26 avril 1843.

L'affluence est aussi considérable que dans les précédentes occasions.

On remarque dans l'assemblée plusieurs des membres les plus

respectables de la société des wesleyens.

À 7 heures, le président, M. Georges Wilson, ouvre la séance. Il

expose les travaux et les progrès de la Ligue depuis la dernière

réunion.--«Nous avons distribué, dit-il, des plis contenant douze

brochures (_tracts_), à chacun des électeurs de 160 bourgs et de 24

comtés.--Pendant la lecture de la liste de ces bourgs et comtés,

l'assemblée applaudit avec véhémence, principalement quand il s'agit

de circonscriptions électorales placées sous l'influence de

l'aristocratie.--Le président annonce que ce système de distribution

sera étendu à tout le pays, jusqu'à ce qu'il n'y ait pas un seul

électeur dans tout le royaume qui ne soit sans excuse, s'il émet un

vote contraire aux intérêts de ses concitoyens.--Depuis notre dernière

réunion, de nombreux meetings ont eu lieu, auxquels assistait la

députation de la Ligue, lundi à Plymouth, mardi à Devonport, mercredi

à Tavistock, jeudi à Devonport, samedi à Liskeard, dans le comté de

Cornouailles. En outre, mardi, les ouvriers de Manchester ont donné

une soirée à laquelle assistaient quatre mille personnes, et qui a eu

lieu dans les salons de la Ligue (_free-trade hall_). Elle avait pour

objet la présentation d'une adresse à M. Cobden. Jeudi il y a eu

meeting à Sheffield, vendredi à Wakefield, lundi à Macclesfield. Il y

a eu aussi des réunions dans le Cheshire et dans le Sunderland,

présidées par les premiers officiers municipaux, et j'ai la

satisfaction d'annoncer qu'elles seront suivies de beaucoup

d'autres.--C'est le 9 mai prochain que M. Pelham Villiers portera à la

Chambre des communes sa motion annuelle pour le retrait des

lois-céréales. (Bruyantes acclamations.) Des délégués de toutes les

associations du royaume affiliées à la Ligue seront à Londres pour

surveiller les progrès de notre cause pendant la discussion[28]. La

parole est au Révérend Thomas Spencer.» (Applaudissements.)

[Note 28: On comprendra aisément et j'ai senti moi-même que ces brèves

analyses ôtent au compte rendu des séances ce que les détails leur

donnent toujours de piquant et quelquefois de dramatique. Obligé de me

borner, j'ai préféré sacrifier ce qui pouvait plaire à ce qui doit

instruire.]

M. SPENCER: Je n'ai jamais porté la parole devant une aussi

imposante assemblée, quoique je sois habitué aux grandes

réunions, ce dont je me félicite en ce moment; car si je n'étais

enhardi par l'expérience, le courage me manquerait en présence

d'un tel auditoire. Je me présente ici comme un témoin

indépendant dans la lutte entre la classe manufacturière et la

classe agricole. Je n'appartiens ni à l'une ni à l'autre. J'ai

observé la marche de toutes les deux, sans intérêt personnel dans

leur conflit; je n'ai de préférence pour aucune, et je respecte

dans tous les partis les hommes bien intentionnés. C'est pourquoi

j'espère que ce meeting me permettra d'exposer ce qui est ma

conviction sincère dans cette grande lutte nationale.

(Approbation.)--J'ai observé depuis son origine les procédés de

la Ligue; j'ai entendu beaucoup de discours, j'ai lu beaucoup

d'écrits émanés de cette puissante association, et, du

commencement à la fin, je n'y ai rien vu qui ne fût juste, loyal

et honorable; rien qui tendît le moins du monde à sanctionner la

violence, et quoiqu'on ait accusé les membres de la Ligue de

vouloir ravir la _protection_ aux fermiers, tout en la conservant

pour eux-mêmes, je dois dire que je les ai toujours entendus

repousser cette imputation, et proclamer qu'ils n'entendaient ni

laisser profiter personne ni profiter eux-mêmes de ce système de

priviléges. (Applaudissements.) Spectateur désintéressé de ce

grand mouvement, je me suis efforcé de le juger avec impartialité

d'esprit, et de rechercher s'il portait en lui-même les éléments

du succès.--J'ai vu naître des entreprises qui ne pouvaient

réussir, et des projets placés sous le patronage de préjugés que

le temps devait dissiper.--Mais, quant à cette grande

_agitation_, j'aperçois clairement qu'il est dans sa nature de

triompher, et je vous en dirai la raison. Je vois des changements

dans mon pays, et l'histoire m'enseigne qu'il ne recule pas, mais

qu'il avance; qu'il ne se modifie pas dans un sens rétrograde,

mais dans un sens progressif. Sans remonter bien loin, dans mon

enfance on ne connaissait ni l'éclairage au gaz, ni les bateaux à

vapeur, ni les chemins de fer, et maintenant le gaz illumine

toutes nos rues, la vapeur parcourt toutes nos rivières, les

rails sillonnent toutes les provinces de l'empire.

(Applaudissements.) Dans mon enfance, un catholique romain,

quelles que fussent sa bonne foi et ses lumières, ne pouvait

entrer au Parlement, il n'en est pas de même aujourd'hui; dans

mon enfance, nul ne pouvait être chargé d'une fonction publique,

s'il n'avait reçu les sacrements de l'Église établie, il n'en est

pas de même aujourd'hui; dans mon enfance, aucun Anglais,

n'importent ses scrupules, ne pouvait être marié que par un

ministre de cette église, il n'en est pas de même aujourd'hui.

(Applaudissements.) De cette progression, qui n'est pas, si l'on

veut, arithmétique ou géométrique, mais qui certes est une

progression intellectuelle, politique et nationale, je tire cette

conclusion, que non-seulement d'autres progrès nous attendent,

mais qu'on en pourrait presque calculer la rapidité. Le temps

passé étant donné, on pourrait presque dire ce que sera le temps

qui le suit. En astronomie, des savants avaient remarqué dans le

système solaire un mystère qui leur semblait inexplicable: ils

avaient vu que les distances du soleil aux planètes étaient entre

elles comme des nombres harmoniques, sauf qu'il y avait dans la

série une lacune qui les confondait. À tel point du ciel,

disaient-ils, il devrait y avoir une planète.--Et en effet, les

astronomes modernes, armés de plus puissants télescopes, ont

découvert à la place indiquée quatre petites planètes qui

complètent la série des nombres harmoniques et prouvent la

justesse du raisonnement qui avait soupçonné leur existence. Et

moi, je dis qu'en considérant la série des progrès dans les

affaires humaines, j'y vois aussi une place vide, quelque chose

qui manque, et jugeant par le passé, je dis que si le principe de

la liberté des transactions est vrai, il doit triompher.

(Applaudissements.) J'ai un autre motif pour espérer ce triomphe:

quiconque est engagé dans une grande entreprise doit avoir foi

dans le succès, sous peine de sentir ses mains faiblir et ses

genoux plier. C'est là d'ailleurs un résultat qu'il est dans les

lois de la civilisation d'amener. Plusieurs personnes agitaient,

il y a quelque temps, la question de savoir si la civilisation

était favorable au bonheur de l'homme; quelques-unes se

prononçaient pour la négative. Je leur demandai ce qu'elles

entendaient par _civilisation_, et je découvris, bien plus, elles

avouèrent qu'elles avaient donné à ce mot une interprétation

erronée. Il y a plusieurs degrés de civilisation: si vous

enseignez à un sauvage quelque chose des moeurs de la vieille

Europe, il mettra probablement son honneur dans ses vêtements; il

s'adonnera à la mollesse, aux liqueurs spiritueuses, et votre

civilisation lui donnera la mort. Il en sera de même si vous

prodiguez l'or à un indigent. Mais regardez dans les rangs élevés

de la société; considérez un membre de vos nobles familles, qui

toute sa vie a été accoutumé à ces jouissances et à ce luxe, et

remarquez cet autre niveau de civilisation qui prévaut dans les

classes supérieures; et, à cet égard, je puis dire avec sincérité

que l'aristocratie anglaise donne un grand et utile exemple à

toutes les aristocraties du monde; elle les a devancées de bien

loin dans la saine entente de la vie civilisée. Les lords

d'Angleterre ont abandonné l'orgueil des vêtements, et ils ont

jeté leurs livrées à leurs domestiques; fuyant la mollesse et les

excès, ils couchent sur la dure et ont introduit la simplicité

sur leurs tables; ils ont renoncé aux excès de la boisson. Plus

vous vous élevez dans l'échelle sociale, plus vous trouverez que

les hommes agissent sur ce principe, de conserver un esprit sain

dans un corps vigoureux. Le bonheur de l'homme ne consiste pas

dans les jouissances des sens, mais dans le développement des

facultés physiques, intellectuelles et morales, qui le rendent

capable de faire du bien pendant une longue vie.

(Applaudissements.) S'il est dans la nature de la civilisation de

tendre à tout simplifier, qu'y a-t-il de plus simple, en matière

d'échanges, que la liberté; et si l'Angleterre est le pays du

monde le plus civilisé, ne dois-je pas m'attendre à voir, dans un

temps prochain, ce grand résultat du progrès, la

_simplification_, s'introduire dans nos lois commerciales? Il est

une autre chose qui doit résulter aussi du progrès de la

civilisation, c'est que le Parlement se rende un compte plus

éclairé de sa propre mission. Les membres du Parlement, dans les

deux Chambres, ont blâmé, et quelquefois dans un langage brutal,

les ministres de la religion, pour avoir pris part à cette

_agitation_ au sujet d'une chose aussi temporelle, disent-ils,

que les lois-céréales. Ils demandent ce qu'il y a de commun entre

ces lois et le saint ministère; mais ils savent bien que tout

être humain qui paye une taxe, et qui travaille pour subsister,

est profondément affecté par ces lois; ils savent bien que tout

homme qui aime son frère, et qui voit ce qui se passe dans le

pays, est tenu en conscience de prendre part à cette grande

agitation. (Approbation.) Eh quoi! les ministres de la religion

n'ont-ils pas été spécialement appelés à considérer cette

question? et la lettre de la reine, qui leur a été envoyée pour

être lue dans toutes les paroisses, ne leur en fait-elle pas,

pour ainsi dire, un devoir? (Approbation.) Cette lettre, que je

dois moi-même lire dans l'église de ma paroisse, établit qu'une

profonde détresse règne sur les districts manufacturiers, que

cette détresse a pour cause la stagnation du commerce, et elle

provoque des souscriptions pour subvenir aux besoins des

indigents. Certes il n'appartient pas à un être intelligent,

après avoir appris que la détresse pèse sur son pays, de rentrer

dans l'inaction sans s'inquiéter des causes qui l'ont amenée.

L'Écriture nous dit: «Occupez votre esprit de tout ce qui est

juste, vrai, honnête et aimable.» Mais pourquoi en occuper votre

esprit? Qui voudrait penser, sans jamais réaliser sa pensée dans

quelque effet pratique? S'il est bon de penser, il est bon

d'agir, et s'il est bien d'agir, il est bien de se lever pour

prendre part à ce grand mouvement. (Bruyantes acclamations.) Je

suis enclin à croire que les personnes, dans l'une et l'autre

Chambre, qui accusent les ministres de la religion de sortir de

leur sphère pour s'immiscer dans cette agitation, sont à moitié

envahies par les erreurs du Puséisme. (Applaudissements.) Le

Puséisme établit une profonde démarcation entre l'ordre du clergé

et les autres ordres, distinction injuste et indigne de tout

esprit libéral et éclairé. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le

même argument par lequel on voudrait m'empêcher d'intervenir,

servirait également à prévenir l'intervention de toute autre

personne, à moins qu'elle n'intervînt du côté du monopole, auquel

cas on est toujours bien reçu. (Applaudissements prolongés.)

N'ont-ils pas dit, dans leurs assemblées, que M. Bright n'avait

que faire de parcourir et d'enseigner le pays, et qu'il ferait

mieux de rester dans son usine? N'en ont-ils pas dit autant des

dames qui assistent à ces réunions? Avec cet argument, il n'est

personne qu'ils ne puissent exclure de toute participation à la

vie publique. Nous avons tous un emploi, une profession spéciale;

mais notre devoir n'en est pas moins de nous occuper en commun de

ce qui intéresse la communauté. Je crains bien que le Parlement

ne cherche à endormir le peuple par cette argumentation. Et lui

aussi a sa mission spéciale qui est de faire des lois pour le

bien de tous; et lorsqu'il fait des lois au détriment du grand

nombre, ne peut-on pas lui reprocher de se mêler de ce qui ne le

regarde pas? Ce n'est pas le clergé dissident qui sort de sa

sphère, c'est le Parlement. Nous supportons le poids des taxes,

en temps de paix comme en temps de guerre; nous partageons les

souffrances et le bien-être du peuple. Nous sommes donc justifiés

dans notre résistance; mais le Parlement n'est pas justifié

lorsqu'il entrave le commerce et envahit le domaine de l'activité

privée. (Applaudissements.) Lorsqu'il intervient et dit: «Je

connais les intérêts de cet homme mieux qu'il ne les connaît

lui-même; je lui prescrirai sa nourriture et ses vêtements, je

m'enquerrai du nombre de ses enfants et de la manière dont il les

élève (applaudissements prolongés), les citoyens seraient fondés

à répondre: Laissez-nous diriger nos propres affaires et élever

nos enfants, ces choses-là ne sont point dans vos attributions;

autant vaudrait que nous nommions aussi des commissions

d'enquête pour savoir si les membres de l'aristocratie gouvernent

convenablement leurs domaines et leurs familles.» Mais c'est là

un jeu dans lequel le droit n'est pas plus d'un côté que de

l'autre. Que l'aristocratie sache donc qu'il ne lui appartient

pas de restreindre les échanges et le commerce de la nation.

J'ai dit que je me présentais comme un témoin indépendant et

impartial dans cette lutte entre les intérêts manufacturiers et

les intérêts agricoles; mais je déclare que, dans ma conviction,

les intérêts, bien compris, ne font qu'un. Ce qui affecte l'un

affecte l'autre.

Supposez qu'il n'y eût au monde qu'une seule famille. Un des

membres laboure la terre, un autre garde et soigne les troupeaux,

un troisième confectionne les vêtements, etc.--Si, pendant que le

laboureur porte la nourriture au berger, il rencontre des

entraves et des taxes, ne regarderiez-vous pas ces taxes et ces

entraves comme un dommage pour toute la famille? Tout ce qui

empêche, tout ce qui retarde, tout ce qui entraîne des dépenses,

est une perte pour la communauté. Le même raisonnement s'applique

aux nations, quelles que soient la multiplicité des professions

et la complication des intérêts.

En ce qui concerne l'état actuel de ce pays, vous avez été

informés par une haute autorité, par un ministre d'État, que la

misère, le paupérisme et le crime régnaient sur cette terre

désolée. C'est à celui qui admet l'existence de ces maux à

prouver que la Ligue en méconnaît la cause lorsqu'elle les

attribue à cette législation qui s'interpose entre l'homme et

l'homme; lorsqu'elle affirme que la liberté du commerce

entraînerait l'augmentation des salaires, que l'augmentation des

salaires amènerait la satisfaction des besoins et la diffusion

des connaissances, et enfin que l'extinction du paupérisme serait

suivie de l'extinction de la criminalité. (Applaudissements.) Si

la Ligue a raison, que la législation soit changée; si elle a

tort, que ses adversaires le prouvent.

Je sais qu'il est de mode de railler les manufacturiers et leur

prétendu égoïsme; de dire qu'ils exploitent à leur profit des

milliers d'ouvriers. J'ai visité les districts manufacturiers

aussi bien que les districts agricoles, et je demande quels sont

ceux qui fournissent les cotisations les plus abondantes quand il

s'agit d'une souscription nationale? Où recueille-t-on 1,000 l.

s. dans une seule séance? À Manchester. J'ai dans les mains la

liste de plusieurs individus qui donnent 63 liv. par an aux

missions étrangères, c'est-à-dire de quoi entretenir un

missionnaire. Je ne vois rien de semblable dans les districts

agricoles, je ne connais aucun gentilhomme campagnard qui

maintienne à ses frais un de ces hommes utiles qui s'expatrient

pour faire le bien. La semaine dernière, j'ai visité une des

grandes manufactures de Bolton, et je n'ai jamais rencontré nulle

part une sollicitude plus éclairée pour le bien-être,

l'instruction et le bonheur des ouvriers.

L'orateur continue à examiner le système restrictif dans ses rapports

avec l'union des peuples, et termine au milieu des applaudissements.

M. EWART et M. BRIGHT prennent successivement la parole. Ce dernier

rend compte des nombreux meetings auxquels il a assisté dans les

districts agricoles.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 37 / 106 题