DÉMONSTRATION EN FAVEUR DE LA LIBERTÉ COMMERCIALE À WALSALL.

Présentation d'une coupe à M. John B. Smith.

En 1841, la lutte s'établit entre le monopole et la liberté aux

élections de Walsall. M. Smith était le candidat des _free-traders_,

et l'influence de la corruption, portée à ses dernières limites,

assura aux monopoleurs un triomphe momentané. L'énergie et la loyauté,

qui présidèrent à la conduite de M. Smith dans cette circonstance, lui

concilièrent l'estime et l'affection de toutes les classes de la

société, et les clames de Walsall résolurent de lui en donner un

témoignage public. Elles formèrent entre elles une souscription dont

le produit a été consacré à faire ciseler une magnifique coupe

d'argent. Mercredi soir (11 septembre 1844), une _soirée_ a eu lieu

dans de vastes salons, décorés avec goût, et où était réunie la plus

brillante assemblée. M. Robert Scott occupait le fauteuil.

Après le thé, M. le président se lève pour proposer la santé de la

reine. «Dans une assemblée, dit-il, embellie par la présence d'un si

grand nombre de dames, il serait inconvenant de ne pas commencer par

payer un juste tribut de respect à notre gracieuse et bien-aimée

souveraine. C'est une des gloires de l'Angleterre de s'être soumise à

la domination de la femme, et ce n'est pas un des traits les moins

surprenants de son histoire, que la nation ait joui de plus de bonheur

et de prospérité, sous l'empire de ses souveraines, que n'ont pu lui

en procurer les règnes des plus grands hommes, etc.»

Après un discours de M. Walker, en réponse à ce toast, le président

arrive à l'objet de la réunion. Il rappelle qu'en 1841, un appel fut

fait aux habitants de Walsall pour poser aux électeurs la question de

la liberté commerciale. C'était la première fois que cette grande

cause subissait l'épreuve électorale. Nous avions alors un candidat

whig qui n'allait pas, sur cette matière, jusqu'à l'affranchissement

absolu des échanges. Il sentit la nécessité de se retirer, et le champ

restait libre aux manoeuvres du candidat conservateur. Un grand nombre

d'électeurs lui promirent imprudemment leurs votes, sans considérer

que la loi leur a confié un dépôt sacré dont ils ne sont pas libres de

disposer à leur avantage, mais dont ils doivent compte à ceux qui ne

jouissent pas du même privilége. Vous vous rappelez l'anxiété qui

régna alors parmi les _free-traders_, et les difficultés qu'ils

rencontrèrent à trouver un candidat à qui l'on pût confier la défense

du grand principe que nous posions devant le corps électoral. C'est

dans ce moment qu'un homme d'une position élevée, d'un noble caractère

et d'un grand talent, M. Smith (applaudissements), accepta sans

hésiter la candidature et entreprit de relever ce bourg de la longue

servitude à laquelle il était accoutumé. M. Smith était alors

président de la chambre de commerce de Manchester, président de la

Ligue. Sur notre demande, il vint à Walsall et dirigea la lutte avec

une vigueur et une loyauté qui lui valurent, non-seulement l'estime de

ses amis, mais encore l'approbation de ses adversaires. L'Angleterre

et l'Irlande s'intéressaient au succès de ce grand débat, où les plus

chers intérêts du pays étaient engagés. Grâce à des influences que

vous n'avez pas oubliées, nous fûmes vaincus cependant, mais non sans

avoir réduit la majorité de nos adversaires dans une telle proportion

qu'il ne leur reste plus aucune chance pour l'avenir. Les dames de

Walsall, profondément reconnaissantes des services éminents rendus par

M. Smith à la cause de la pureté électorale non moins qu'à celle de la

liberté, résolurent de lui donner un témoignage public de leur estime.

Je ne vous retiendrai pas plus longtemps, et ne veux point retarder

les opérations qui sont l'objet principal de cette réunion.

Mme. Cox se lève, et s'adressant à M. Smith, elle dit: «J'ai l'honneur

de vous présenter cette coupe, au nom des dames de Walsall.»

M. Smith reçoit ce magnifique ouvrage d'orfévrerie, d'un travail

exquis, qui porte l'inscription suivante:

«_Présenté à M. J. B._ SMITH, _esq._

«Par les dames de Walsall, comme un témoignage de leur estime et de

leur gratitude, pour le courage et le patriotisme avec lesquels il a

soutenu la lutte électorale de 1841, dans ce bourg, contre un candidat

monopoleur,--pour l'indépendance de sa conduite et l'urbanité de ses

manières,--pour ses infatigables efforts dans la défense des droits du

travail contre les intérêts égoïstes et la domination usurpée d'une

classe.

«Puisse-t-il vivre assez pour jouir de la récompense de ses travaux et

voir la vérité triompher et la patrie heureuse!»

M. Smith remercie et prononce un discours que le cadre de cet ouvrage

ne nous permet pas de rapporter.

Le but que nous nous sommes proposé était de faire connaître la Ligue,

ses principaux chefs, les doctrines qu'elle soutient, les arguments

par lesquels elle combat le monopole; nous ne pouvions songer à

initier le lecteur dans tous les détails des opérations de cette

grande association. Il est pourtant certain que les efforts

persévérants, mais silencieux, par lesquels elle essaye de rénover,

non-seulement l'esprit, mais encore le personnel du corps électoral,

ont peut-être une importance plus pratique que la partie apparente et

populaire de ses travaux.

Sans vouloir changer notre plan et attirer l'attention du lecteur sur

les travaux électoraux de la Ligue, ce qui exigerait de sa part

l'étude approfondie d'un système électif beaucoup plus compliqué que

le nôtre, nous croyons cependant ne pouvoir terminer sans dire

quelques mots et rapporter quelques discours relatifs à cette phase de

l'_agitation_.

Nous avons vu précédemment qu'il y a en Angleterre deux classes de

députés, et, par conséquent, d'électeurs.--158 membres du Parlement

sont nommés par les comtés, et tous sont dévoués au monopole.--Jusqu'à

la fin de 1844, les _free-traders_ n'avaient en vue que d'obtenir, sur

les députés des bourgs, une majorité suffisante pour contre-balancer

l'influence de ce corps compacte de 158 protectionnistes.--Pour cela,

il s'agissait de faire inscrire sur les listes électorales autant de

_free-traders_, et d'en éliminer autant de créatures de l'aristocratie

que possible. Un comité de la Ligue a été chargé et s'est acquitté

pendant plusieurs années de ce pénible et difficile travail, qui a

exigé une multitude innombrable de procès devant les cours compétentes

(_courts of registration_), et le résultat a été d'assurer aux

principes de la Ligue une majorité certaine dans un grand nombre de

villes et de bourgs.

Mais, à la fin de 1844, M. Cobden conçut l'idée de porter la lutte

jusque dans les comtés. Son plan consistait à mettre à profit ce qu'on

nomme la clause Chandos, qui confère le droit d'élire, au comté, à

quiconque possède une propriété immobilière donnant un revenu net de

40 schellings. De même que l'aristocratie avait, en 1841, mis un grand

nombre de ses créatures en possession du droit électoral par l'action

de cette clause, il s'agissait de déterminer les classes

manufacturières et commerciales à en faire autant, en investissant les

ouvriers des mêmes franchises, et en les transformant en

_propriétaires_, en _landlords_ au petit pied.--Le temps pressait, car

on était au mois de décembre 1844, quand M. Cobden soumit son plan au

conseil de la Ligue, et on n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845, pour

se faire inscrire sur les listes électorales qui doivent servir en cas

de dissolution jusqu'en 1847.

Aussitôt le plan arrêté, la Ligue le mit à exécution avec cette

activité prodigieuse qui ne lui a jamais fait défaut, et que nous

avons peine à croire, tant elle est loin de nos idées et de nos

moeurs politiques. Dans l'espace de dix semaines, M. Cobden a assisté

à _trente-cinq_ grands meetings publics, tenus dans les divers comtés

du nord de l'Angleterre dans le seul but de propager cette nouvelle

croisade électorale.--Nous nous bornerons à donner ici la relation

d'un de ces meetings, celui de Londres, qui ouvre d'ailleurs la

troisième année de l'agitation dans la métropole.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 78 / 106 题