Monsieur le président, ladies et gentlemen: J'ai assisté à un
grand nombre de meetings contre les _lois-céréales_[14]. J'en ai
vu d'aussi imposants par le nombre, le bon ordre et
l'enthousiasme; mais je crois qu'il y a dans cette enceinte la
plus grande somme de puissance intellectuelle et d'influence
morale qui se soit jamais trouvée réunie dans un édifice
quelconque, pour le progrès de la grande cause que nous avons
embrassée. Plus cette influence est étendue, plus est grande
notre responsabilité à l'égard de l'usage que nous en saurons
faire. Je me sens particulièrement responsable des quelques
minutes pendant lesquelles j'occuperai votre attention, et je
désire les faire servir au progrès de la cause commune. Je n'ai
jamais aimé, dans aucune circonstance, à faire intervenir des
personnalités dans la défense d'un grand principe. On m'assure
cependant qu'à Londres on est assez enclin à ranger les opinions
politiques sous la bannière des noms propres. Peut-être, au
milieu du perpétuel mouvement d'idées qui s'agitent dans cette
vaste métropole, cet usage a-t-il prévalu, afin de fixer
l'attention, par un intérêt plus incisif, sur les questions
particulières. Mais, ce dont je suis sûr, c'est que ce qui a fait
notre succès à Manchester, le fera partout où la nature humaine a
acquis ces nobles qualités, qui la distinguent au sein de la
capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme
conviction que, si l'on se renferme dans la défense des
principes, on acquerra, à la longue, d'autant plus d'influence,
qu'on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain
des personnalités. (Écoutez! écoutez!) Je suis pourtant forcé de
revenir, contre ma volonté, sur ce qui vient de se passer à la
chambre haute. Nous avons été assaillis--violemment, amèrement,
malicieusement assaillis,--par un personnage (lord Brougham) qui
fait profession de partager nos doctrines, d'aimer, d'estimer les
membres les plus éminents de la Ligue. Je vois, dans les journaux
de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une
continuelle invective contre la Ligue, dont l'autre tiers est
consacré à défendre ses principes. (Écoutez!) Je pense que le
plus juste châtiment que l'on pourrait infliger à l'homme éminent
qui s'est rendu coupable de la conduite à laquelle je fais
allusion, ce serait de l'abandonner à ses propres réflexions;
car, ce qu'on peut découvrir de plus clair dans la longue
diatribe du noble lord, c'est que, quelque mécontent qu'il soit
de la Ligue, il est encore plus mécontent de lui-même. Il est
vrai que le noble et docte lord n'a pas été très-explicite quant
aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques
réitérées. Eh bien, je lui épargnerai l'embarras de désignations
plus spéciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et
de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqué la
conduite des membres de notre députation; il a blâmé les actes
des ministres de la religion qui coopèrent à notre oeuvre. Eh
bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il
ne s'est pas prononcé une parole,--et je désire qu'on comprenne
bien toute la portée de cette déclaration,--il n'a pas été
prononcé une seule parole par un ministre de la religion dans nos
assemblées et nos conférences, dont je ne sois prêt à accepter
toute la responsabilité, pourvu qu'on ne lui prête qu'une
interprétation honnête et loyale..... J'ai été blâmé de n'avoir
pas récusé le langage du Rév. M. Bailey de Sheffield. J'ai été
accusé d'être son complice, parce que je ne m'étais pas levé pour
répudier l'imputation dirigée contre lui d'avoir excité le peuple
de ce pays à commettre un meurtre.--Eh, mon Dieu! cela ne m'est
pas plus venu dans la pensée que d'aller trouver le lord-maire,
pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme.
M. Bailey, objet de ces imputations, à travers lesquelles perce
le désir d'atteindre et de détruire la Ligue, est environné de
respect et de confiance par une nombreuse congrégation de
chrétiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires.
(Bruyants applaudissements.) C'est un homme de zèle ardent, de
sentiments élevés, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a
longtemps qu'il s'est dévoué à une oeuvre qui n'a pas d'exemple
dans ce pays, la fondation d'un collége pour les classes
laborieuses. C'est un homme d'un talent remarquable,
supérieur.--Mais à travers ces belles qualités, il peut manquer
de ce tact, de cette discrétion qui nous est si nécessaire, à
nous qui savons à quelle sorte d'ennemis et de faux amis nous
avons affaire. Il n'eut pas plutôt prononcé le discours, qui a
été si insidieusement commenté, que je l'avertis de ce qui
l'attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient
défigurées. M. Bailey venait d'avancer que la dépression morale
du peuple de Sheffield était la conséquence de sa détérioration
physique. Pour établir son argumentation, pour montrer la
profonde désaffection des basses classes, il a dit qu'un homme
s'était vanté d'appartenir à une société de cent personnes, qui
devaient tirer au sort pour savoir qui serait chargé d'assassiner
le premier ministre. M. Bailey a exprimé son indignation à cet
égard, en termes énergiques, et cela était à peine nécessaire. Et
voilà ce dont on s'empare pour insinuer, par une basse calomnie,
que M. Bailey est engagé dans une société d'assassins? Il est
temps de rejeter, à la face des calomniateurs de haut et de bas
étage, ces fausses imputations; et j'ai honte de ne l'avoir pas
fait plus tôt. (Approbation.)--La Ligue, le pays, l'univers
entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres
dissidents pour leur coopération à notre grande cause. (Bruyantes
acclamations.) Il y a deux ans, sur l'invitation de leurs frères,
sept cents ministres de ce corps respectable se réunirent à
Manchester pour protester contre les _lois-céréales_, contre ce
Code de la famine; et il est à ma connaissance, que quelques-uns
d'entre eux se sont éloignés de plus de deux cents milles de
leurs résidences pour concourir à cette protestation. Quand des
hommes ont montré un tel dévouement, je rougirais de moi-même si,
par la considération d'obligations passées, j'hésitais à me lever
pour les défendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de
temps au sujet du noble lord. Je pourrais gémir sur sa destinée,
quand je compare ce qu'il est à ce qu'il a été. (Écoutez!
écoutez!) Je n'ai pas oublié ce temps où, encore enfant, je me
plaisais à fréquenter les cours de judicature, pour contempler,
pour entendre celui que je regardais comme un fils prédestiné de
la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas
abreuvé de son éloquence! avec quel orgueil patriotique n'ai-je
pas suivi, mesuré tous ses pas vers les hautes régions où il est
parvenu! Et qu'est-il maintenant? hélas! un nouvel exemple, un
triste, mais éclatant exemple du naufrage qui attend toute
intelligence que ne préserve pas la rectitude morale.
(Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer à ces ruines
majestueuses, qui, désormais, loin d'offrir un sûr abri au
voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous
leur ombre. J'en finis avec ce sujet, sur lequel je n'aurais pas
détourné votre attention, si je n'y avais été provoqué, et
j'arrive à l'objet principal de cette réunion.
[Note 14: J'ai cru pouvoir, pour abréger, transporter dans notre
langue quelques-uns de ces mots composés de deux substantifs, si
fréquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale à la
commodité.]
Qu'est-ce que les _lois-céréales_? Vous pûtes le comprendre à
Londres, le jour où elles furent votées. Il n'y eut pas alors
(1815) un ouvrier qui ne pressentît les maux horribles qui en
sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous à qui je n'ai pas
besoin de rappeler cette funèbre histoire; la chambre des
communes, sous la garde de soldats armés, la foule se pressant
aux avenues du Parlement, les députés ne pouvant pénétrer dans
l'enceinte législative qu'au péril de leur vie.....
Mais sous quel prétexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour
que le sol soit cultivé, et que le peuple trouve ainsi de
l'emploi. Mais, si c'est là le but, il y a un autre moyen de
l'atteindre.--Abrogez les lois-céréales, et s'il vous plaît
ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez
recours à l'impôt, et non à la disette des choses mêmes qui
alimentent la vie. (Applaudissements.)--À supposer que la mission
du législateur soit d'assurer du travail au peuple, et, à défaut
de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce
pain lui-même? Imposez plutôt les revenus, et même, si vous le
voulez, les machines à vapeur (rires), mais ne gênez pas les
échanges, n'enchaînez pas l'industrie, ne nous plongez pas dans
la détresse où nous succombons, sous prétexte d'occuper dans le
Dorsetshire quelques manouvriers à 7 sh. par semaine. (Rires et
applaudissements.) Le fermier de ce pays est à son seigneur ce
qu'est le fellah d'Égypte à Méhémet-Ali. Traversant les champs de
l'Égypte, armé d'un fusil et accompagné d'un interprète, je lui
demandais comment il réglait ses comptes avec le pacha.
«Avez-vous pris des arrangements?» lui demandai-je.--Oh! me
répondit-il, nos arrangements ont à peu près la portée de votre
fusil (rires); et quant aux comptes, il n'y a pas d'autre manière
de les régler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de
quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.)
L'orateur continue pendant longtemps.--M. Bright lui succède.--À 10
heures le président ferme la séance.