L'affluence est aussi considérable que dans les précédentes occasions.
On remarque dans l'assemblée plusieurs des membres les plus
respectables de la société des wesleyens.
À 7 heures, le président, M. Georges Wilson, ouvre la séance. Il
expose les travaux et les progrès de la Ligue depuis la dernière
réunion.--«Nous avons distribué, dit-il, des plis contenant douze
brochures (_tracts_), à chacun des électeurs de 160 bourgs et de 24
comtés.--Pendant la lecture de la liste de ces bourgs et comtés,
l'assemblée applaudit avec véhémence, principalement quand il s'agit
de circonscriptions électorales placées sous l'influence de
l'aristocratie.--Le président annonce que ce système de distribution
sera étendu à tout le pays, jusqu'à ce qu'il n'y ait pas un seul
électeur dans tout le royaume qui ne soit sans excuse, s'il émet un
vote contraire aux intérêts de ses concitoyens.--Depuis notre dernière
réunion, de nombreux meetings ont eu lieu, auxquels assistait la
députation de la Ligue, lundi à Plymouth, mardi à Devonport, mercredi
à Tavistock, jeudi à Devonport, samedi à Liskeard, dans le comté de
Cornouailles. En outre, mardi, les ouvriers de Manchester ont donné
une soirée à laquelle assistaient quatre mille personnes, et qui a eu
lieu dans les salons de la Ligue (_free-trade hall_). Elle avait pour
objet la présentation d'une adresse à M. Cobden. Jeudi il y a eu
meeting à Sheffield, vendredi à Wakefield, lundi à Macclesfield. Il y
a eu aussi des réunions dans le Cheshire et dans le Sunderland,
présidées par les premiers officiers municipaux, et j'ai la
satisfaction d'annoncer qu'elles seront suivies de beaucoup
d'autres.--C'est le 9 mai prochain que M. Pelham Villiers portera à la
Chambre des communes sa motion annuelle pour le retrait des
lois-céréales. (Bruyantes acclamations.) Des délégués de toutes les
associations du royaume affiliées à la Ligue seront à Londres pour
surveiller les progrès de notre cause pendant la discussion[28]. La
parole est au Révérend Thomas Spencer.» (Applaudissements.)
[Note 28: On comprendra aisément et j'ai senti moi-même que ces brèves
analyses ôtent au compte rendu des séances ce que les détails leur
donnent toujours de piquant et quelquefois de dramatique. Obligé de me
borner, j'ai préféré sacrifier ce qui pouvait plaire à ce qui doit
instruire.]
M. SPENCER: Je n'ai jamais porté la parole devant une aussi
imposante assemblée, quoique je sois habitué aux grandes
réunions, ce dont je me félicite en ce moment; car si je n'étais
enhardi par l'expérience, le courage me manquerait en présence
d'un tel auditoire. Je me présente ici comme un témoin
indépendant dans la lutte entre la classe manufacturière et la
classe agricole. Je n'appartiens ni à l'une ni à l'autre. J'ai
observé la marche de toutes les deux, sans intérêt personnel dans
leur conflit; je n'ai de préférence pour aucune, et je respecte
dans tous les partis les hommes bien intentionnés. C'est pourquoi
j'espère que ce meeting me permettra d'exposer ce qui est ma
conviction sincère dans cette grande lutte nationale.
(Approbation.)--J'ai observé depuis son origine les procédés de
la Ligue; j'ai entendu beaucoup de discours, j'ai lu beaucoup
d'écrits émanés de cette puissante association, et, du
commencement à la fin, je n'y ai rien vu qui ne fût juste, loyal
et honorable; rien qui tendît le moins du monde à sanctionner la
violence, et quoiqu'on ait accusé les membres de la Ligue de
vouloir ravir la _protection_ aux fermiers, tout en la conservant
pour eux-mêmes, je dois dire que je les ai toujours entendus
repousser cette imputation, et proclamer qu'ils n'entendaient ni
laisser profiter personne ni profiter eux-mêmes de ce système de
priviléges. (Applaudissements.) Spectateur désintéressé de ce
grand mouvement, je me suis efforcé de le juger avec impartialité
d'esprit, et de rechercher s'il portait en lui-même les éléments
du succès.--J'ai vu naître des entreprises qui ne pouvaient
réussir, et des projets placés sous le patronage de préjugés que
le temps devait dissiper.--Mais, quant à cette grande
_agitation_, j'aperçois clairement qu'il est dans sa nature de
triompher, et je vous en dirai la raison. Je vois des changements
dans mon pays, et l'histoire m'enseigne qu'il ne recule pas, mais
qu'il avance; qu'il ne se modifie pas dans un sens rétrograde,
mais dans un sens progressif. Sans remonter bien loin, dans mon
enfance on ne connaissait ni l'éclairage au gaz, ni les bateaux à
vapeur, ni les chemins de fer, et maintenant le gaz illumine
toutes nos rues, la vapeur parcourt toutes nos rivières, les
rails sillonnent toutes les provinces de l'empire.
(Applaudissements.) Dans mon enfance, un catholique romain,
quelles que fussent sa bonne foi et ses lumières, ne pouvait
entrer au Parlement, il n'en est pas de même aujourd'hui; dans
mon enfance, nul ne pouvait être chargé d'une fonction publique,
s'il n'avait reçu les sacrements de l'Église établie, il n'en est
pas de même aujourd'hui; dans mon enfance, aucun Anglais,
n'importent ses scrupules, ne pouvait être marié que par un
ministre de cette église, il n'en est pas de même aujourd'hui.
(Applaudissements.) De cette progression, qui n'est pas, si l'on
veut, arithmétique ou géométrique, mais qui certes est une
progression intellectuelle, politique et nationale, je tire cette
conclusion, que non-seulement d'autres progrès nous attendent,
mais qu'on en pourrait presque calculer la rapidité. Le temps
passé étant donné, on pourrait presque dire ce que sera le temps
qui le suit. En astronomie, des savants avaient remarqué dans le
système solaire un mystère qui leur semblait inexplicable: ils
avaient vu que les distances du soleil aux planètes étaient entre
elles comme des nombres harmoniques, sauf qu'il y avait dans la
série une lacune qui les confondait. À tel point du ciel,
disaient-ils, il devrait y avoir une planète.--Et en effet, les
astronomes modernes, armés de plus puissants télescopes, ont
découvert à la place indiquée quatre petites planètes qui
complètent la série des nombres harmoniques et prouvent la
justesse du raisonnement qui avait soupçonné leur existence. Et
moi, je dis qu'en considérant la série des progrès dans les
affaires humaines, j'y vois aussi une place vide, quelque chose
qui manque, et jugeant par le passé, je dis que si le principe de
la liberté des transactions est vrai, il doit triompher.
(Applaudissements.) J'ai un autre motif pour espérer ce triomphe:
quiconque est engagé dans une grande entreprise doit avoir foi
dans le succès, sous peine de sentir ses mains faiblir et ses
genoux plier. C'est là d'ailleurs un résultat qu'il est dans les
lois de la civilisation d'amener. Plusieurs personnes agitaient,
il y a quelque temps, la question de savoir si la civilisation
était favorable au bonheur de l'homme; quelques-unes se
prononçaient pour la négative. Je leur demandai ce qu'elles
entendaient par _civilisation_, et je découvris, bien plus, elles
avouèrent qu'elles avaient donné à ce mot une interprétation
erronée. Il y a plusieurs degrés de civilisation: si vous
enseignez à un sauvage quelque chose des moeurs de la vieille
Europe, il mettra probablement son honneur dans ses vêtements; il
s'adonnera à la mollesse, aux liqueurs spiritueuses, et votre
civilisation lui donnera la mort. Il en sera de même si vous
prodiguez l'or à un indigent. Mais regardez dans les rangs élevés
de la société; considérez un membre de vos nobles familles, qui
toute sa vie a été accoutumé à ces jouissances et à ce luxe, et
remarquez cet autre niveau de civilisation qui prévaut dans les
classes supérieures; et, à cet égard, je puis dire avec sincérité
que l'aristocratie anglaise donne un grand et utile exemple à
toutes les aristocraties du monde; elle les a devancées de bien
loin dans la saine entente de la vie civilisée. Les lords
d'Angleterre ont abandonné l'orgueil des vêtements, et ils ont
jeté leurs livrées à leurs domestiques; fuyant la mollesse et les
excès, ils couchent sur la dure et ont introduit la simplicité
sur leurs tables; ils ont renoncé aux excès de la boisson. Plus
vous vous élevez dans l'échelle sociale, plus vous trouverez que
les hommes agissent sur ce principe, de conserver un esprit sain
dans un corps vigoureux. Le bonheur de l'homme ne consiste pas
dans les jouissances des sens, mais dans le développement des
facultés physiques, intellectuelles et morales, qui le rendent
capable de faire du bien pendant une longue vie.
(Applaudissements.) S'il est dans la nature de la civilisation de
tendre à tout simplifier, qu'y a-t-il de plus simple, en matière
d'échanges, que la liberté; et si l'Angleterre est le pays du
monde le plus civilisé, ne dois-je pas m'attendre à voir, dans un
temps prochain, ce grand résultat du progrès, la
_simplification_, s'introduire dans nos lois commerciales? Il est
une autre chose qui doit résulter aussi du progrès de la
civilisation, c'est que le Parlement se rende un compte plus
éclairé de sa propre mission. Les membres du Parlement, dans les
deux Chambres, ont blâmé, et quelquefois dans un langage brutal,
les ministres de la religion, pour avoir pris part à cette
_agitation_ au sujet d'une chose aussi temporelle, disent-ils,
que les lois-céréales. Ils demandent ce qu'il y a de commun entre
ces lois et le saint ministère; mais ils savent bien que tout
être humain qui paye une taxe, et qui travaille pour subsister,
est profondément affecté par ces lois; ils savent bien que tout
homme qui aime son frère, et qui voit ce qui se passe dans le
pays, est tenu en conscience de prendre part à cette grande
agitation. (Approbation.) Eh quoi! les ministres de la religion
n'ont-ils pas été spécialement appelés à considérer cette
question? et la lettre de la reine, qui leur a été envoyée pour
être lue dans toutes les paroisses, ne leur en fait-elle pas,
pour ainsi dire, un devoir? (Approbation.) Cette lettre, que je
dois moi-même lire dans l'église de ma paroisse, établit qu'une
profonde détresse règne sur les districts manufacturiers, que
cette détresse a pour cause la stagnation du commerce, et elle
provoque des souscriptions pour subvenir aux besoins des
indigents. Certes il n'appartient pas à un être intelligent,
après avoir appris que la détresse pèse sur son pays, de rentrer
dans l'inaction sans s'inquiéter des causes qui l'ont amenée.
L'Écriture nous dit: «Occupez votre esprit de tout ce qui est
juste, vrai, honnête et aimable.» Mais pourquoi en occuper votre
esprit? Qui voudrait penser, sans jamais réaliser sa pensée dans
quelque effet pratique? S'il est bon de penser, il est bon
d'agir, et s'il est bien d'agir, il est bien de se lever pour
prendre part à ce grand mouvement. (Bruyantes acclamations.) Je
suis enclin à croire que les personnes, dans l'une et l'autre
Chambre, qui accusent les ministres de la religion de sortir de
leur sphère pour s'immiscer dans cette agitation, sont à moitié
envahies par les erreurs du Puséisme. (Applaudissements.) Le
Puséisme établit une profonde démarcation entre l'ordre du clergé
et les autres ordres, distinction injuste et indigne de tout
esprit libéral et éclairé. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le
même argument par lequel on voudrait m'empêcher d'intervenir,
servirait également à prévenir l'intervention de toute autre
personne, à moins qu'elle n'intervînt du côté du monopole, auquel
cas on est toujours bien reçu. (Applaudissements prolongés.)
N'ont-ils pas dit, dans leurs assemblées, que M. Bright n'avait
que faire de parcourir et d'enseigner le pays, et qu'il ferait
mieux de rester dans son usine? N'en ont-ils pas dit autant des
dames qui assistent à ces réunions? Avec cet argument, il n'est
personne qu'ils ne puissent exclure de toute participation à la
vie publique. Nous avons tous un emploi, une profession spéciale;
mais notre devoir n'en est pas moins de nous occuper en commun de
ce qui intéresse la communauté. Je crains bien que le Parlement
ne cherche à endormir le peuple par cette argumentation. Et lui
aussi a sa mission spéciale qui est de faire des lois pour le
bien de tous; et lorsqu'il fait des lois au détriment du grand
nombre, ne peut-on pas lui reprocher de se mêler de ce qui ne le
regarde pas? Ce n'est pas le clergé dissident qui sort de sa
sphère, c'est le Parlement. Nous supportons le poids des taxes,
en temps de paix comme en temps de guerre; nous partageons les
souffrances et le bien-être du peuple. Nous sommes donc justifiés
dans notre résistance; mais le Parlement n'est pas justifié
lorsqu'il entrave le commerce et envahit le domaine de l'activité
privée. (Applaudissements.) Lorsqu'il intervient et dit: «Je
connais les intérêts de cet homme mieux qu'il ne les connaît
lui-même; je lui prescrirai sa nourriture et ses vêtements, je
m'enquerrai du nombre de ses enfants et de la manière dont il les
élève (applaudissements prolongés), les citoyens seraient fondés
à répondre: Laissez-nous diriger nos propres affaires et élever
nos enfants, ces choses-là ne sont point dans vos attributions;
autant vaudrait que nous nommions aussi des commissions
d'enquête pour savoir si les membres de l'aristocratie gouvernent
convenablement leurs domaines et leurs familles.» Mais c'est là
un jeu dans lequel le droit n'est pas plus d'un côté que de
l'autre. Que l'aristocratie sache donc qu'il ne lui appartient
pas de restreindre les échanges et le commerce de la nation.
J'ai dit que je me présentais comme un témoin indépendant et
impartial dans cette lutte entre les intérêts manufacturiers et
les intérêts agricoles; mais je déclare que, dans ma conviction,
les intérêts, bien compris, ne font qu'un. Ce qui affecte l'un
affecte l'autre.
Supposez qu'il n'y eût au monde qu'une seule famille. Un des
membres laboure la terre, un autre garde et soigne les troupeaux,
un troisième confectionne les vêtements, etc.--Si, pendant que le
laboureur porte la nourriture au berger, il rencontre des
entraves et des taxes, ne regarderiez-vous pas ces taxes et ces
entraves comme un dommage pour toute la famille? Tout ce qui
empêche, tout ce qui retarde, tout ce qui entraîne des dépenses,
est une perte pour la communauté. Le même raisonnement s'applique
aux nations, quelles que soient la multiplicité des professions
et la complication des intérêts.
En ce qui concerne l'état actuel de ce pays, vous avez été
informés par une haute autorité, par un ministre d'État, que la
misère, le paupérisme et le crime régnaient sur cette terre
désolée. C'est à celui qui admet l'existence de ces maux à
prouver que la Ligue en méconnaît la cause lorsqu'elle les
attribue à cette législation qui s'interpose entre l'homme et
l'homme; lorsqu'elle affirme que la liberté du commerce
entraînerait l'augmentation des salaires, que l'augmentation des
salaires amènerait la satisfaction des besoins et la diffusion
des connaissances, et enfin que l'extinction du paupérisme serait
suivie de l'extinction de la criminalité. (Applaudissements.) Si
la Ligue a raison, que la législation soit changée; si elle a
tort, que ses adversaires le prouvent.
Je sais qu'il est de mode de railler les manufacturiers et leur
prétendu égoïsme; de dire qu'ils exploitent à leur profit des
milliers d'ouvriers. J'ai visité les districts manufacturiers
aussi bien que les districts agricoles, et je demande quels sont
ceux qui fournissent les cotisations les plus abondantes quand il
s'agit d'une souscription nationale? Où recueille-t-on 1,000 l.
s. dans une seule séance? À Manchester. J'ai dans les mains la
liste de plusieurs individus qui donnent 63 liv. par an aux
missions étrangères, c'est-à-dire de quoi entretenir un
missionnaire. Je ne vois rien de semblable dans les districts
agricoles, je ne connais aucun gentilhomme campagnard qui
maintienne à ses frais un de ces hommes utiles qui s'expatrient
pour faire le bien. La semaine dernière, j'ai visité une des
grandes manufactures de Bolton, et je n'ai jamais rencontré nulle
part une sollicitude plus éclairée pour le bien-être,
l'instruction et le bonheur des ouvriers.
L'orateur continue à examiner le système restrictif dans ses rapports
avec l'union des peuples, et termine au milieu des applaudissements.
M. EWART et M. BRIGHT prennent successivement la parole. Ce dernier
rend compte des nombreux meetings auxquels il a assisté dans les
districts agricoles.