Le meeting hebdomadaire de la Ligue a eu lieu jeudi soir au théâtre de
Covent-Garden.--En l'absence du président, M. George Wilson, M.
Villiers, membre du Parlement, occupe le fauteuil. Nous avons extrait
de son discours les passages suivants:
«Messieurs, notre estimable ami, M. Wilson, forcément retenu à la
campagne, m'a requis d'occuper le fauteuil. Malgré mon
inexpérience, j'ai accepté cette mission, parce que je crois que
le temps est venu où il n'est permis à personne de rejeter le
fardeau sur autrui, et de refuser sa cordiale assistance à
l'oeuvre de cette grande et utile association. L'objet de la
Ligue est identifié avec le bien-être de la nation, mais le
sinistre intérêt que nous combattons est malheureusement
identifié avec le pouvoir et les majorités parlementaires. La
Ligue a donc à surmonter de graves difficultés, et il lui faut
redoubler d'énergie. (Applaudissements.) Nous vivons dans un
temps où l'on ne manque pas de tirer avantage de ce qu'il reste
au peuple d'ignorance et d'apathie à l'égard de ses vrais
intérêts, et il ne faut pas espérer d'arriver à un gouvernement
juste et sage, autrement que par la vigoureuse expression d'une
opinion publique éclairée. C'est à ce résultat, c'est à réprimer
le sordide abus de la puissance législative que la Ligue a
consacré ses efforts incessants et dévoués. Le soin que mettent
ses adversaires à calomnier ses desseins, montre assez combien
ils redoutent ses progrès, et combien sa marche ferme et loyale
trompe leur attente. L'objet que la Ligue a en vue a toujours été
clair et bien défini; je ne sache pas qu'il ait changé. Elle
aspire à populariser, à rendre manifestes, aux yeux de tous, ces
doctrines industrielles et commerciales, qui ont été proclamées
par les plus hautes intelligences. (Écoutez! écoutez!) Doctrines
dont la vérité est accessible aux intelligences les plus
ordinaires, dont l'application, commandée d'ailleurs par les
circonstances de ce pays, a été conseillée par tout ce qu'il
renferme d'hommes pratiques, prudents et expérimentés. Ce but, de
quelque manière qu'il plaise aux monopoleurs et aux ministres qui
leur obéissent de le présenter, mérite bien l'appui et la
sympathie de quiconque porte un coeur ami du bien et de la
justice. Depuis notre dernière réunion, je comprends que ce mot
que l'autorité a mis à la mode, et sur lequel elle compte pour
étouffer les plaintes de nos frères d'Irlande (immenses
acclamations), je veux dire le mot _conspiration_, a été appliqué
à ces meetings. (Rires ironiques.) Jusqu'à quel point ce mot
s'applique-t-il avec quelque justesse à nos réunions? Je
l'ignore. Ce que je sais, c'est que considérant le but pour
lequel on allègue que nous sommes associés, il n'y a pas lieu de
s'étonner si nos travaux ont répandu la colère et l'alarme dans
le camp ennemi, et si nous sommes désignés comme des
conspirateurs, sur l'autorité de celui à qui l'on attribue
d'avoir proclamé que les doctrines que nous cherchons à faire
prévaloir sont les doctrines du _sens commun_[36]. (Rires.) Car,
certes, on ne saurait rien concevoir de plus funeste que le _sens
commun_, à ceux qui ont fondé leur puissance sur les préjugés,
l'ignorance et les divisions du peuple, à ceux qui ont tout à
redouter de sa sagesse, et rien à gagner à son perfectionnement.
(Applaudissements.) S'ils déploient maintenant contre la Ligue
une nouvelle énergie, peut-être faut-il les excuser, car elle
naît de cette conviction qui a envahi leur esprit, que nos
doctrines font d'irrésistibles progrès, et que le temps approche
où ce sentiment profond qu'on appelle _sens commun_ prévaudra
enfin dans le pays. En cela, du moins, je crois qu'ils ont
raison, et tout--jusqu'aux procédés de l'anti-Ligue, qui a sans
doute en vue autre chose que le sens commun,--concourt à ce
résultat. Lorsqu'il s'agit de disculper une loi qui a provoqué
contre elle cette puissante agitation, il faut autre chose, le
_sens commun_ réclame autre chose que l'invective, qui fait le
fond de leur éloquence. Il faut autre chose pour disculper une
loi accusée de n'avoir été faite à une autre fin que d'infliger
la famine à une terre chrétienne (écoutez! écoutez!), alors
surtout que cette loi, condamnée par les hommes de l'autorité la
plus compétente, par les Russell et les Fitzwilliams, condamnée
par le spectacle des maux qu'elle répand au sein d'une population
toujours croissante, est maintenue par des législateurs qui ont à
la maintenir un intérêt direct et pécuniaire. Je le répète, si
l'invective grossière est la seule réponse que l'on sait faire à
des imputations si graves et si sérieuses, c'est qu'il n'y en a
pas d'autre; et alors le peuple est bien près de comprendre que
demander pour le travail honnête sa légitime rémunération, pour
les capitaux leurs profits naturels, sans la funeste intervention
de la loi, que vouloir réduire la classe oisive et improductive à
sa propriété, c'est proclamer non-seulement la doctrine du _sens
commun_, mais la doctrine de l'éternelle justice. Les
_conspirateurs_ qui se sont unis pour répandre cette doctrine
parmi le peuple, recueilleront, en dépit de l'injuste censure de
l'autorité, l'honnête et cordial assentiment d'une nation
reconnaissante.» (Applaudissements prolongés.)
[Note 36: «Prétendre enrichir un peuple par la disette artificielle,
c'est une politique en contradiction avec le sens commun.» (Sir James
Graham, ministre de l'intérieur.)]
Le meeting entend MM. Hume et Christie, membres du Parlement. La
parole est ensuite à M. J. W. Fox.
M. FOX: Si les honorables membres du Parlement que vous venez
d'entendre étaient condamnés à subir cet arrêt qui, grâces au
ciel, se présente plus rarement qu'autrefois sur les lèvres du
juge: «Qu'on les ramène d'où ils sont venus,» ils pourraient, je
crois, annoncer à la Chambre des communes que _la Ligue vit
encore_; car, pas plus tard qu'hier, on y affirmait que, depuis
la déclaration de sir Robert Peel, au premier jour de la session,
notre _agitation_ était _tombée dans l'insignifiance_[37].
(Rires.) Oui, elle est tombée de chute en chute, d'un revenu de
50,000 liv. sterl. à un revenu de 100,000 liv.;--de petits
meetings provinciaux à de splendides réunions comme celle qui
m'entoure, et de l'humiliation de pétitionner la Chambre à
l'honneur de guider dans la lutte les maîtres de cette assemblée.
(Acclamations.) Quelle idée confuse, imparfaite, étrange, ne
faut-il pas se faire de la Ligue, pour imaginer qu'elle va
s'anéantir au souffle des membres du Parlement ou des ministres
de la couronne! Eh quoi! les législateurs du monopole ne
verraient-ils dans la Ligue qu'une mesquine coterie, qu'une
pitoyable manoeuvre de parti, choses qui leur sont beaucoup plus
familières que les grands principes de la vérité et de la
justice, que les puissants mouvements de l'opinion nationale? Et
celui, entre tous, devant la volonté de qui la Ligue est le moins
disposée à se courber, c'est ce ministre dont la bouche a si
souvent soufflé le chaud et le froid, et qui dénonçait jadis,
comme destructives de la constitution politique et de
l'établissement religieux du royaume, ces mêmes mesures dont il
se soumet maintenant à se faire l'introducteur. L'existence de la
Ligue, le triomphe prochain qui l'attend, ne dépendent ni de Sir
Robert Peel, ni d'aucun autre chef de parti. Nous abjurons toute
alliance avec les partis. L'anti-Ligue s'enorgueillissait
récemment d'avoir rallié à elle un grand nombre de whigs. Tant
pis pour les whigs, mais non pas pour la Ligue. (Écoutez!) Notre
force est dans notre principe; dans la certitude que la liberté
du commerce est fatalement arrêtée dans les conseils de Dieu
comme un des grands pas de l'homme dans la carrière de la
civilisation. Les droits de l'industrie à la liberté des
échanges peuvent être momentanément violés, confisqués par la
ruse ou la violence; mais ils ne peuvent être refusés d'une
manière permanente aux exigences de l'humanité.
(Applaudissements.)... Mais ce que le monopole n'a pu faire avec
toutes les ressources d'une constitution partiale, il espère le
réaliser par le concours d'associations volontaires et d'efforts
combinés. Non content de cette grande anti-Ligue, la Chambre des
lords, et de cette anti-Ligue supplémentaire, la Chambre des
communes, il couvre le pays de petites associations qui vont
s'écriant:
Oh! laissez mon petit navire tendre aussi sa voile,
Partager la même brise et courir au même triomphe.
[Note 37: Sir Robert Peel avait annoncé que son intention n'était
pas de reviser la _loi-céréale_.]
Et voyez jusqu'où les conduit l'esprit d'imitation! Elles se
prennent à nous copier nous-mêmes. Elles commencent à pétitionner
le Parlement, justement quand nous en avons fini avec les
pétitions.--Elles dénoncent l'_agitation_. «L'agitation est
immorale,» s'écrie le duc de Richmond, et disant cela, il se met
à la tête d'une agitation nouvelle... Les monopoleurs déclarent
que nous sommes passibles des peines de la loi. Mais s'il y a
quelque impartialité dans la distribution de la justice, que
font-ils autre chose, en nous imitant, que nous garantir contre
ces peines? Non que je prenne grand souci du mot
_conspiration_[38]; et en débutant tout à l'heure, j'aurais pu
aussi bien choisir ce terme que tout autre et vous apostropher
ainsi: «_Mes chers conspirateurs._» Je ne tiens pas à déshonneur
qu'on m'applique cette expression ou toute autre, quand j'ai la
conscience que je poursuis un but légitime par des moyens
légitimes. (Applaudissements.) Quel que soit l'objet spécial de
notre réunion, je rougirais de moi-même et de vous, si nous
usions du privilége de la libre parole et du libre meeting, sans
exprimer notre sympathie envers ceux de nos frères d'Irlande que
menacent des châtiments pour avoir usé des mêmes droits.
(Acclamations enthousiastes et prolongées.) Je dis que c'est de
la sympathie pour nous-mêmes et non pour eux. Car, entre tous
les hommes, _celui-là_, sans doute, a moins besoin de sympathie
que nul autre, qui, du fond de son cachot, si on l'y plonge,
régnera encore sur la pensée, sur le coeur, sur le dévouement de
la nation à laquelle il a consacré ses services. (Les
acclamations se renouvellent.) C'est à nous-mêmes qu'elle est
due, c'est au plus sacré, au plus cher des droits que possède le
peuple de ce pays,--le droit de s'assembler librement,--en nombre
proportionné à la grandeur de ses souffrances,--pour exposer ses
griefs et en demander le redressement. Ce droit ne doit être
menacé, où que ce soit, à l'égard de qui que ce soit, sans
qu'aussitôt une protestation énergique et passionnée émane de
quiconque apprécie la liberté publique et les intérêts d'une
nation qui n'a d'autres garanties que la hardiesse de sa parole
et son esprit d'indépendance. (Acclamations.)--Mais je reviens
aux associations des prohibitionnistes. Incriminer la Ligue,
semble être leur premier besoin et leur première pensée. Mais de
quoi nous accusent-ils? Parmi leurs plates et mesquines
imputations, les plus pitoyables figurent toujours au premier
rang. La première résolution prise par une de ces associations
agricoles consiste à déclarer que la Ligue fait une chose
intolérable en envoyant dans le pays des professeurs salariés.
Mais au moins elles ne peuvent pas nous accuser de salarier des
rustres pour porter le désordre dans leurs meetings. Elles
oublient aussi que la Ligue dispose d'une puissance
d'enseignement qu'aucune richesse humaine ne saurait payer;
puissance invisible, mais formidable, descendue du ciel pour
pénétrer au coeur de l'humanité; puissance qui ouvre l'oreille de
celui qui écoute et enflamme la lèvre de celui qui parle;
puissance immortelle, partout engagée à faire triompher la
liberté, à renverser l'oppression; et le nom de cette puissance,
c'est l'_amour de la justice_. (Applaudissements.) Elles se
plaignent aussi de nos pétitions, maintenant que nous y avons
renoncé. Une foule d'anecdotes nous sont attribuées, parmi
lesquelles celle d'un homme qui aurait inscrit de faux noms au
bas d'une pétition contre la loi-céréale. Ils racontent, avec
assez peu de discernement dans le choix de leur exemple, qu'un
homme a été vu dans les cimetières inscrivant sur la pétition
des noms relevés sur la pierre des tombeaux. (Rires.) Il ne
manquait pas de subtilité, le malheureux, s'il en a agi ainsi, et
il faut que le sens moral de nos adversaires soit bien émoussé
pour qu'ils osent citer un tel fait à l'appui de leur accusation;
car combien d'êtres inanimés peuplent les cimetières de nos
villes et de nos campagnes, qui y ont été poussés par l'effet de
cette loi maudite. Ah! si les morts pouvaient se mêler à notre
oeuvre, des myriades d'entre eux auraient le droit de signer des
pétitions sur cette matière. Ils ont été victimes de ce système
qui pèse encore sur les vivants, et s'il existait une puissance
qui pût souffler sur cette poussière aride pour la réveiller, si
ces pensées et ces sentiments d'autrefois pouvaient reprendre
possession de la vie, si la tombe pouvait nous rendre ceux
qu'elle a reçus sans cortége et sans prières:
«Car elle est petite la cloche qui annonce à la hâte le convoi
du pauvre;»
s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais où l'on
codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule serait si pressée
que les avenues du Parlement seraient inaccessibles; il faudrait
une armée, Wellington en tête, pour frayer aux sénateurs un
passage à travers cette multitude, et peut-être ils ne
parviendraient à l'orgueilleuse enceinte que pour entendre le
chapelain de Westminster prêcher sur ce texte: «Le sang de ton
frère crie vers moi de la terre.» (Vive sensation.)
[Note 38: Il faut se rappeler que ce discours fut prononcé à
l'époque du procès d'O'Connell.]
Après cette folle disposition à calomnier la Ligue, ce qui
caractérise le plus les sociétés monopolistes, c'est une
avalanche de professions d'_attachement à l'ouvrier_. Cette
tendresse défraye leurs résolutions et leurs discours; il semble
que le bien-être de l'ouvrier soit la cause finale de leur
existence. (Rires.) Il semble, à les entendre, que les landlords
n'ont été créés et mis au monde que pour aimer les ouvriers.
(Nouveaux rires). Ils aiment l'ouvrier avec tant de tendresse,
qu'ils prennent soin que des vêtements trop amples et une
nourriture trop abondante ne déguisent pas sa grâce et n'altèrent
pas ses belles proportions. Ils aiment sans doute, sur le
principe invoqué par certain pasteur à qui l'on reprochait une
douteuse orthodoxie. Que voulez-vous? disait-il, je ne puis
croire qu'à raison de 80 liv. sterl. par an, tandis que mon
évêque croit sur le taux de 15,000 livres. (Éclats de rires.)
C'est ainsi que, dans leurs meetings, les landlords font montre
envers les ouvriers d'un amour de 50 et 80,000 livres par an,
mais ceux-ci ne peuvent les payer de retour que sur le pied de 7
à 8 shillings par semaine. (Rires prolongés...) Mais quand donc a
commencé cet amour? Quelle est l'histoire de cette tendresse
ardente et passionnée de l'aristocratie pour l'habitant des
campagnes? Dans quel siècle est-elle née? Est-ce dans les temps
reculés où le vieux cultivateur était tenu de dénoncer sur son
bail le nombre d'_attelages de boeufs_ et le nombre d'_attelages
d'hommes_? Lorsque l'on engraissait les esclaves dans ce pays
pour les vendre en Irlande, jusqu'à ce qu'il y eût sur le marché
engorgement de ce genre de produits? Est-ce dans le quatorzième
siècle, lorsque la peste ayant dépeuplé les campagnes, et que le
manque de bras eût pu élever le taux de la main-d'oeuvre,
l'aristocratie décréta le _Code des ouvriers_,--loi dont on a
fait l'éloge de nos jours,--qui ordonnait que les ouvriers
seraient forcés de travailler sous le fouet et sans augmentation
de salaires? Est-ce dans le quinzième siècle, quand la loi
voulait que celui qui avait été cultivateur douze ans, fût pour
le reste de sa vie attaché aux manches de sa charrue, sans qu'il
pût même faire apprendre un métier à son fils, de peur que le
maître du sol ne perdît les services d'un de ses serfs? Est-ce
dans le seizième siècle, quand un landlord pouvait s'emparer des
vagabonds, les forcer au travail, les réduire en esclavage et
même les _marquer_, afin qu'ils fussent reconnus partout comme sa
propriété? Est-ce à l'époque plus récente qui a précédé
immédiatement la naissance de l'industrie manufacturière, période
pendant laquelle les salaires mesurés en froment, baissèrent de
moitié, tandis que le prix de ce même froment haussa du double et
plus encore? Est-ce dans les temps postérieurs, sous l'ancienne
ou la nouvelle loi des pauvres, qui, tantôt assujettissait
l'ouvrier à la dégradation de recevoir de la paroisse, à titre
d'aumône, un salaire honnêtement gagné, tantôt lui disait: Tu
arrives trop tard au banquet de la nature, il n'y a pas de
couvert pour toi; sois _indépendant_? Est-ce maintenant enfin,
où l'ouvrier est gratifié de 2 shillings par jour quand il fait
beau, qu'il perd s'il vient à pleuvoir, et où sa vie se consume
en un travail incessant, jour après jour, et de semaine en
semaine? À quelle époque donc trouvons-nous l'origine, où
lisons-nous l'histoire, où voyons-nous les marques de cette
paternelle sollicitude, qui, à en croire l'aristocratie, a placé
la classe ouvrière sous sa tendre et spéciale protection?
(Acclamations bruyantes et prolongées.) Si tels sont les
sentiments de l'aristocratie envers les ouvriers, pourquoi ne
donne-t-elle pas une attention plus exclusive à leurs intérêts?
Les législateurs de cette classe ne s'abstiennent pas,
d'habitude, de se mêler des affaires d'autrui. Ils se préoccupent
des manufactures, où les salaires sont pourtant plus élevés que
sur leurs domaines; ils réglementent les heures de travail et les
écoles; ils sont toujours prêts à s'ingérer dans les fabriques de
soie, de laine, de coton, en toutes choses au monde; et, sur ces
entrefaites, voilà ces ouvriers qu'ils aiment tant, les voilà les
plus misérables et les plus abandonnés de toutes les créatures!
Quelquefois peut-être on distribuera à ceux d'entre eux qui
auront servi vingt ans le même maître un prix de 10 shillings,
toujours accompagné de la part du révérend président du meeting
de cette allocution: «Méfiez-vous des novateurs, car la Bible
enseigne qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous.» (Honte!
honte!)
Et que dirons-nous de la prétention des propriétaires au titre
d'agriculteurs? On n'est pas savant parce qu'on possède une
bibliothèque; et comme l'a dit énergiquement M. Cobden: «on n'est
pas marin parce qu'on est armateur.» Les propriétaires de grands
domaines n'ont pas davantage droit au titre honorable
«d'agriculteurs.» Ils ne cultivent pas le sol; ils se bornent à
en recueillir les fruits, ayant soin de s'adjuger la part du
lion. Si un tel langage prévalait en d'autres matières, s'il
fallait juger des qualités personnelles et des occupations d'un
homme, par l'usage auquel ses propriétés sont destinées, il
s'ensuivrait qu'un noble membre de la Ligue, le marquis de
Westminster[39] serait le plus grand tuilier de Londres (rires),
que le duc de Bedfort[40] en serait le musicien et le dramatiste
le plus distingué, et que les membres du clergé de l'abbaye de
Westminster, dont les propriétés sont affectées à un usage fort
équivoque, seraient d'éminents professeurs de prostitution.
(Rires et applaudissements.) Entre la Ligue et ses adversaires
toute la question, dégagée de ces vains sophismes, se réduit à
savoir si les seigneurs terriens, au lieu de n'être dans la
nation qu'une classe respectable et influente, absorberont tous
les pouvoirs et seront la nation, toute la nation, car c'est à
quoi ils aspirent. Ils reconnaissent la reine, mais ils lui
imposent des ministres; ils reconnaissent la législature, mais
ils constituent une Chambre et tiennent l'autre sous leur
influence; ils reconnaissent la classe moyenne, mais ils
commandent ses suffrages et s'efforcent de nourrir dans son sein
les habitudes d'une dégradante servilité; ils reconnaissent la
classe industrielle, mais ils restreignent ses transactions et
paralysent ses entreprises; ils reconnaissent la classe ouvrière,
mais ils taxent son travail, et ses os, et ses muscles, et
jusqu'au pain qui la nourrit. (Applaudissements.) J'accorde
qu'ils furent autrefois «la nation». Il fut un temps où les
possesseurs du sol en Angleterre formaient la nation, et où il
n'y avait pas d'autre pouvoir reconnu. Mais qu'était-ce que ce
temps-là? Un temps où le peuple était serf, était «chose»,
pouvait être fouetté, marqué et vendu. Ils étaient la nation!
Mais où étaient alors tous les arts de la vie? où étaient alors
la littérature et la science? Le philosophe ne sortait de sa
retraite que pour être, au milieu de la foule ignorante, un objet
de défiance et peut-être de persécution; bon tout au plus à
vendre au riche un secret magique pour gagner le coeur d'une dame
ou paralyser le bras d'un rival. Ils étaient la nation! et on les
voyait s'élancer dans leur armure de fer, conduisant leurs
vassaux au carnage, tandis que les malheureux qu'ils foulaient
aux pieds n'avaient d'autres chances pour s'en défaire que de les
écraser, comme des crustacés dans leur écaille. Ils étaient la
nation! et quel était alors le sort des cités? Tout citoyen qui
avait quelque chose à perdre était obligé de chercher auprès du
trône un abri contre leur tyrannie, et de renforcer le despotisme
pour ne pas demeurer sans ressources devant ces oligarques; en ce
temps-là, s'il y avait eu un Rothschild, ils auraient eu sa
dernière dent pour arriver à son dernier écu. Quand ils étaient
la nation, aucune invention n'enrichissait le pays, ne faisait
exécuter au bois et au fer l'oeuvre de millions de bras; la
presse n'avait pas disséminé les connaissances sur toute la
surface du pays et fait pénétrer la lumière jusque dans la
mansarde et la cabane; la marine marchande ne couvrait pas la mer
et ne présentait pas ses voiles à tous les vents du ciel, pour
atteindre quelque lointain rivage et en rapporter le nécessaire
pour le pauvre et le superflu pour le riche. Non, non, la
domination du sol n'est pas la nationalité; la pairie n'est pas
la nation. Les coeurs et les cerveaux entrent pour quelque chose
dans la constitution d'un peuple. Le philosophe qui pense,
l'homme d'État qui agit, le poëte qui chante, la multitude qui
travaille; voilà la nation. (Applaudissements.) L'aristocratie y
prend noblement sa place, lorsque, ainsi que plusieurs de ses
membres qui appartiennent à notre association, elle coopère du
coeur et du bras à la cause de la patrie et au perfectionnement
de l'humanité. De tels hommes rachètent l'ordre auquel ils
appartiennent et le couvrent d'un lustre inhérent à leur propre
individualité. Nous regardons comme membre de la communauté
quiconque travaille, soit par l'intelligence, soit d'une main
calleuse, à rendre la nation grande, libre et prospère! Certes,
si nous considérons la situation des seigneurs terriens dans ce
pays, nous les voyons dotés de tant d'avantages, dont ils ne
sauraient être dépouillés par aucune circonstance, aucun
événement, à moins d'une convulsion sociale, terrible et
universelle, qu'en vérité ils devraient bien s'en contenter,
«trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur.» Car il est vrai,
comme on l'a dit souvent, que l'Angleterre est le paradis des
propriétaires, grâce à l'indomptable énergie, à l'audacieux
esprit d'entreprise de ses enfants. Que veulent-ils de plus? Le
sol n'est-il pas à eux d'un rivage à l'autre? N'est-il pas à eux,
l'air que sillonnent les oiseaux du ciel? Il n'est pas un coin de
la terre où nous puissions enfoncer la charrue sans leur
permission, bâtir une chaumière sans leur consentement; ils
foulent le sol anglais comme s'ils étaient les dieux qui l'ont
tiré du néant, et ils veulent encore élever artificiellement le
prix de leurs produits! Maîtres du sol, ils veulent encore être
les maîtres de l'industrie et s'adjuger une part jusque sur le
pain du peuple! Que leur faut-il donc pour les contenter? Ils ont
affranchi de toutes charges ces domaines acquis non par une
honnête industrie, mais par l'épée, la rapine et la violence.
Jadis ils avaient à soutenir l'Église et l'État, à lever les
corps de troupes, quand il plaisait au roi de les requérir, pour
la conquête, ou pour la défense nationale. Maintenant
l'aristocratie a su convertir en sources d'émoluments les charges
mêmes qui pesaient sur ses terres, et elle tire de l'armée, de
l'église et de toutes nos institutions, des ressources pour ses
enfants et ses créatures; et cependant elle veut encore écraser
l'industrie sous le poids d'un fardeau plus lourd qu'aucun de
ceux qui pesèrent jamais sur ses domaines!--Libre échange! ce
fut, il y a des siècles, le cri de Jean Tyler et de ses
compagnons, que le fléau des monopoles avait poussés à
l'insurrection. L'épée qui le frappa brille encore dans l'écusson
de la corporation de Londres, comme pour nous avertir de fuir
toute violence, nous qui avons embrassé la même cause et élevé le
même cri: Libre échange! (Applaudissements enthousiastes.) Libre
échange, non pour l'Angleterre seulement, mais pour tout
l'univers. (Acclamations.) Quoi! ils trafiquent librement de la
plume, de la parole et des suffrages électoraux, et nous ne
pouvons pas échanger entre nous le fruit de nos sueurs? Nous
demandons que l'échange soit libre comme l'air, libre comme les
vagues de l'Océan, libre comme les pensées qui naissent au coeur
de l'homme! (Applaudissements.) Ne prennent-ils pas aussi leur
part, et la part du lion, dans la prospérité commerciale? Qu'ont
fait les machines, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, pour
le bien-être du peuple, qui n'ait servi aussi à élever la valeur
du sol et le taux de la rente? Leurs journaux font grand bruit
depuis quelques jours de ce qu'ils appellent un «grand fait». «Le
froment, disent-ils, n'est pas plus cher aujourd'hui qu'en 1791,
et comment le cultivateur pourrait-il soutenir la concurrence
étrangère, lorsque, pendant cette période, ses taxes se sont
accrues dans une si énorme proportion?» Mais ils omettent de dire
que, quoique le prix du blé n'ait pas varié depuis 1791, la rente
a doublé et plus que doublé. (Écoutez!) Et voilà le vrai fardeau
qui pèse sur le fermier, qui l'écrase, comme il écrase tout notre
système industriel.--Oh! que l'aristocratie jouisse de sa
prospérité, mais qu'elle cesse de contrarier, d'enchaîner
l'infatigable travail auquel elle la doit. Nous ne la craignons
pas, avec ses forfanteries et ses menaces. Nous sommes ici
librement, et ils siégent à Westminster par mandat royal; nos
assemblées sont accessibles à tous les hommes de coeur, et leurs
salles sénatoriales ne sont que des enceintes d'exclusion. Ici,
nous nous appuyons sur le _droit_; là, ils s'appuient sur la
_force_; ils nous jettent le gant, nous le relevons et nous leur
jetons le défi à la face. (Acclamations, l'assemblée se lève
saisie d'enthousiasme; on agite pendant plusieurs minutes les
chapeaux et les mouchoirs.) Nous marcherons vers la
lutte,--opinion contre force,--respectant la loi, _leur loi_, en
esprit d'ordre, de paix et de moralité; nous ferons triompher
cette grande cause, et ainsi nous affranchirons,--_eux_, de la
malédiction qui pèse toujours sur la tête de
l'oppresseur,--_nous_, de la spoliation et de l'esclavage,--le
pays, de la confusion, de l'abattement, de l'anarchie et de la
désolation. (Applaudissements.) Le siècle de la féodalité est
passé; l'esprit de la féodalité ne peut plus gouverner ce pays.
Il peut être fort encore du prestige du passé; il peut briller
dans la splendeur dont les efforts de l'industrie l'ont
environné; il peut se retrancher derrière les remparts de nos
institutions; il peut s'entourer d'une multitude servile; mais
l'esprit féodal n'en doit pas moins succomber devant le génie de
l'humanité. L'esprit, le génie, le pouvoir de la féodalité, ont
fait leur temps. Qu'ils fassent place aux droits du travail, aux
progrès des nations vers leur affranchissement commercial,
intellectuel et politique! (L'orateur reprend sa place au milieu
d'applaudissements enthousiastes qui se renouvellent longtemps
avec une énergie dont il est impossible de donner une idée.)
[Note 39: Propriétaire d'une partie de Londres.]
[Note 40: Propriétaire du théâtre de Covent-Garden.]
LE PRÉSIDENT: Ladies et gentlemen, les travaux du meeting sont
terminés. Après l'admirable discours que vous venez d'entendre,
je suis fâché de vous retenir un moment; mais un fait vient de
parvenir à ma connaissance et je crois devoir le communiquer au
meeting avant qu'il se disperse.--L'homme éminent auquel M. Fox a
fait allusion dans son éloquent discours, ce grand homme qui, par
la cause qu'il représente et le traitement qu'il a reçu, excite,
j'ose le dire, plus d'intérêt et de sympathie que tout autre
sujet de la reine, M. O'Connell (tonnerre d'applaudissements), a
été prié d'assister au prochain meeting, et toujours fidèle à
notre cause, il a déclaré qu'il saisirait la première occasion de
manifester son attachement inébranlable aux principes de la
Ligue. (Acclamations.)
Le meeting se sépare après avoir poussé trois hurrahs en faveur de M.
O'Connell.