sur les céréales et toutes sortes

d'aliments importés dans le Céleste Empire. (Écoutez! Écoutez!)

Bien plus, si un bâtiment arrive chargé d'aliments, non-seulement

la marchandise ne paye aucun droit, mais le navire lui-même est

exempt de tous droits d'ancrage, de port, etc., et c'est la seule

exception de cette nature qui existe au monde. Le second

principe, c'est qu'il n'y aura aucun droit _pour la protection_.

(Écoutez!) Le troisième, c'est qu'il y aura des droits modérés

_pour le revenu_. (Écoutez! écoutez!) Eh quoi! c'est pour obtenir

un semblable tarif, que nous, membres de la Ligue, combattons

depuis cinq ans! La différence qu'il y a entre sir Henry

Pottinger et nous, la voici: c'est que pendant qu'il a réussi à

conférer, par la force, un tarif aussi avantageux au peuple

chinois, nous avons échoué jusqu'ici dans nos efforts pour

obtenir de l'aristocratie, par la raison, un bienfait semblable

en faveur du peuple anglais. (Applaudissements.) Il y a encore

cette différence: c'est que, en même temps que ces marchands

monopoleurs préparent une splendide réception à sir Henry

Pottinger pour ses succès en Chine, ils déversent sur nous

l'invective, l'insulte et la calomnie, parce que nous poursuivons

ici, et inutilement jusqu'à ce jour, un succès de même nature. Et

pourquoi n'avons-nous pas réussi? Parce que nous avons rencontré

sur notre chemin la résistance et l'opposition de ces mêmes

hommes inconséquents, qui vont maintenant saluant de leurs toasts

et de leurs hurrahs la liberté du commerce... en Chine.

(Applaudissements.) Je leur adresserai à ce sujet une ou deux

questions. Ces messieurs pensent-ils que le tarif que M.

Pottinger a obtenu des Chinois sera avantageux pour ce peuple? À

en juger par ce qu'on leur entend répéter en toute occasion, ils

ne peuvent réellement pas le croire. Ils disent que les aliments

à bon marché et la libre importation du blé seraient

préjudiciables à la classe ouvrière et abaisseraient le taux des

salaires. Qu'ils répondent catégoriquement. Pensent-ils que le

tarif sera avantageux aux Chinois? S'ils le pensent, quelle

inconséquence n'est-ce pas de refuser le même bienfait à leurs

concitoyens et à leurs frères! S'ils ne le pensent pas, s'ils

supposent que le tarif aura pour les Chinois tous ces effets

funestes qu'un semblable tarif aurait, à ce qu'ils disent, pour

l'Angleterre, alors ils ne sont pas chrétiens, car ils font aux

Chinois ce qu'ils ne voudraient pas qu'on fît à eux-mêmes.

(Bruyantes acclamations.) Je les laisse entre les cornes de ce

dilemme et entièrement maîtres de choisir.

[Note 57: L'orateur désigne ici le parti qui s'intitule «la jeune

Angleterre,» et qui a pour chefs lord Ashley, Manners, d'Israëli,

etc. Lord Ashley, cherchant à rejeter sur les manufacturiers les

imputations que la Ligue dirige contre les maîtres du sol,

attribue les souffrances du peuple à l'excès du travail. En

conséquence, de même que M. Villiers propose chaque année la

libre introduction du blé étranger, lord Ashley propose la

limitation des heures de travail. L'un cherche le remède à la

détresse générale dans la liberté, l'autre dans de nouvelles

restrictions.--Ainsi, ces deux écoles économiques sont toujours

et partout en présence.]

Il y a quelque chose de sophistique et d'erroné à représenter,

comme on le fait, le tarif chinois comme un traité de commerce.

Ce n'est point un traité de commerce. Sir Henry Pottinger a

imposé ce tarif au gouvernement chinois, non en notre faveur,

mais en faveur du monde entier. (Écoutez! écoutez!) Et que nous

disent les monopoleurs? «Nous n'avons pas d'objection contre la

liberté commerciale, si vous obtenez la _réciprocité_ des autres

pays.» Et les voilà, à cette heure même, nous pourrions presque

entendre d'ici leur «_hip, hip, hip, hurrah! hurrah!_» les voilà

saluant et glorifiant sir Henry Pottinger pour avoir donné aux

Chinois un tarif sans réciprocité avec aucune nation sur la

surface de la terre! (Écoutez!) Après cela pensez-vous que sir

Thomas Baring osera se présenter encore devant Londres? (Rires et

cris: Non! non!) Lorsqu'il manqua son élection l'année dernière,

il disait que vous étiez une race ignorante. Je vous donnerai un

mot d'avis au cas qu'il se représente. Demandez-lui s'il est

préparé à donner à l'Angleterre un tarif aussi libéral que celui

que sir Henry Pottinger a donné à la Chine, et sinon, qu'il vous

explique les motifs qui l'ont déterminé à souscrire pour cette

pièce d'orfévrerie qu'on présente à M. Pottinger. Nous ne

manquons pas, à Manchester même, de monopoleurs de cette force

qui ont souscrit aussi à ce don patriotique. On fait toujours les

choses en grand dans cette ville, et pendant que vous avez

recueilli ici mille livres sterling dans cet objet, ils ont levé

là-bas trois mille livres, presque tout parmi les monopoleurs qui

ne sont ni les plus éclairés, ni les plus riches, ni les plus

généreux de notre classe, quoiqu'ils aient cette prétention. Ils

se sont joints à cette démonstration en faveur de sir Henry

Pottinger. J'ai été invité aussi à souscrire. Voici ma réponse:

Je tiens sir Henry Pottinger pour un très-digne homme, supérieur

à tous égards à beaucoup de ceux qui lui préparent ce splendide

accueil. Je ne doute nullement qu'il n'ait rendu d'excellents

services au peuple chinois; et si ce peuple peut envoyer un sir

Henry Pottinger en Angleterre, si ce Pottinger chinois réussit

par la force de la raison (car nous n'admettons pas ici

l'intervention des armes), si, dis-je, par la puissance de la

logique, à supposer que la logique chinoise ait une telle

puissance (rires), il arrache au coeur de fer de notre

aristocratie monopoliste le même tarif pour l'Angleterre que

notre général a donné à la Chine, j'entrerai de tout mon coeur

dans une souscription pour offrir à ce diplomate chinois une

pièce d'orfévrerie. (Rires et acclamations prolongés.) Mais,

gentlemen, il faut en venir à parler d'affaires. Notre digne

président vous a dit quelque chose de nos derniers travaux.

Quelques-uns de nos pointilleux amis, et il n'en manque pas de

cette espèce,--gens d'un tempérament bilieux et enclins à la

critique, qui, ne voulant ni agir par eux-mêmes, ni aider les

autres dans l'action, de peur d'être rangés dans le _servum

pecus_, n'ont autre chose à faire qu'à s'asseoir et à

blâmer,--ces hommes vont répétant: «Voici un nouveau mouvement de

la Ligue; elle attaque les landlords jusque dans les comtés; elle

a changé sa tactique.» Mais non, nous n'avons rien changé, rien

modifié; nous avons développé. Je suis convaincu que chaque pas

que nous avons fait était nécessaire pour élever l'_agitation_ là

où nous la voyons aujourd'hui. (Écoutez!) Nous avons commencé par

enseigner, par distribuer des pamphlets, afin de créer une

opinion publique éclairée. Cela nous a tenu nécessairement deux

ou trois ans. Nous avons ensuite porté nos opérations dans les

colléges électoraux des bourgs; et jamais, à aucune époque,

autant d'attention systématique, autant d'argent, autant de

travaux n'avaient été consacrés à dépouiller, surveiller,

rectifier les listes électorales des bourgs d'Angleterre. Quant à

l'enseignement par la parole, nous le continuons encore;

seulement, au lieu de nous faire entendre dans quelque étroit

salon d'un troisième étage, comme il le fallait bien à l'origine,

nous nous adressons à de magnifiques assemblées telles que celle

qui est devant moi. Nous distribuons encore nos pamphlets, mais

sous une autre forme: nous avons notre organe, le journal _la

Ligue_, dont vingt mille exemplaires se distribuent dans le pays,

chaque semaine. Je ne doute pas que ce journal ne pénètre dans

toutes les paroisses du royaume, et ne circule dans toute

l'étendue de chaque district. Maintenant, nous allons plus loin,

et nous avons la confiance d'aller troubler les monopoleurs

jusque dans leurs comtés. (Applaudissements.) La première

objection qu'on fait à ce plan, c'est que c'est un jeu à la

portée des deux partis, et que les monopoleurs peuvent adopter la

même marche que nous. J'ai déjà répondu à cela en disant que nous

sommes dans cette heureuse situation de nous asseoir devant un

tapis vert où tout l'enjeu appartient à nos adversaires et où

nous n'avons rien à perdre. (Écoutez!) Il y a longtemps qu'ils

jouent et ils ont gagné tous les comtés. Mon ami M. Villiers n'a

eu l'appui d'aucun comté la dernière fois qu'il a porté sa motion

à la Chambre. Il y a là 152 députés des comtés, et je crois que

si M. Villiers voulait prouver clairement qu'il peut obtenir la

majorité, sans en détacher quelques-uns, il y perdrait son

arithmétique. Nous allons donc essayer de lui en donner un

certain nombre.

Ici l'orateur passe en revue les diverses clauses de la loi électorale

et indique, pour chaque position, les moyens d'acquérir le droit de

suffrage soit dans les bourgs, soit dans les comtés. Nous n'avons pas

cru devoir reproduire ces détails qui ne pourraient intéresser qu'un

bien petit nombre de lecteurs.

..... Les monopoleurs ont des yeux de lynx pour découvrir les

moyens d'atteindre leur but. Ils dénichèrent dans le bill de

réforme la clause Chandos, et la mirent immédiatement en oeuvre.

Sous prétexte de faire inscrire leurs fermiers sur les listes

électorales, ils y ont fait porter les fils, les neveux, les

oncles, les frères de leurs fermiers, jusqu'à la troisième

génération, jurant au besoin qu'ils étaient associés à la ferme,

quoiqu'ils n'y fussent pas plus associés que vous. C'est ainsi

qu'ils ont gagné les comtés. Mais il y a une autre clause dans le

bill de réforme, que nous, hommes de travail et d'industrie,

n'avions pas su découvrir; celle qui confère le droit électoral

au propriétaire d'un _freehold_ de 40 shillings de revenu.

J'élèverai cette clause contre la clause Chandos et nous les

battrons dans les comtés mêmes. (Bruyantes acclamations.).....

..... Il y a un très-grand nombre d'ouvriers qui parviennent à

économiser 50 à 60 liv. sterl., et ils sont peut-être accoutumés

à les déposer à la caisse d'épargne. Je suis bien éloigné de

vouloir dire un seul mot qui tende à déprécier cette institution;

mais la propriété d'un cottage et de son enclos donne un intérêt

double de celui qu'accorde la caisse d'épargne. Et puis, quelle

satisfaction pour un ouvrier de croiser ses bras et de faire le

tour de son petit domaine, disant: «Ceci est à moi, je l'ai

acquis par mon travail!» Parmi les pères dont les fils arrivent à

l'âge de maturité, il y en a beaucoup qui sont enclins à les

tenir en dehors des affaires et étrangers au gouvernement de la

propriété. Mon opinion est que vous ne sauriez trop tôt montrer

de la confiance en vos enfants et les familiariser avec la

direction des affaires. Avez-vous un fils qui arrive à ses vingt

et un ans? Ce que vous avez de mieux à faire, si vous le pouvez,

c'est de lui conférer un vote de comté. Cela l'accoutume à gérer

une propriété et à exercer ses droits de citoyen, pendant que

vous vivez encore, et que vous pouvez au besoin exercer votre

paternel et judicieux contrôle. Je connais quelques pères qui

disent: «Je mettrais mon fils en possession du droit électoral,

mais je redoute les frais.» Je donnerai un avis au fils. Allez

trouver votre père et offrez-lui de faire vous-même cette

dépense. Si vous ne le voulez pas, et que votre père s'adresse à

moi, je la ferai. (Applaudissements.) C'est ainsi que nous

gagnerons Middlesex. Mais ce n'est pas tout que de vous faire

inscrire. Il faut encore faire rayer ceux qui sont sans droit. On

a dit que c'était une mauvaise tactique et qu'elle tendait à

diminuer les franchises du peuple. Si nos adversaires

consentaient à ce que les listes s'allongeassent de faux

électeurs des deux côtés, nous pourrions ne pas faire

d'objections. Mais s'ils scrutent nos droits sans que nous

scrutions les leurs, il est certain que nous serons toujours

battus.....

..... L'Écosse a les yeux sur vous. On dit dans ce pays-là: Oh!

si nous n'étions soumis qu'à ce cens de 40 shillings, nous

serions bientôt maîtres de nos 12 comtés. L'Irlande aussi a les

yeux sur vous. Son cens, comme en Écosse, est fixé à 10 liv.

sterlings.--Quoi! l'Angleterre, l'opulente Angleterre, n'aurait

qu'un cens nominal de 40 shillings, elle aurait une telle arme

dans les mains, et elle ne battrait pas cette oligarchie

inintelligente et incapable qui l'opprime! Je ne le croirai

jamais! Nous élèverons nos voix dans tout le pays; il n'est pas

de si légère éminence dont nous ne nous ferons un piédestal pour

crier: Aux listes! aux listes! aux listes! Inscrivez-vous,

non-seulement dans l'intérêt de millions de travailleurs, mais

encore dans celui de l'aristocratie elle-même; car, si elle est

abandonnée à son impéritie et à son ignorance, elle fera bientôt

descendre l'Angleterre au niveau de l'Espagne et de la Sicile, et

subira le sort de la grandesse castillane. Pour détourner de

telles calamités, je répète donc: Aux listes! aux listes! aux

listes! (Tonnerre d'applaudissements.)

Nous terminerons ce choix ou plutôt ce recueil de discours (car nous

pouvons dire avec vérité que le hasard nous a plus souvent guidé que

le choix), par le compte rendu du meeting tenu à Manchester le 22

janvier 1845, meeting où ont été rendus les comptes de l'exercice

1844, et qui clôt, par conséquent, la cinquième année de l'agitation.

Encore, dans cette séance, nous nous bornerons à traduire le discours

de M. Bright qui résume les travaux et la situation de la Ligue. M.

Bright est certainement un des membres de la Ligue les plus zélés,

les plus infatigables et en même temps les plus éloquents. La verve et

la chaleur de Fox, le profond bon sens et le génie pratique de Cobden

semblent tour à tour tributaires du genre d'éloquence de M. Bright.

Ainsi que nous venons de le dire, au milieu des richesses oratoires

qui étaient à notre disposition, nous avons dû nous fier au hasard et

nous nous apercevons un peu tard qu'il nous a mal servi en ceci que

notre recueil ne renferme presque aucun discours de M. Bright. Nous

saisissons donc cette occasion de réparer envers nos lecteurs un oubli

involontaire.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 80 / 106 题