15 février 1844.

Le meeting hebdomadaire de la Ligue a eu lieu jeudi soir au théâtre de

Covent-Garden.--En l'absence du président, M. George Wilson, M.

Villiers, membre du Parlement, occupe le fauteuil. Nous avons extrait

de son discours les passages suivants:

«Messieurs, notre estimable ami, M. Wilson, forcément retenu à la

campagne, m'a requis d'occuper le fauteuil. Malgré mon

inexpérience, j'ai accepté cette mission, parce que je crois que

le temps est venu où il n'est permis à personne de rejeter le

fardeau sur autrui, et de refuser sa cordiale assistance à

l'oeuvre de cette grande et utile association. L'objet de la

Ligue est identifié avec le bien-être de la nation, mais le

sinistre intérêt que nous combattons est malheureusement

identifié avec le pouvoir et les majorités parlementaires. La

Ligue a donc à surmonter de graves difficultés, et il lui faut

redoubler d'énergie. (Applaudissements.) Nous vivons dans un

temps où l'on ne manque pas de tirer avantage de ce qu'il reste

au peuple d'ignorance et d'apathie à l'égard de ses vrais

intérêts, et il ne faut pas espérer d'arriver à un gouvernement

juste et sage, autrement que par la vigoureuse expression d'une

opinion publique éclairée. C'est à ce résultat, c'est à réprimer

le sordide abus de la puissance législative que la Ligue a

consacré ses efforts incessants et dévoués. Le soin que mettent

ses adversaires à calomnier ses desseins, montre assez combien

ils redoutent ses progrès, et combien sa marche ferme et loyale

trompe leur attente. L'objet que la Ligue a en vue a toujours été

clair et bien défini; je ne sache pas qu'il ait changé. Elle

aspire à populariser, à rendre manifestes, aux yeux de tous, ces

doctrines industrielles et commerciales, qui ont été proclamées

par les plus hautes intelligences. (Écoutez! écoutez!) Doctrines

dont la vérité est accessible aux intelligences les plus

ordinaires, dont l'application, commandée d'ailleurs par les

circonstances de ce pays, a été conseillée par tout ce qu'il

renferme d'hommes pratiques, prudents et expérimentés. Ce but, de

quelque manière qu'il plaise aux monopoleurs et aux ministres qui

leur obéissent de le présenter, mérite bien l'appui et la

sympathie de quiconque porte un coeur ami du bien et de la

justice. Depuis notre dernière réunion, je comprends que ce mot

que l'autorité a mis à la mode, et sur lequel elle compte pour

étouffer les plaintes de nos frères d'Irlande (immenses

acclamations), je veux dire le mot _conspiration_, a été appliqué

à ces meetings. (Rires ironiques.) Jusqu'à quel point ce mot

s'applique-t-il avec quelque justesse à nos réunions? Je

l'ignore. Ce que je sais, c'est que considérant le but pour

lequel on allègue que nous sommes associés, il n'y a pas lieu de

s'étonner si nos travaux ont répandu la colère et l'alarme dans

le camp ennemi, et si nous sommes désignés comme des

conspirateurs, sur l'autorité de celui à qui l'on attribue

d'avoir proclamé que les doctrines que nous cherchons à faire

prévaloir sont les doctrines du _sens commun_[36]. (Rires.) Car,

certes, on ne saurait rien concevoir de plus funeste que le _sens

commun_, à ceux qui ont fondé leur puissance sur les préjugés,

l'ignorance et les divisions du peuple, à ceux qui ont tout à

redouter de sa sagesse, et rien à gagner à son perfectionnement.

(Applaudissements.) S'ils déploient maintenant contre la Ligue

une nouvelle énergie, peut-être faut-il les excuser, car elle

naît de cette conviction qui a envahi leur esprit, que nos

doctrines font d'irrésistibles progrès, et que le temps approche

où ce sentiment profond qu'on appelle _sens commun_ prévaudra

enfin dans le pays. En cela, du moins, je crois qu'ils ont

raison, et tout--jusqu'aux procédés de l'anti-Ligue, qui a sans

doute en vue autre chose que le sens commun,--concourt à ce

résultat. Lorsqu'il s'agit de disculper une loi qui a provoqué

contre elle cette puissante agitation, il faut autre chose, le

_sens commun_ réclame autre chose que l'invective, qui fait le

fond de leur éloquence. Il faut autre chose pour disculper une

loi accusée de n'avoir été faite à une autre fin que d'infliger

la famine à une terre chrétienne (écoutez! écoutez!), alors

surtout que cette loi, condamnée par les hommes de l'autorité la

plus compétente, par les Russell et les Fitzwilliams, condamnée

par le spectacle des maux qu'elle répand au sein d'une population

toujours croissante, est maintenue par des législateurs qui ont à

la maintenir un intérêt direct et pécuniaire. Je le répète, si

l'invective grossière est la seule réponse que l'on sait faire à

des imputations si graves et si sérieuses, c'est qu'il n'y en a

pas d'autre; et alors le peuple est bien près de comprendre que

demander pour le travail honnête sa légitime rémunération, pour

les capitaux leurs profits naturels, sans la funeste intervention

de la loi, que vouloir réduire la classe oisive et improductive à

sa propriété, c'est proclamer non-seulement la doctrine du _sens

commun_, mais la doctrine de l'éternelle justice. Les

_conspirateurs_ qui se sont unis pour répandre cette doctrine

parmi le peuple, recueilleront, en dépit de l'injuste censure de

l'autorité, l'honnête et cordial assentiment d'une nation

reconnaissante.» (Applaudissements prolongés.)

[Note 36: «Prétendre enrichir un peuple par la disette artificielle,

c'est une politique en contradiction avec le sens commun.» (Sir James

Graham, ministre de l'intérieur.)]

Le meeting entend MM. Hume et Christie, membres du Parlement. La

parole est ensuite à M. J. W. Fox.

M. FOX: Si les honorables membres du Parlement que vous venez

d'entendre étaient condamnés à subir cet arrêt qui, grâces au

ciel, se présente plus rarement qu'autrefois sur les lèvres du

juge: «Qu'on les ramène d'où ils sont venus,» ils pourraient, je

crois, annoncer à la Chambre des communes que _la Ligue vit

encore_; car, pas plus tard qu'hier, on y affirmait que, depuis

la déclaration de sir Robert Peel, au premier jour de la session,

notre _agitation_ était _tombée dans l'insignifiance_[37].

(Rires.) Oui, elle est tombée de chute en chute, d'un revenu de

50,000 liv. sterl. à un revenu de 100,000 liv.;--de petits

meetings provinciaux à de splendides réunions comme celle qui

m'entoure, et de l'humiliation de pétitionner la Chambre à

l'honneur de guider dans la lutte les maîtres de cette assemblée.

(Acclamations.) Quelle idée confuse, imparfaite, étrange, ne

faut-il pas se faire de la Ligue, pour imaginer qu'elle va

s'anéantir au souffle des membres du Parlement ou des ministres

de la couronne! Eh quoi! les législateurs du monopole ne

verraient-ils dans la Ligue qu'une mesquine coterie, qu'une

pitoyable manoeuvre de parti, choses qui leur sont beaucoup plus

familières que les grands principes de la vérité et de la

justice, que les puissants mouvements de l'opinion nationale? Et

celui, entre tous, devant la volonté de qui la Ligue est le moins

disposée à se courber, c'est ce ministre dont la bouche a si

souvent soufflé le chaud et le froid, et qui dénonçait jadis,

comme destructives de la constitution politique et de

l'établissement religieux du royaume, ces mêmes mesures dont il

se soumet maintenant à se faire l'introducteur. L'existence de la

Ligue, le triomphe prochain qui l'attend, ne dépendent ni de Sir

Robert Peel, ni d'aucun autre chef de parti. Nous abjurons toute

alliance avec les partis. L'anti-Ligue s'enorgueillissait

récemment d'avoir rallié à elle un grand nombre de whigs. Tant

pis pour les whigs, mais non pas pour la Ligue. (Écoutez!) Notre

force est dans notre principe; dans la certitude que la liberté

du commerce est fatalement arrêtée dans les conseils de Dieu

comme un des grands pas de l'homme dans la carrière de la

civilisation. Les droits de l'industrie à la liberté des

échanges peuvent être momentanément violés, confisqués par la

ruse ou la violence; mais ils ne peuvent être refusés d'une

manière permanente aux exigences de l'humanité.

(Applaudissements.)... Mais ce que le monopole n'a pu faire avec

toutes les ressources d'une constitution partiale, il espère le

réaliser par le concours d'associations volontaires et d'efforts

combinés. Non content de cette grande anti-Ligue, la Chambre des

lords, et de cette anti-Ligue supplémentaire, la Chambre des

communes, il couvre le pays de petites associations qui vont

s'écriant:

Oh! laissez mon petit navire tendre aussi sa voile,

Partager la même brise et courir au même triomphe.

[Note 37: Sir Robert Peel avait annoncé que son intention n'était

pas de reviser la _loi-céréale_.]

Et voyez jusqu'où les conduit l'esprit d'imitation! Elles se

prennent à nous copier nous-mêmes. Elles commencent à pétitionner

le Parlement, justement quand nous en avons fini avec les

pétitions.--Elles dénoncent l'_agitation_. «L'agitation est

immorale,» s'écrie le duc de Richmond, et disant cela, il se met

à la tête d'une agitation nouvelle... Les monopoleurs déclarent

que nous sommes passibles des peines de la loi. Mais s'il y a

quelque impartialité dans la distribution de la justice, que

font-ils autre chose, en nous imitant, que nous garantir contre

ces peines? Non que je prenne grand souci du mot

_conspiration_[38]; et en débutant tout à l'heure, j'aurais pu

aussi bien choisir ce terme que tout autre et vous apostropher

ainsi: «_Mes chers conspirateurs._» Je ne tiens pas à déshonneur

qu'on m'applique cette expression ou toute autre, quand j'ai la

conscience que je poursuis un but légitime par des moyens

légitimes. (Applaudissements.) Quel que soit l'objet spécial de

notre réunion, je rougirais de moi-même et de vous, si nous

usions du privilége de la libre parole et du libre meeting, sans

exprimer notre sympathie envers ceux de nos frères d'Irlande que

menacent des châtiments pour avoir usé des mêmes droits.

(Acclamations enthousiastes et prolongées.) Je dis que c'est de

la sympathie pour nous-mêmes et non pour eux. Car, entre tous

les hommes, _celui-là_, sans doute, a moins besoin de sympathie

que nul autre, qui, du fond de son cachot, si on l'y plonge,

régnera encore sur la pensée, sur le coeur, sur le dévouement de

la nation à laquelle il a consacré ses services. (Les

acclamations se renouvellent.) C'est à nous-mêmes qu'elle est

due, c'est au plus sacré, au plus cher des droits que possède le

peuple de ce pays,--le droit de s'assembler librement,--en nombre

proportionné à la grandeur de ses souffrances,--pour exposer ses

griefs et en demander le redressement. Ce droit ne doit être

menacé, où que ce soit, à l'égard de qui que ce soit, sans

qu'aussitôt une protestation énergique et passionnée émane de

quiconque apprécie la liberté publique et les intérêts d'une

nation qui n'a d'autres garanties que la hardiesse de sa parole

et son esprit d'indépendance. (Acclamations.)--Mais je reviens

aux associations des prohibitionnistes. Incriminer la Ligue,

semble être leur premier besoin et leur première pensée. Mais de

quoi nous accusent-ils? Parmi leurs plates et mesquines

imputations, les plus pitoyables figurent toujours au premier

rang. La première résolution prise par une de ces associations

agricoles consiste à déclarer que la Ligue fait une chose

intolérable en envoyant dans le pays des professeurs salariés.

Mais au moins elles ne peuvent pas nous accuser de salarier des

rustres pour porter le désordre dans leurs meetings. Elles

oublient aussi que la Ligue dispose d'une puissance

d'enseignement qu'aucune richesse humaine ne saurait payer;

puissance invisible, mais formidable, descendue du ciel pour

pénétrer au coeur de l'humanité; puissance qui ouvre l'oreille de

celui qui écoute et enflamme la lèvre de celui qui parle;

puissance immortelle, partout engagée à faire triompher la

liberté, à renverser l'oppression; et le nom de cette puissance,

c'est l'_amour de la justice_. (Applaudissements.) Elles se

plaignent aussi de nos pétitions, maintenant que nous y avons

renoncé. Une foule d'anecdotes nous sont attribuées, parmi

lesquelles celle d'un homme qui aurait inscrit de faux noms au

bas d'une pétition contre la loi-céréale. Ils racontent, avec

assez peu de discernement dans le choix de leur exemple, qu'un

homme a été vu dans les cimetières inscrivant sur la pétition

des noms relevés sur la pierre des tombeaux. (Rires.) Il ne

manquait pas de subtilité, le malheureux, s'il en a agi ainsi, et

il faut que le sens moral de nos adversaires soit bien émoussé

pour qu'ils osent citer un tel fait à l'appui de leur accusation;

car combien d'êtres inanimés peuplent les cimetières de nos

villes et de nos campagnes, qui y ont été poussés par l'effet de

cette loi maudite. Ah! si les morts pouvaient se mêler à notre

oeuvre, des myriades d'entre eux auraient le droit de signer des

pétitions sur cette matière. Ils ont été victimes de ce système

qui pèse encore sur les vivants, et s'il existait une puissance

qui pût souffler sur cette poussière aride pour la réveiller, si

ces pensées et ces sentiments d'autrefois pouvaient reprendre

possession de la vie, si la tombe pouvait nous rendre ceux

qu'elle a reçus sans cortége et sans prières:

«Car elle est petite la cloche qui annonce à la hâte le convoi

du pauvre;»

s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais où l'on

codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule serait si pressée

que les avenues du Parlement seraient inaccessibles; il faudrait

une armée, Wellington en tête, pour frayer aux sénateurs un

passage à travers cette multitude, et peut-être ils ne

parviendraient à l'orgueilleuse enceinte que pour entendre le

chapelain de Westminster prêcher sur ce texte: «Le sang de ton

frère crie vers moi de la terre.» (Vive sensation.)

[Note 38: Il faut se rappeler que ce discours fut prononcé à

l'époque du procès d'O'Connell.]

Après cette folle disposition à calomnier la Ligue, ce qui

caractérise le plus les sociétés monopolistes, c'est une

avalanche de professions d'_attachement à l'ouvrier_. Cette

tendresse défraye leurs résolutions et leurs discours; il semble

que le bien-être de l'ouvrier soit la cause finale de leur

existence. (Rires.) Il semble, à les entendre, que les landlords

n'ont été créés et mis au monde que pour aimer les ouvriers.

(Nouveaux rires). Ils aiment l'ouvrier avec tant de tendresse,

qu'ils prennent soin que des vêtements trop amples et une

nourriture trop abondante ne déguisent pas sa grâce et n'altèrent

pas ses belles proportions. Ils aiment sans doute, sur le

principe invoqué par certain pasteur à qui l'on reprochait une

douteuse orthodoxie. Que voulez-vous? disait-il, je ne puis

croire qu'à raison de 80 liv. sterl. par an, tandis que mon

évêque croit sur le taux de 15,000 livres. (Éclats de rires.)

C'est ainsi que, dans leurs meetings, les landlords font montre

envers les ouvriers d'un amour de 50 et 80,000 livres par an,

mais ceux-ci ne peuvent les payer de retour que sur le pied de 7

à 8 shillings par semaine. (Rires prolongés...) Mais quand donc a

commencé cet amour? Quelle est l'histoire de cette tendresse

ardente et passionnée de l'aristocratie pour l'habitant des

campagnes? Dans quel siècle est-elle née? Est-ce dans les temps

reculés où le vieux cultivateur était tenu de dénoncer sur son

bail le nombre d'_attelages de boeufs_ et le nombre d'_attelages

d'hommes_? Lorsque l'on engraissait les esclaves dans ce pays

pour les vendre en Irlande, jusqu'à ce qu'il y eût sur le marché

engorgement de ce genre de produits? Est-ce dans le quatorzième

siècle, lorsque la peste ayant dépeuplé les campagnes, et que le

manque de bras eût pu élever le taux de la main-d'oeuvre,

l'aristocratie décréta le _Code des ouvriers_,--loi dont on a

fait l'éloge de nos jours,--qui ordonnait que les ouvriers

seraient forcés de travailler sous le fouet et sans augmentation

de salaires? Est-ce dans le quinzième siècle, quand la loi

voulait que celui qui avait été cultivateur douze ans, fût pour

le reste de sa vie attaché aux manches de sa charrue, sans qu'il

pût même faire apprendre un métier à son fils, de peur que le

maître du sol ne perdît les services d'un de ses serfs? Est-ce

dans le seizième siècle, quand un landlord pouvait s'emparer des

vagabonds, les forcer au travail, les réduire en esclavage et

même les _marquer_, afin qu'ils fussent reconnus partout comme sa

propriété? Est-ce à l'époque plus récente qui a précédé

immédiatement la naissance de l'industrie manufacturière, période

pendant laquelle les salaires mesurés en froment, baissèrent de

moitié, tandis que le prix de ce même froment haussa du double et

plus encore? Est-ce dans les temps postérieurs, sous l'ancienne

ou la nouvelle loi des pauvres, qui, tantôt assujettissait

l'ouvrier à la dégradation de recevoir de la paroisse, à titre

d'aumône, un salaire honnêtement gagné, tantôt lui disait: Tu

arrives trop tard au banquet de la nature, il n'y a pas de

couvert pour toi; sois _indépendant_? Est-ce maintenant enfin,

où l'ouvrier est gratifié de 2 shillings par jour quand il fait

beau, qu'il perd s'il vient à pleuvoir, et où sa vie se consume

en un travail incessant, jour après jour, et de semaine en

semaine? À quelle époque donc trouvons-nous l'origine, où

lisons-nous l'histoire, où voyons-nous les marques de cette

paternelle sollicitude, qui, à en croire l'aristocratie, a placé

la classe ouvrière sous sa tendre et spéciale protection?

(Acclamations bruyantes et prolongées.) Si tels sont les

sentiments de l'aristocratie envers les ouvriers, pourquoi ne

donne-t-elle pas une attention plus exclusive à leurs intérêts?

Les législateurs de cette classe ne s'abstiennent pas,

d'habitude, de se mêler des affaires d'autrui. Ils se préoccupent

des manufactures, où les salaires sont pourtant plus élevés que

sur leurs domaines; ils réglementent les heures de travail et les

écoles; ils sont toujours prêts à s'ingérer dans les fabriques de

soie, de laine, de coton, en toutes choses au monde; et, sur ces

entrefaites, voilà ces ouvriers qu'ils aiment tant, les voilà les

plus misérables et les plus abandonnés de toutes les créatures!

Quelquefois peut-être on distribuera à ceux d'entre eux qui

auront servi vingt ans le même maître un prix de 10 shillings,

toujours accompagné de la part du révérend président du meeting

de cette allocution: «Méfiez-vous des novateurs, car la Bible

enseigne qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous.» (Honte!

honte!)

Et que dirons-nous de la prétention des propriétaires au titre

d'agriculteurs? On n'est pas savant parce qu'on possède une

bibliothèque; et comme l'a dit énergiquement M. Cobden: «on n'est

pas marin parce qu'on est armateur.» Les propriétaires de grands

domaines n'ont pas davantage droit au titre honorable

«d'agriculteurs.» Ils ne cultivent pas le sol; ils se bornent à

en recueillir les fruits, ayant soin de s'adjuger la part du

lion. Si un tel langage prévalait en d'autres matières, s'il

fallait juger des qualités personnelles et des occupations d'un

homme, par l'usage auquel ses propriétés sont destinées, il

s'ensuivrait qu'un noble membre de la Ligue, le marquis de

Westminster[39] serait le plus grand tuilier de Londres (rires),

que le duc de Bedfort[40] en serait le musicien et le dramatiste

le plus distingué, et que les membres du clergé de l'abbaye de

Westminster, dont les propriétés sont affectées à un usage fort

équivoque, seraient d'éminents professeurs de prostitution.

(Rires et applaudissements.) Entre la Ligue et ses adversaires

toute la question, dégagée de ces vains sophismes, se réduit à

savoir si les seigneurs terriens, au lieu de n'être dans la

nation qu'une classe respectable et influente, absorberont tous

les pouvoirs et seront la nation, toute la nation, car c'est à

quoi ils aspirent. Ils reconnaissent la reine, mais ils lui

imposent des ministres; ils reconnaissent la législature, mais

ils constituent une Chambre et tiennent l'autre sous leur

influence; ils reconnaissent la classe moyenne, mais ils

commandent ses suffrages et s'efforcent de nourrir dans son sein

les habitudes d'une dégradante servilité; ils reconnaissent la

classe industrielle, mais ils restreignent ses transactions et

paralysent ses entreprises; ils reconnaissent la classe ouvrière,

mais ils taxent son travail, et ses os, et ses muscles, et

jusqu'au pain qui la nourrit. (Applaudissements.) J'accorde

qu'ils furent autrefois «la nation». Il fut un temps où les

possesseurs du sol en Angleterre formaient la nation, et où il

n'y avait pas d'autre pouvoir reconnu. Mais qu'était-ce que ce

temps-là? Un temps où le peuple était serf, était «chose»,

pouvait être fouetté, marqué et vendu. Ils étaient la nation!

Mais où étaient alors tous les arts de la vie? où étaient alors

la littérature et la science? Le philosophe ne sortait de sa

retraite que pour être, au milieu de la foule ignorante, un objet

de défiance et peut-être de persécution; bon tout au plus à

vendre au riche un secret magique pour gagner le coeur d'une dame

ou paralyser le bras d'un rival. Ils étaient la nation! et on les

voyait s'élancer dans leur armure de fer, conduisant leurs

vassaux au carnage, tandis que les malheureux qu'ils foulaient

aux pieds n'avaient d'autres chances pour s'en défaire que de les

écraser, comme des crustacés dans leur écaille. Ils étaient la

nation! et quel était alors le sort des cités? Tout citoyen qui

avait quelque chose à perdre était obligé de chercher auprès du

trône un abri contre leur tyrannie, et de renforcer le despotisme

pour ne pas demeurer sans ressources devant ces oligarques; en ce

temps-là, s'il y avait eu un Rothschild, ils auraient eu sa

dernière dent pour arriver à son dernier écu. Quand ils étaient

la nation, aucune invention n'enrichissait le pays, ne faisait

exécuter au bois et au fer l'oeuvre de millions de bras; la

presse n'avait pas disséminé les connaissances sur toute la

surface du pays et fait pénétrer la lumière jusque dans la

mansarde et la cabane; la marine marchande ne couvrait pas la mer

et ne présentait pas ses voiles à tous les vents du ciel, pour

atteindre quelque lointain rivage et en rapporter le nécessaire

pour le pauvre et le superflu pour le riche. Non, non, la

domination du sol n'est pas la nationalité; la pairie n'est pas

la nation. Les coeurs et les cerveaux entrent pour quelque chose

dans la constitution d'un peuple. Le philosophe qui pense,

l'homme d'État qui agit, le poëte qui chante, la multitude qui

travaille; voilà la nation. (Applaudissements.) L'aristocratie y

prend noblement sa place, lorsque, ainsi que plusieurs de ses

membres qui appartiennent à notre association, elle coopère du

coeur et du bras à la cause de la patrie et au perfectionnement

de l'humanité. De tels hommes rachètent l'ordre auquel ils

appartiennent et le couvrent d'un lustre inhérent à leur propre

individualité. Nous regardons comme membre de la communauté

quiconque travaille, soit par l'intelligence, soit d'une main

calleuse, à rendre la nation grande, libre et prospère! Certes,

si nous considérons la situation des seigneurs terriens dans ce

pays, nous les voyons dotés de tant d'avantages, dont ils ne

sauraient être dépouillés par aucune circonstance, aucun

événement, à moins d'une convulsion sociale, terrible et

universelle, qu'en vérité ils devraient bien s'en contenter,

«trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur.» Car il est vrai,

comme on l'a dit souvent, que l'Angleterre est le paradis des

propriétaires, grâce à l'indomptable énergie, à l'audacieux

esprit d'entreprise de ses enfants. Que veulent-ils de plus? Le

sol n'est-il pas à eux d'un rivage à l'autre? N'est-il pas à eux,

l'air que sillonnent les oiseaux du ciel? Il n'est pas un coin de

la terre où nous puissions enfoncer la charrue sans leur

permission, bâtir une chaumière sans leur consentement; ils

foulent le sol anglais comme s'ils étaient les dieux qui l'ont

tiré du néant, et ils veulent encore élever artificiellement le

prix de leurs produits! Maîtres du sol, ils veulent encore être

les maîtres de l'industrie et s'adjuger une part jusque sur le

pain du peuple! Que leur faut-il donc pour les contenter? Ils ont

affranchi de toutes charges ces domaines acquis non par une

honnête industrie, mais par l'épée, la rapine et la violence.

Jadis ils avaient à soutenir l'Église et l'État, à lever les

corps de troupes, quand il plaisait au roi de les requérir, pour

la conquête, ou pour la défense nationale. Maintenant

l'aristocratie a su convertir en sources d'émoluments les charges

mêmes qui pesaient sur ses terres, et elle tire de l'armée, de

l'église et de toutes nos institutions, des ressources pour ses

enfants et ses créatures; et cependant elle veut encore écraser

l'industrie sous le poids d'un fardeau plus lourd qu'aucun de

ceux qui pesèrent jamais sur ses domaines!--Libre échange! ce

fut, il y a des siècles, le cri de Jean Tyler et de ses

compagnons, que le fléau des monopoles avait poussés à

l'insurrection. L'épée qui le frappa brille encore dans l'écusson

de la corporation de Londres, comme pour nous avertir de fuir

toute violence, nous qui avons embrassé la même cause et élevé le

même cri: Libre échange! (Applaudissements enthousiastes.) Libre

échange, non pour l'Angleterre seulement, mais pour tout

l'univers. (Acclamations.) Quoi! ils trafiquent librement de la

plume, de la parole et des suffrages électoraux, et nous ne

pouvons pas échanger entre nous le fruit de nos sueurs? Nous

demandons que l'échange soit libre comme l'air, libre comme les

vagues de l'Océan, libre comme les pensées qui naissent au coeur

de l'homme! (Applaudissements.) Ne prennent-ils pas aussi leur

part, et la part du lion, dans la prospérité commerciale? Qu'ont

fait les machines, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, pour

le bien-être du peuple, qui n'ait servi aussi à élever la valeur

du sol et le taux de la rente? Leurs journaux font grand bruit

depuis quelques jours de ce qu'ils appellent un «grand fait». «Le

froment, disent-ils, n'est pas plus cher aujourd'hui qu'en 1791,

et comment le cultivateur pourrait-il soutenir la concurrence

étrangère, lorsque, pendant cette période, ses taxes se sont

accrues dans une si énorme proportion?» Mais ils omettent de dire

que, quoique le prix du blé n'ait pas varié depuis 1791, la rente

a doublé et plus que doublé. (Écoutez!) Et voilà le vrai fardeau

qui pèse sur le fermier, qui l'écrase, comme il écrase tout notre

système industriel.--Oh! que l'aristocratie jouisse de sa

prospérité, mais qu'elle cesse de contrarier, d'enchaîner

l'infatigable travail auquel elle la doit. Nous ne la craignons

pas, avec ses forfanteries et ses menaces. Nous sommes ici

librement, et ils siégent à Westminster par mandat royal; nos

assemblées sont accessibles à tous les hommes de coeur, et leurs

salles sénatoriales ne sont que des enceintes d'exclusion. Ici,

nous nous appuyons sur le _droit_; là, ils s'appuient sur la

_force_; ils nous jettent le gant, nous le relevons et nous leur

jetons le défi à la face. (Acclamations, l'assemblée se lève

saisie d'enthousiasme; on agite pendant plusieurs minutes les

chapeaux et les mouchoirs.) Nous marcherons vers la

lutte,--opinion contre force,--respectant la loi, _leur loi_, en

esprit d'ordre, de paix et de moralité; nous ferons triompher

cette grande cause, et ainsi nous affranchirons,--_eux_, de la

malédiction qui pèse toujours sur la tête de

l'oppresseur,--_nous_, de la spoliation et de l'esclavage,--le

pays, de la confusion, de l'abattement, de l'anarchie et de la

désolation. (Applaudissements.) Le siècle de la féodalité est

passé; l'esprit de la féodalité ne peut plus gouverner ce pays.

Il peut être fort encore du prestige du passé; il peut briller

dans la splendeur dont les efforts de l'industrie l'ont

environné; il peut se retrancher derrière les remparts de nos

institutions; il peut s'entourer d'une multitude servile; mais

l'esprit féodal n'en doit pas moins succomber devant le génie de

l'humanité. L'esprit, le génie, le pouvoir de la féodalité, ont

fait leur temps. Qu'ils fassent place aux droits du travail, aux

progrès des nations vers leur affranchissement commercial,

intellectuel et politique! (L'orateur reprend sa place au milieu

d'applaudissements enthousiastes qui se renouvellent longtemps

avec une énergie dont il est impossible de donner une idée.)

[Note 39: Propriétaire d'une partie de Londres.]

[Note 40: Propriétaire du théâtre de Covent-Garden.]

LE PRÉSIDENT: Ladies et gentlemen, les travaux du meeting sont

terminés. Après l'admirable discours que vous venez d'entendre,

je suis fâché de vous retenir un moment; mais un fait vient de

parvenir à ma connaissance et je crois devoir le communiquer au

meeting avant qu'il se disperse.--L'homme éminent auquel M. Fox a

fait allusion dans son éloquent discours, ce grand homme qui, par

la cause qu'il représente et le traitement qu'il a reçu, excite,

j'ose le dire, plus d'intérêt et de sympathie que tout autre

sujet de la reine, M. O'Connell (tonnerre d'applaudissements), a

été prié d'assister au prochain meeting, et toujours fidèle à

notre cause, il a déclaré qu'il saisirait la première occasion de

manifester son attachement inébranlable aux principes de la

Ligue. (Acclamations.)

Le meeting se sépare après avoir poussé trois hurrahs en faveur de M.

O'Connell.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 70 / 106 题