Longtemps avant l'ouverture de la séance, toutes les places sont
envahies et l'entrée a dû être refusée à plus de trois mille
personnes.
Le président annonce que, par suite d'une nouvelle résolution prise
par le directeur du théâtre de Drury-Lane, cet édifice ne sera plus à
la disposition de la Ligue! Mais les intrigues du monopole seront
encore déjouées. À Manchester nous avons construit en six semaines une
salle capable de contenir dix mille personnes. Nous ferons de même à
Londres, s'il le faut.--Il rend compte des meetings tenus dans les
provinces pendant cette semaine.
LE RÉV. DOCTEUR COX: Si l'on me demandait pourquoi je me présente
devant vous, moi, ministre protestant, étranger aux pompes du
théâtre (rires), quoique familier avec la chaire, je répondrais:
_Homo sum, nil humani alienum puto_; je suis homme, et, comme
tel, je ne suis étranger à rien de ce qui intéresse mon pays et
l'humanité. (Approbation.) J'ai eu ma part de blâme pour m'être
réuni avec mes confrères à Manchester, il y a deux
ans.--J'entendis alors, je ne dirai pas les murmures, mais les
clameurs d'une partie de la presse (honte!), qui nous reprochait
de nous être rassemblés à l'occasion d'une loi étrangère à notre
position et à nos études. Maintenant l'on dit qu'en se réunissant
à Manchester, les ministres protestants avaient fait tout ce
qu'ils avaient à faire. Monsieur, je ne puis adhérer à ces
sentiments. Je dis que notre cause réclame toujours nos efforts,
et j'adopte sans hésiter la maxime de César: «Rien n'est fait
tant qu'il reste quelque chose à faire!» (Applaudissements.) Il
ne m'appartient pas de décider si une nouvelle Convention des
Ministres dissidents serait convenable; mais engagés, comme nous
le sommes, au nombre de sept cents, dans notre caractère
collectif, je ne vois pas pourquoi nous ne nous efforcerions pas
individuellement de faire triompher cette cause que nous avons
embrassée avec vous, Monsieur, avec M. Cobden, avec les membres
de la Ligue, cause que nous regardons comme intéressant au plus
haut degré le bien-être de nos frères. (Approbation.) Et quel est
mon frère? Ce n'est pas celui qui vit dans mon voisinage, dans la
rue ou la ville prochaine,--mais c'est l'homme.
(Applaudissements.) L'homme, quelles que soient les circonstances
dans lesquelles il se trouve. Le christianisme m'enseigne la
sympathie pour toute la race humaine, et d'atteindre, si je le
puis, par mon influence morale, jusqu'aux extrémités du monde. On
nous dit que comme Ministres nous devons nous en tenir à nos
fonctions spirituelles;--que nous ne sommes point présumés
comprendre des questions d'économie politique. Ma réponse est
celle-ci: Je ne me reconnais pas plus incompétent pour
comprendre une question, si je veux l'étudier, que tout autre
individu doué d'honnêteté et de quelque sens commun. J'ai
d'ailleurs présent à l'esprit que le Sauveur du monde,
Notre-Seigneur, ne montra pas moins de sollicitude pour les
intérêts temporels que pour les intérêts spirituels des hommes.
(Écoutez, écoutez.) Il ne se borna pas à enseigner son éternel
Évangile, mais il eut aussi compassion de la multitude et lui
donna une nourriture miraculeuse; ce qui doit me déterminer à
faire tous mes efforts pour lui donner une nourriture naturelle;
et si ceux qui font profession d'être les disciples de
Jésus-Christ, je veux dire les évêques de ce pays (grands cris de
honte! honte!), qui occupent une si haute position et qui
s'assoient sur les siéges de velours du Parlement, si les
évêques, dis-je, combattaient au lieu de les soutenir ces
lois-céréales qui ont infligé tant de maux à la communauté, je
leur pardonnerais d'occuper une situation que je regarde comme
incompatible avec leur caractère sacré (applaudissements), et
j'oublierais, pour un moment, que j'ai vu la pompe de l'hermine
et l'éclat de la mitre, là où je me serais attendu à rencontrer
le manteau de bure et la couronne d'épines! (Écoutez, écoutez.)
J'ai fait allusion au Parlement, c'est pour moi un sujet délicat
à traiter; je crois que nous sentons tous que c'est là que nos
intérêts ont été sacrifiés à l'esprit de parti. (Bruyantes
acclamations.) C'est là, je crois, que les luttes et les
rivalités pour le pouvoir et l'influence, pour les places et les
honneurs, ont fait obstacle à plusieurs des grands principes que
nous voulons faire prévaloir; et cependant nous pouvons tourner
nos regards vers cette enceinte élevée avec quelque espérance,
dans la conviction que le sentiment populaire, qui ne peut y être
toujours méconnu, y fera tôt ou tard assez d'impression pour
déterminer le triomphe des principes que nous avons à coeur.
Monsieur, je défendrai la cause de la Ligue au point de vue de
l'humanité, du patriotisme et de la religion. (Applaudissements.)
Je dis d'abord, quant à la question d'humanité, que la population
de ce pays s'est accrue et s'accroît tous les jours, et que la
première loi de la société est que l'homme doit gagner son pain à
la sueur de son front. Mais ici, pendant que la population
s'accroît d'année en année, pendant que le travail de l'homme
s'accroît de jour en jour, l'ouvrier ne peut gagner son pain à la
sueur de son front, parce qu'il y a des obstacles sur son chemin,
et ce sont ces obstacles que la Ligue a pour but de renverser.
(Applaudissements.) Je plaide cette cause sur le terrain de
l'humanité, parce que si les intérêts manufacturiers souffrent,
tous les autres ne peuvent manquer de souffrir aussi, et la
détresse s'étend sur tout le pays. Je me souviens qu'il y a bien
des années, M. Fox, combattant dans la Chambre des communes les
mesures de son antagoniste, M. Pitt, disait ces paroles
prophétiques: «Si vous persistez dans ce que vous appelez des
guerres justes et nécessaires, vous finirez par être chargé d'une
dette nationale de huit cents millions et d'un fardeau de taxes
qui écrasera et ruinera le pays.» Les législateurs de l'époque se
moquèrent de M. Fox; ils riaient de ses prévisions et de ce
qu'ils appelaient ses folles prophéties; qu'est-il arrivé
cependant? N'avons-nous pas cette dette nationale qui avait été
prédite? N'avons-nous pas cette taxe que les citoyens ne peuvent
supporter, à moins d'avoir quelques moyens extraordinaires,
quelques propriétés héréditaires--ou, ce qui est la propriété du
peuple, le droit de chercher et d'obtenir du travail?--Je plaide
cette cause sur le terrain de l'humanité, car sans m'appesantir
sur la condition profondément misérable des habitants des comtés
septentrionaux, je pourrais signaler dans cette métropole,--à nos
portes,--des circonstances de la nature la plus affligeante. J'ai
en main un rapport qui me vient de la source la plus authentique,
qui constate que dans le mois de mars dernier et dans une seule
semaine, il y a eu quatre cas de mort provenant d'inanition.
(Écoutez, écoutez.) Il est établi par les verdicts que deux de
ces malheureux sont morts d'épuisement; un à la suite d'un
complet dénûment, et le quatrième d'inanition absolue. (Écoutez,
écoutez.) Mais au fait, tous ces mots sont synonymes, et ils
signifient que, dans Londres, au sein du luxe et de l'abondance,
quatre personnes dans une semaine sont mortes littéralement de
faim. (Honte! honte!) Vous faites allusion à l'enceinte où se
tiennent nos séances; vous parlez de tragédies! Voilà
certainement de la tragédie, non point de celle qui a pour but
de distraire le peuple, mais de la tragédie faite pour arracher
des larmes et éveiller la sympathie la plus profonde. Me plaçant
donc sur le terrain de l'humanité, lorsqu'il a été prouvé
surabondamment que, par l'effet des lois-céréales, des milliers
et des millions d'hommes sont dénués, non-seulement des moyens de
vivre dans l'aisance, mais encore, à strictement parler, des
moyens de vivre, quand le peuple souffre depuis le centre de
cette métropole jusques aux districts les plus reculés du
royaume,--lorsque le dénûment, la stagnation du travail, la
famine, avec tous les maux qu'elles engendrent, pèsent de tout
leur poids sur le pays,--lorsque l'humanité saigne par tous les
pores, alors, Monsieur, je ne regarde pas si je suis un ministre
de la religion, mais je me lève en dépit du blâme et de la
calomnie pour défendre la cause de l'homme, qui est
essentiellement la cause de Dieu. (Tonnerre d'applaudissements.)
J'ai dit, en second lieu, que je soutiendrais la cause de la
Ligue sur le terrain du patriotisme, et ici je devrais me
répéter, car les souffrances des manufactures ne sont-elles pas
les souffrances de la masse? La détresse du centre ne
s'étend-elle pas aux extrémités? Je maintiens qu'en principe il
est faux qu'une partie de la communauté prospérera par la
détresse d'une autre partie de cette même communauté; que
l'aristocratie, par exemple, s'élèvera par l'abaissement des
classes ouvrières. Que j'entende ou non l'économie politique,
j'en sais assez sur cette matière, j'en sais assez surtout sur la
morale du christianisme, pour dire que la vraie prospérité d'un
peuple consiste en ce que chacun trouve le contentement de son
coeur dans la prospérité de tous; en ce que les volontés soient
unanimes pour porter le pays au plus haut degré de gloire et de
félicité temporelle. Ce n'est qu'alors que l'Angleterre s'élèvera
comme un monument digne d'attirer les regards de l'univers; ce
n'est qu'alors qu'elle apparaîtra brillante à la clarté du jour,
et répandra sa gloire sur toutes les nations; ce n'est qu'alors,
quand tout privilége aura disparu, quand chaque classe, chaque
parti se réjouira du bonheur des autres, quand ils travailleront
tous à leur mutuelle satisfaction, que l'Angleterre sera pour
l'étranger un objet d'étonnement et d'envie, et pour ses enfants
un objet d'orgueil et de délices!
Après quelques autres considérations, l'orateur continue ainsi:
Enfin, je défends la cause de la liberté commerciale au point de
vue religieux; je dis que la misère engendre l'égoïsme, les
mauvais penchants, les dissensions domestiques.--Elle engendre
l'abattement d'esprit; elle aboutit au suicide et trop souvent au
meurtre. Les liens les plus tendres, les sympathies les plus
douces de la vie domestique ont été brisées par la pression de la
détresse, par l'impuissance de se procurer des moyens de
subsistance au sein du pays ruiné. L'insanité s'en est suivie, et
le tombeau prématuré s'est fermé sur ses victimes
infortunées[29]. Dans ces circonstances je dis, Monsieur, que les
dominateurs de ce monde se sont placés sous une effrayante
responsabilité. (Écoutez, écoutez.) C'est pour nous un devoir de
chrétiens de secourir le pauvre dans sa souffrance et dans sa
détresse; mais prier pour son soulagement et son bien-être, n'est
que la moitié de notre devoir. Nous devons encore plaider sa
cause et faire tous nos efforts pour relever sa condition. À cet
égard, permettez-moi une citation que je recommande à vos
méditations. «Les affections qui cimentent la société ne sont
guère moins importantes que les affections domestiques. Le
sentiment de l'indépendance et de la dignité personnelle, l'amour
de la justice, le respect des droits de la propriété, la
satisfaction de notre position sociale, l'attachement éclairé aux
institutions qui nous régissent,--ce sont là des éléments
essentiels au corps politique, et dont la destruction ne peut
être considérée que comme une calamité nationale. Cependant nous
les voyons périr autour de nous. Quelque noble répugnance que les
classes ouvrières aient montrée à accepter le secours de la
paroisse, il n'est que trop vrai que le coeur de plusieurs a été
courbé par un long désespoir devant cette humiliation; le
sentiment du droit s'est évanoui aux approches de la famine, et
les hommes ont appris à se demander s'il n'existait pas un droit
primordial, antérieur au droit de propriété, qui les justifie de
prendre là où ils le rencontrent, ce qui est indispensable au
soutien de la vie; et finalement, nos institutions nationales si
longtemps et si cordialement vénérées, ont été accusées, sinon
d'être la source incurable du mal, du moins de constituer toute
la force agressive et défensive de ceux qui perpétuent cet abus
intolérable.» (Écoutez, écoutez.) Nous sommes dans un temps
d'agitation, de grande et juste agitation parmi le peuple, le
tonnerre commence à gronder; des bruits prophétiques se font
entendre sur tous les points de l'horizon, cris pleins d'agonie,
de désespoir et de détermination; l'électricité s'accumule et la
tempête commence à éclater. Le peuple est résolu,--non comme tant
d'autres fois l'épée à la main et en esprit de rébellion, mais en
esprit de paix et de légalité,--à revendiquer les droits qu'il
tient de l'auteur des choses, et dont il a été si injustement
dépouillé. Le peuple veut vaincre et il vaincra. Le flot
s'avance, les vagues grossissent, et rien ne pourra les
arrêter.--Les effets de ces lois ont été à un haut degré
préjudiciables aux intérêts de la religion. En beaucoup
d'endroits, les hommes du peuple, faute de vêtements convenables,
se sont éloignés du service divin. (Écoutez.) Les lois-céréales
tendent en outre directement à restreindre les effets de ces
institutions charitables, dont l'étendue et la bienveillance ont
jeté tant de gloire sur le nom britannique, car à mesure que la
détresse gagne du terrain, toutes les classes sont successivement
envahies, toutes, excepté celles que défendent la naissance
aristocratique et les possessions héréditaires. Ces lois ont
encore un plus funeste résultat en prévenant l'extension de
l'éducation, ce grand objet que le gouvernement pourrait
abandonner à lui-même si la misère ne forçait à avoir recours à
lui. (Écoutez, écoutez.) Je n'ajouterai qu'un mot, comme ami de
la liberté en toutes choses. Liberté d'action, liberté de pensée,
liberté d'échange,--car tout ce qu'il y a de bon sur cette terre
est né de la liberté,--je défendrai cette grande cause tant que
j'aurai un coeur pour sentir, une voix pour parler et un bras
pour agir. (Bruyantes acclamations.)
[Note 29: On sait que le suicide est presque toujours attribué dans
les verdicts à la démence, _insanity_.]
M. COBDEN s'avance au bruit des applaudissements et s'exprime en ces
termes:
Le Révérend Ministre qui vient de s'asseoir s'est rendu coupable
au moins d'une oeuvre de surérogation (rires) lorsqu'il a jugé
nécessaire de défendre les Ministres du culte pour la noble part
qu'ils ont prise à cette agitation. (Bruyantes acclamations.) Si
je regrette quelque chose dans le cours de nos opérations
relatives aux lois-céréales, c'est de ne les avoir peut-être pas
suffisamment considérées comme affectant les moeurs, la religion
et l'éducation. On parle d'éducation; l'on demande si le peuple
désire l'éducation. Je puis affirmer qu'il n'est aucune classe,
même la plus humble, où les hommes, s'ils en avaient les moyens,
ne se montrassent aussi empressés de procurer à leurs enfants le
bienfait de l'éducation qu'on peut l'être dans les classes
supérieures. Dans les années 1835 et 1836, lorsque le nord de
l'Angleterre florissait, lorsque l'énergie du peuple n'était pas
assoupie, lorsque nous n'étions pas engagés comme aujourd'hui
dans un humiliant combat pour du pain.--Je me rappelle qu'il y
eut plusieurs magnifiques meetings à Manchester pour l'avancement
de l'éducation, et dans l'espace de quelques mois on recueillit
12,000 livres parmi les classes manufacturières, dans le but de
construire des maisons d'école convenables. (Applaudissements.)
Mais la loi-céréale s'élève comme un obstacle sur le seuil de
toute amélioration morale. Qu'elle soit abrogée, et les classes
industrieuses auront le moyen, comme elles ont la volonté,
d'élever leurs enfants. Je regarde encore la question de la
liberté commerciale comme impliquant la question de la paix
universelle. Si, comme on peut me l'objecter, de grandes
puissances, de grandes cités commerciales ont été renommées pour
leurs guerres et leurs conquêtes, c'est parce qu'elles ne
pouvaient accroître leur commerce que par l'agrandissement du
territoire. Il est certain cependant que toutes les fois que les
villes commerciales se sont confédérées, elles ont eu pour but de
conserver la paix et non de faire la guerre. (Approbation.)
Telle fut la confédération des villes Anséatiques. Nous nous
efforçons maintenant de réaliser une ère nouvelle; nous
cherchons, par la liberté du commerce, à accroître nos richesses
et notre prospérité, tout en accroissant les richesses et la
prospérité de toutes les nations du monde. (Bruyantes
acclamations.) Introduisez le principe de la liberté commerciale
parmi les peuples, et la guerre sera aussi impossible entre eux
qu'elle l'est entre Middlesex et Surrey. Nos adversaires ont
cessé de nous opposer des arguments, du moins des arguments
dignes d'une discussion sérieuse. Mais, quoiqu'ils en soient
venus à admettre à peu près nos principes, ils refusent de les
mettre en pratique, sous prétexte que ces principes, quelque
justes et incontestables qu'ils soient, ne sont pas encore
adoptés par les autres nations. Ces Messieurs se lèvent à la
Chambre des communes et nous disent que nous ne devons pas
recevoir le sucre du Brésil et le blé des États-Unis jusqu'à ce
que ces peuples admettent, sur le pied de l'égalité, nos fers et
nos tissus. Mais ce que nous combattons, ce n'est point les
marchands brésiliens ou américains, c'est la peste des monopoles
intérieurs. (Acclamations prolongées.) La question n'est pas
brésilienne ni américaine, elle est purement anglaise, et nous ne
la laisserons pas compliquer par des considérations extérieures.
Telle qu'elle est, notre tâche a assez de difficultés.--Que
demandons-nous? Nous demandons la chute de tous les monopoles, et
d'abord, et surtout, la destruction de la loi-céréale, parce que
nous la regardons comme la clef de voûte de l'arche du monopole.
Qu'elle tombe, et le lourd édifice s'écroulera tout entier.
(Écoutez, écoutez.) Et qu'est-ce que le monopole? C'est le droit
ou plutôt le tort qu'ont quelques personnes de bénéficier par la
vente exclusive de certaines marchandises. (Écoutez, écoutez.)
Voilà ce que c'est que le monopole. Il n'est pas nouveau, dans ce
pays. Il florissait en Angleterre il y a deux cent cinquante ans,
et la _loi-céréale_ n'en est qu'une plus subtile variété. Le
système du monopole avait grandi au temps des Tudors et des
Stuarts, et il fut renversé, il y a deux siècles et demi, au
moins dans ses aspects les plus odieux, sous les efforts de nos
courageux ancêtres. Il est vrai qu'il revêtait, dans ces temps
reculés, des formes naïvement grossières; on n'avait pas encore,
à cette époque, inventé les ruses de l'_échelle mobile_ (écoutez,
écoutez); mais ce n'en étaient pas moins des monopoles, et des
monopoles très-lourds. Voici en quoi ils consistaient: les ducs
de ces temps-là, un Buckingham, un Richmond, sollicitaient de la
reine Élisabeth ou du roi Jacques des lettres-patentes en vertu
desquelles ils s'assuraient le monopole du sel, du cuir, du
poisson, n'importe. Ce système fut poussé à une exagération si
désordonnée que le peuple refusa de le supporter, comme il le
fait aujourd'hui. Il s'adressa à ses représentants au Parlement
pour appuyer ses doléances. Nous avons les procès-verbaux des
discussions auxquelles ces réclamations donnèrent lieu, et
quoique les discours n'y soient point rapportés assez au long
pour nous faire connaître les arguments qu'on fit valoir de part
et d'autre, il nous en reste quelques lambeaux qui ne manquent
pas d'intérêt. Voici ce que disait un M. Martin, membre de la
Ligue, assurément (rires), et peut-être représentant de Stockport
(nouveaux rires,) car il s'exprimait comme j'ai coutume de le
faire. «Je parle pour une ville qui souffre, languit et succombe
sous le poids de monstrueux et intolérables monopoles. Toutes les
denrées y sont accaparées par les sangsues de la république. Tel
est l'état de ma localité, que le commerce y est anéanti; et si
on laisse encore ces hommes s'emparer des fruits que la terre
nous donne, qu'allons-nous devenir, nous qu'ils dépouillent des
produits de nos travaux et de nos sueurs, forts qu'ils sont des
actes de l'autorité suprême auxquels de pauvres sujets n'osent
pas s'opposer?» (Acclamations.) Voilà ce que disait M. Martin, il
y a deux cent cinquante ans, et je pourrais aujourd'hui tenir
pour Stockport le même langage.--On nous fait ensuite connaître
la liste des monopoles dont le peuple se plaignait. Nous y voyons
figurer drap, fer, étain, houille, verre, cuir, sel, huile,
vinaigre, fruit, vin, poisson. Ainsi ce que lord _Stanhope_ et le
_Morning-Post_ appellent _protection de l'industrie nationale_,
s'étendait à toutes ses branches. (Rires et acclamations
prolongés.) Le malin journaliste ajoute: «Lorsque la liste des
monopoles a été lue, une voix s'est écriée: _et le monopole des
cartes à jouer!_ ce qui a fait rougir sir Walter Raleigh, car
les cartes sont un de ses monopoles.» Les hommes de cette époque
étaient délicats sans doute; car, quoique nous ayons un lustre
puissant à la Chambre des communes, jamais, depuis que j'en fais
partie, je n'ai vu le rouge monter au front de nos monopoleurs.
(Éclats de rire.) Le journal continue: «Après la seconde lecture
de la liste des monopoles, M. Hackewell (autre ligueur sans
doute) (rires) se lève et dit: Le pain ne figure-t-il point dans
cette liste?--Le pain! dit l'un;--Le pain! s'écrie un
second.--Cela est étrange, murmure un troisième.--Eh bien,
reprend M. Hackewell, retenez mes paroles, si l'on ne met ordre à
tout ceci, _le pain y passera_.» (Bruyantes acclamations.)--_Et
le pain y a passé_, et c'est pour cela, Messieurs, que nous
sommes réunis dans cette enceinte. (Applaudissements prolongés.)
Le journaliste continue: «Quand la reine Élisabeth eut
connaissance des plaintes du peuple, elle se rendit au Parlement
et le remercia d'avoir attiré son attention sur un si grand
fléau.» S'indignant ensuite d'avoir si longtemps été trompée par
ses _varlets_ (c'est le terme dont elle jugea à propos de se
servir à l'égard de ses ministres monopoleurs), «pensent-ils,
s'écria-t-elle, demeurer impunis, ceux qui vous ont opprimés, qui
ont méconnu leurs devoirs et l'honneur de la reine? Non,
assurément. Je n'entends pas que leurs actes oppressifs échappent
au châtiment qu'ils méritent. Je vois maintenant qu'ils en ont
agi envers moi comme ces médecins (rires, écoutez, écoutez) qui
ont soin de relever par une saveur aromatique le breuvage amer
qu'ils veulent faire accepter, ou qui, voulant administrer une
pilule (cris répétés: Écoutez, écoutez, c'est le docteur
Tamworth), ne manquent pas de la dorer.» (Rires universels et
applaudissements.) Vraiment, on pourrait presque soupçonner dans
ces paroles quelques rapports prophétiques avec un certain
docteur homme d'État de notre époque. (Nouveaux éclats de rire.)
Telle fut, Messieurs, la conduite de la reine Élisabeth. Nous
vivons maintenant sous une reine qui occupe dignement le trône de
cette souveraine. (Acclamations.) J'ai la conviction que Sa
Majesté ne voudrait pas sanctionner personnellement un tort fait
au plus pauvre ou au plus humble de ses sujets, et quoiqu'elle
ne soit pas disposée, sans doute, à venir à la Chambre des lords
pour y dénoncer ses ministres comme des varlets (rires), je crois
qu'elle donnerait sans difficulté son assentiment à l'abolition
absolue des lois-céréales. (Applaudissements et cris répétés:
Dieu sauve la reine!) Tels étaient les priviléges autrefois;
aujourd'hui les monopoleurs, agissant suivant des principes
identiques, si ce n'est pires, ont introduit de grands
raffinements dans les dénominations des choses; ils ont inventé
l'_échelle mobile_ et le mot _protection_. En reconstruisant ces
monopoles, l'aristocratie de ce pays s'est formée en une grande
société par actions pour l'exploitation des abus de toute espèce;
les uns ont le blé, les autres le sucre, ceux-ci le bois, ceux-là
le café, ainsi de suite. Chacune de ces classes de monopoleurs
dit aux autres: «Aidez-moi à arracher le plus d'argent possible
au peuple, et je vous rendrai le même service.» (Écoutez.) Il n'y
a pas, en principe, un atome de différence entre le monopole de
nos jours et celui d'autrefois. Et si nous n'avons pas réussi à
nous débarrasser des abus qui pèsent sur nous, il faut nous en
prendre à notre ignorance, à notre apathie, à ce que nous n'avons
pas déployé ce mâle courage que montrèrent nos ancêtres dans des
circonstances bien moins avantageuses, à une époque où il n'y
avait pas de liberté dans les communes, et où la Tour de Londres
menaçait quiconque osait faire entendre la vérité. (Écoutez.)
Quelle différence pourrait-on trouver dans les deux cas? Voici
des hommes qui se sont rendus possesseurs de tout le blé du pays,
qui ne suffit pas, selon eux-mêmes, à la consommation. Cependant
ils n'admettent de blé étranger que ce qu'il leur plaît, et
jamais assez pour ne pas retirer le plus haut prix possible de
celui qu'ils ont à vendre. (Écoutez, écoutez.) Que faisaient de
plus les monopoleurs du temps d'Élisabeth? Les monopoleurs de
sucre ne fournissent pas au peuple d'Angleterre la moitié de
celui qu'il pourrait consommer, s'il était libre de s'en procurer
au Brésil, à prix débattu, et en échange de son travail. Il en
est de même pour le café et autres articles de consommation
journalière. Combien de temps faudra-t-il donc au peuple
d'Angleterre pour comprendre ces choses et pour faire ce que
firent ses ancêtres il y a plus de deux siècles? Ils
renversèrent l'oppression: pourquoi ne le ferions-nous pas?
(Applaudissements.)
Vraiment, je sens qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que
disait hier soir mon ami John Bright: «Nous ne sommes, à la
Chambre des communes, que de beaux diseurs à la langue mielleuse
et dorée.» Nous ne savons pas parler comme les Martin et les
Hackewell d'autrefois. (Écoutez! écoutez!) Bien que, après tout,
ce n'est point dans de rudes paroles mais dans de fortes actions
qu'il faut placer notre confiance. (Applaudissements.) Ainsi que
je vous le disais tout à l'heure, lorsque nous demandons au
gouvernement de mettre un terme à ce système, il nous envoie au
dehors, au Brésil par exemple, et nous dit de décider ce peuple à
recevoir nos marchandises contre son sucre; mais quelle est donc
cette déception dont on nous berce depuis si longtemps? Quel est
l'objet pratique de ces traités de commerce si attendus? Y a-t-il
quelque pays, à un degré de latitude donné, qui produise des
choses que ne puissent produire d'autres pays dans la même
latitude? Pourquoi, je le demande, devons-nous nous adresser au
Portugal, et lui donner le privilége exclusif de nous vendre ses
vins, lui conférant ainsi un monopole contre nous-mêmes? Pourquoi
nous priver de l'avantage de la concurrence de notre voisine, la
France, dont le Champagne est décidément supérieur, dans mon
opinion, au vin épais de Porto? (Applaudissements.) On nous dit
qu'en donnant la préférence au Portugal, nous forcerons la France
à réduire ses droits sur nos fils et tissus de lin. Mais cela ne
pourrait-il pas avoir l'effet contraire? l'expérience en est
faite. Voilà plus de cent ans que nous avons conclu le fameux
traité de Methuen, et au lieu de concilier les peuples il les a
divisés, et a, plus que toute autre chose, provoqué ces guerres
désastreuses qui ont désolé l'Europe. Au lieu de forcer cette
brave nation de l'autre côté du canal à venir acheter nos
produits, il n'a eu d'autre effet que de la décider à doubler les
droits sur nos marchandises. (Approbation.) Non, non, agissons à
la façon des ligueurs du temps d'Élisabeth. Renversons nos
propres monopoles; montrons aux nations que nous avons foi dans
nos principes; que nous mettons ces principes en pratique, en
admettant, _sans condition_, le blé, le sucre et tous les
produits étrangers. S'il y a quelque chose de vrai dans nos
principes, une prospérité générale suivra cette grande mesure, et
lorsque les nations étrangères verront, par notre exemple, ce que
produit le renversement des barrières restrictives, elles seront
infailliblement disposées à le suivre. (Applaudissements.) Ce
sophisme, qu'un peuple perd l'excédant de ses importations sur
ses exportations, ou qu'un pays peut toujours nous donner sans
jamais recevoir de nous, est de toutes les déceptions la plus
grande dont j'aie jamais entendu parler. Elle dépasse les cures
par l'eau froide et les machines volantes. (Éclats de rires.)
Cela revient tout simplement à dire qu'en refusant les produits
des autres pays, de peur qu'ils n'acceptent pas nos retours, nous
obéissons à la crainte que l'étranger, saisi d'un soudain accès
de philanthropie, ne nous inonde jusqu'aux genoux de blé, de
sucre, de vins, etc. (Applaudissements.) Au lieu de mesurer
l'étendue de notre prospérité commerciale par nos exportations,
j'espère que nous adopterons la doctrine si admirablement exposée
hier à la Chambre des communes par M. Villiers, et que c'est par
nos importations que nous apprécierons les progrès de notre
industrie. (Approbation.) Quels sont les pays qui aient adopté le
système des libres importations, et qui ne témoignent pas, par
leur prospérité, de la bonté de ce système! Parcourez la
Méditerranée. Visitez Trieste et Marseille, et comparez leurs
progrès. Le commerce de Marseille est protégé et encouragé, comme
on dit, depuis des siècles par la plus grande puissance du
continent. Mais il n'a fallu que quelques années à Trieste pour
dépasser Marseille.--Et pourquoi? parce que Trieste jouit de la
liberté d'importation en toutes choses. (Bruyants
applaudissements.) Voyez Hambourg; c'est le port le plus
important de toute la partie occidentale de l'Europe.--Et
pourquoi? parce que l'importation y est libre! La Suisse vous
offre un autre exemple de ce que peut la liberté. J'ai pénétré
dans ce pays par tous les côtés: par la France, par l'Autriche et
par l'Italie, et il faut vouloir tenir ses yeux fermés pour ne
pas apercevoir les remarquables améliorations que la liberté du
commerce a répandues sur la république; le voyageur n'a pas
plutôt traversé la frontière, qu'elles se manifestent à lui par
la supériorité des routes, par l'activité et la prospérité
croissante des habitants. D'où cela provient-il? de ce que, en
Suisse, aucune loi ne décourage l'importation. Les habitants des
pays voisins, les Italiens, les Français, les Allemands y
apportent leurs produits sans qu'il leur soit fait la moindre
question, sans éprouver ni empêchement ni retard. Et pense-t-on
que pour cela le sol ait moins de valeur en Suisse que dans les
pays limitrophes? J'ai constaté qu'il valait trois fois plus
qu'au delà de la frontière, et je suis prêt à démontrer qu'il y
vaut autant qu'en Angleterre, acre par acre, et à égalité de
situation et de nature, quoiqu'en Suisse la terre seule paye la
moitié de toutes les taxes publiques. (Écoutez! écoutez!) Et d'où
vient cette grande prospérité? de ce que tout citoyen qui a
besoin de quelques marchandises, de quelque instrument, ou de
quelque matière première, est libre de choisir le point du globe
sur lequel il lui convient de s'en approvisionner. Je me souviens
d'avoir visité, avec un ami, le marché de Lausanne, un samedi. La
ville était remplie de paysans vendant du fruit, de la volaille,
des oeufs, du beurre et toute espèce de provisions. Je m'informai
d'où ils venaient?--De la Savoie, pour la plupart, me dit mon
ami, en me montrant du doigt l'autre rive du lac de Genève.--Et
entrent-ils sans payer de droit? demandai-je.--Ils n'en payent
d'aucune espèce, me fut-il répondu, ils entrent librement et
vendent tant que cela leur convient. Je ne pus m'empêcher de
m'écrier: «Oh! si le duc de Buckingham voyait ceci, il en
mourrait assurément.» (Rires et acclamations.) Mais comment ces
gens-là reçoivent-ils leur payement? demandai-je, car je savais
que le monopole fermait hermétiquement la frontière de Savoie, et
que les marchandises suisses ne peuvent y pénétrer. Pour toute
réponse, mon ami me mena en ville dans l'après-dînée, et là, je
vis les paysans italiens fourmillant dans les boutiques et
magasins, où ils achetaient du tabac, des tissus, etc., qu'on
arrangeait en paquets du poids de 6 livres environ, pour en
faciliter l'entrée en fraude en Italie. (Rires.) Eh bien, si vous
ouvrez les ports d'Angleterre, et si les autres nations ne
veulent pas retirer les droits qui pèsent sur nos produits, j'ose
prédire que les étrangers qui nous porteront du blé ou du sucre
rapporteront de nos marchandises en ballots de 6 livres, pour
éviter la surveillance de leur douane. Mais, après tout, ce ne
sont là que des excuses et de vains prétextes; nous y sommes
accoutumés, nous y sommes préparés, on ne peut plus nous y
prendre; et le mieux est de ne pas les écouter. Sommes-nous
d'accord sur ce point, qu'il est juste de renverser le monopole?
Qu'on ne nous parle pas de la Russie, du Portugal ou de
l'Espagne; nous nous en occuperons plus tard (bien, bien); nous
ne manquons pas chez nous d'ennemis d'une pire espèce (bravos);
ne perdons pas de vue l'objet de notre association, qui est
d'emporter le retrait des lois-céréales, _absolument,
immédiatement et sans condition_[30]. Si nous renoncions au mot
_sans condition_, nous aurions un nouveau débordement de
prétextes à chaque semaine.
[Note 30: Le mot: _unconditional_ (sans condition), adopté par la
Ligue, se rapporte à l'étranger et signifie: sans demander des
concessions réciproques.]
Ici l'orateur rend compte de la tournée qu'il a faite dans les
districts agricoles et de l'état de l'opinion parmi les fermiers.
J'ai assisté dans le comté de Hertford, à un meeting où étaient
réunis plus de deux mille fermiers; il avait été annoncé
longtemps à l'avance. Je m'y suis présenté seul
(applaudissements) sans être accompagné d'un ami, sans avoir une
seule connaissance dans tout le comté. (Bravos.) Nous nous
réunîmes d'abord dans le _Shire Hall_ (salle du comté); mais
n'étant pas assez spacieuse, nous tînmes le meeting à ciel
ouvert, à Plough-Meal où se font ordinairement les élections. Je
pris ma place sur un wagon; je débitai mon thème pendant près de
deux heures (rires et applaudissements); et sur le champ même où,
il y a près de deux ans, la fine fleur de la chevalerie du comté,
sous la bannière du _conservatisme_, fit élire par les fermiers
trois partisans du monopole et de la protection, sur ce même
champ, je plaidai, il y a une semaine, la cause de l'abrogation
totale et immédiate des lois-céréales. (Applaudissements.)... Les
fermiers se divisèrent; les uns parlèrent pour, les autres
contre; je ne pris plus aucune part aux débats et abandonnai
entièrement la discussion à elle-même. Vous avez su qu'au moment
du vote, la motion en faveur du maintien de la protection n'avait
pas réuni plus de douze suffrages.
Ici M. Cobden annonce qu'un des fermiers de Hertford, M. Latimore, est
auprès de lui et se fera entendre pendant la séance. L'assemblée
applaudit avec enthousiasme. M. Cobden continue:
Saisissons cette occasion, puisque nous avons parmi nous un
représentant de cette digne et excellente classe d'hommes, de lui
exprimer les sentiments dont nous sommes animés pour l'ordre dont
il est un membre si distingué. Disons à la _landocratie_ du pays,
qui prétend maintenir son injuste suprématie,--je dis injuste,
parce qu'elle se fonde sur le monopole,--disons-lui qu'il n'est
plus en son pouvoir de séparer, d'exciter l'une contre l'autre
ces deux grandes classes industrieuses, les manufacturiers et les
fermiers (applaudissements), identifiés désormais dans les mêmes
intérêts publics, économiques et sociaux. Présentons la main de
l'amitié à M. Latimore et à l'ordre auquel il appartient, et
qu'il soit bien convaincu que toute la puissance qu'exerce la
Ligue sur l'opinion publique, sera employée à obtenir pour les
fermiers la même justice que nous réclamons pour nous-mêmes. Le
temps approche où, industriels et fermiers, serrant leurs rangs,
marcheront côte à côte à l'attaque des monopoles.
(Applaudissements.) Souvenez-vous de mes paroles! le temps
approche où la foule des fermiers, mêlée à la foule des Ligueurs,
tous animés de la même ardeur, tous sous le poids de la même
anxiété, attendront dans les couloirs de la Chambre des communes
le dénoûment de cette grande question; et j'avertis la
landocratie qu'elle se trompe complétement si elle compte sur le
concours de ses tenanciers pour combattre la population urbaine,
quand elle se lève pour la cause de la justice. J'en ai vu assez
pour être assuré que c'est autour des châteaux de l'aristocratie
que se trouvent les penchants les moins aristocratiques. Que les
lois-céréales opèrent quelque temps encore leur oeuvre
destructive parmi les fermiers, et je ne voudrais pas être chargé
de braver l'indignation morale qui s'élèvera des districts
agricoles... Je voudrais bien savoir où les landlords iront
désormais chercher leur appui. Je les ai combattus jusque dans
leurs places fortes. (Applaudissements.) Je les ai rencontrés
dans les comtés de Norfolk, de Hertford et de Somerset.
(Applaudissements.) La semaine prochaine je serai dans le
Buckinghamshire, la semaine d'après à Dorchester, et le samedi
suivant dans le Lincoln. (Applaudissements.) Je l'annonce ici
publiquement. Je sais que les landlords n'ont pas vu jusqu'ici
mes pérégrinations avec indifférence, et quand ils n'ont pas
détourné nos fermiers d'assister à nos meetings, ils les ont
engagés à y occasionner du désordre. Je leur dis publiquement où
je vais, et ils n'osent pas venir m'y regarder en face. S'ils
n'osent pas justifier leur loi en présence de leurs propres
tenanciers, où donc pouvons-nous espérer de les rencontrer, si ce
n'est à la chambre des communes et à la chambre des lords?...
J'ai eu un attachement si passionné pour la liberté du commerce,
que je n'ai jamais regardé au delà; mais il y a des hommes qui
regardent au delà et qui comptent sur la Ligue pour une oeuvre
bien autrement radicale que celle qu'elle a en vue. Je n'ai pas
d'avis à donner à l'aristocratie de ce pays; mon affection pour
elle ne va pas jusque-là; mais si elle ferme les yeux, dans son
orgueil, sur le travail qui s'opère au-dessous d'elle, elle verra
peut-être la question se porter fort au delà d'une simple lutte
de liberté commerciale, par des hommes qui, après avoir accompli
une utile réforme, en poursuivront une autre bien autrement
profonde. (Acclamations.) Si l'on persévère dans ce système,
alors que le pays rend contre lui un témoignage unanime, je
répète ici ce que j'ai dit dans une autre enceinte (bruyantes
acclamations), la responsabilité tout entière en retombera sur le
pouvoir exécutif (applaudissements), et cette responsabilité
deviendra tous les jours plus terrible. (Nouveaux
applaudissements.) Sir Robert Peel dirige le gouvernement en
sens contraire de ses propres opinions. (Assentiment.) Je
n'incrimine les intentions de personne; j'observe la conduite des
hommes publics, et c'est sur elle que je les juge. Mais quand je
trouve qu'un ministre suit une marche diamétralement opposée à
ses opinions avouées, j'ai le droit de m'enquérir de ses
intentions, parce qu'alors sa conduite n'est pas dirigée par les
règles ordinaires. Et de qui se sert-il pour faire triompher ses
résolutions? il les obtient d'une majorité brutale. Je dis
_brutale_, parce qu'elle est irrationnelle; et je ne l'appelle
pas irrationnelle parce qu'elle ne s'accorde pas avec moi, mais
parce qu'elle suit un chef qui s'accorde avec moi en principe, et
adopte une autre marche en pratique. Le ministre qui dirige
l'administration avec un tel instrument, sachant qu'il est le
produit de l'intrigue, de l'erreur et de la corruption, lorsqu'il
voit les mêmes hommes, autrefois trompés par ses créatures,
s'assembler aujourd'hui à la clarté du jour, et, au milieu de
l'aristocratie à cheval, voter comme un seul homme contre cet
odieux système, ce ministre, dis-je, encourt une immense
responsabilité.
L'orateur annonce que le théâtre de Drury-Lane n'est plus à la
disposition de la Ligue; et répondant aux personnes qui voudraient que
les meetings se tinssent en plein air, il dit:
Les personnes se méprennent sur ce qui constitue l'opinion
publique, qui disent que des meetings à Islington-Green auraient
plus d'influence que ceux-ci. Ce ne sont pas les tacticiens de
l'école moderne qui pensent qu'une grande question d'intérêt
public peut être résolue devant une armée de trente à quarante
mille hommes rassemblés à Islington ou ailleurs. Mon opinion est
que depuis la réforme électorale, qui a mis la puissance
politique aux mains de plus d'un million de personnes appartenant
à la classe éclairée de ce pays, si cette classe veut agir, sa
puissance ne sera pas ébranlée, ni par les efforts de
l'aristocratie d'un côté, ni par les démonstrations populaires de
l'autre.--Sans vouloir négliger la coopération d'aucune classe,
je pense que ceux qui veulent emporter une grande question,
doivent le faire précisément par cette classe dont je suis en ce
moment entouré. Les applaudissements de la foule, l'enthousiasme
manifesté par un grand choeur de voix humaines, à Islington,
pourraient bien nous amuser ou flatter notre amour-propre, mais
si nous sommes animés d'une passion sincère, si nous voulons
faire triompher la liberté, ainsi que nous y avons engagé nos
fortunes, et s'il le faut, nos vies, alors nous prendrons conseil
de quelque chose de mieux que de la vanité, et nous choisirons
parmi nos moyens ceux qui sont les plus propres à amener le
succès. Rien n'est plus propre à le garantir que de semblables
réunions. C'est un axiome parmi les auteurs dramatiques, que le
jugement du public est sans appel. Au foyer, les critiques
peuvent différer et se combattre. Mais si la pièce a réussi à
Drury-Lane, elle réussira dans tout le royaume. Vous devez bien
penser que ce n'est pas sans quelque anxiété que nous avons porté
notre oeuvre devant vous. Mais forts de nos précédents, nous
rappelant que le succès n'avait jamais manqué à nos démarches les
plus hardies, nous résolûmes d'affronter votre jugement à
Drury-Lane. Vous l'avez prononcé, ce jugement, après plusieurs
épreuves réitérées. De semaine en semaine votre enthousiasme a
grandi; de séance en séance, les dames, cette meilleure partie de
la création, sont venues en plus grand nombre sourire à nos
efforts. (Acclamations.) Maintenant, qu'ils nous retirent l'usage
de cette enceinte privilégiée!--Nous les remercions de ce qu'ils
ont fait.--Vous avez condamné le monopole; votre verdict est
prononcé.... Il n'en sera pas fait appel. (L'honorable gentleman
s'assoit au milieu des acclamations enthousiastes. L'assemblée se
lève dans un état d'excitation tumultueux qui se prolonge
plusieurs minutes.)