Le courrier du soir était encore passé sans apporter les nouvelles
qu’Isabelle attendait avec une impatience fiévreuse. Sur sa table, il y
avait là les journaux que la femme de chambre avait apportés; et des
larmes de dépit lui montaient aux yeux devant son impuissance à empêcher
que Robert et Lilian ne fussent chaque jour plus rapprochés l’un de
l’autre par l’effet même de leur vie sous le même toit.
--Et c’est moi qui stupidement ai engagé Robert à venir ici!
pensa-t-elle mordant si fort la dentelle de son mouchoir qu’elle la
déchira. Mais aussi pouvais-je m’imaginer qu’un sceptique comme lui
s’éprendrait d’une fillette de dix-huit ans et serait capable de devenir
fou d’elle, de l’aimer réellement?
Elle connaissait trop bien Robert pour ne pas être certaine que quelque
chose avait changé en lui depuis le jour où il lui avait dit adieu à
Paris, pour ne pas avoir acquis la conviction implacable et très nette
que jamais maintenant elle ne l’amènerait à elle comme elle l’avait
voulu. Et la vanité blessée, l’orgueil l’affolaient de jalousie, la
pénétrant du désir invincible de le séparer de Lilian à tout prix.
Heureusement, Robert allait partir pour quelques jours à Genève, où il
avait promis depuis longtemps de faire deux conférences pour une œuvre
de charité, et elle profiterait de cette absence pour se rendre
elle-même à Évian avec ses petites filles que sa mère souhaitait voir.
Par la fenêtre ouverte, la brise lui apporta tout à coup les premiers
accords par lesquels préludait un invisible orchestre... Ah! oui, il y
avait concert ce soir-là dans les jardins de l’hôtel... Elle l’avait
oublié depuis qu’elle demeurait là, dans son appartement, où l’avaient
rappelée des ordres à donner au sujet de ses enfants. Et, pendant ce
temps, Robert était en bas, dans le salon, auprès de Lilian! D’un
mouvement brusque, elle se leva du fauteuil où elle s’était jetée,
examina soigneusement, dans la glace, son beau visage, afin de voir si
ses larmes n’y avaient point laissé de traces. Puis, rassurée sur ce
point, elle descendit.
La porte du salon n’était point fermée, et, du vestibule, elle
distinguait nettement un groupe formé par Robert Noris et Lilian. La
jeune fille était assise, la main posée sur un album entr’ouvert, les
yeux levés vers Robert; il semblait lui donner une explication, et elle
l’écoutait la tête un peu renversée, dans une attitude confiante et
jeune...
Si Mme de Vianne avait encore douté que Lilian aimait Robert, elle en
eût acquis la certitude dans ce regard d’enfant qui cherchait celui du
maître. Jamais non plus, sur le visage de cet homme hautain, elle
n’avait vu pareille expression de douceur.
Son sang se mit à courir brûlant dans ses artères, et sans attendre
plus, elle entra dans le salon. Mais son instinct de femme du monde
était si puissant, la dominait si bien, que personne de ceux qui la
virent traverser lentement la pièce, pour se diriger vers les deux
jeunes gens, ne soupçonna la tempête qui grondait en elle.
--Eh bien, miss Lilian, dit-elle avec un sourire de sa belle bouche
frémissante, vous ne sortez pas ce soir?... Il fait si beau! Ne
venez-vous pas écouter la musique dehors?
Lilian hésita... Pourquoi sortir quand elle était si bien dans ce salon,
Robert près d’elle? Mais le regard de la jeune femme errant avec
insistance autour de la pièce presque déserte l’atteignit comme une
insinuation malveillante. Elle se leva aussitôt.
--Volontiers, madame, je vous accompagnerai, si vous le permettez.
Robert intervint:
--Vous ne pouvez aller dans le jardin ainsi. Il faut vous couvrir.
--Est-ce bien nécessaire, croyez-vous? Je ne suis pas frileuse du tout.
Pour toute réponse, très simplement, il prit l’écharpe de souple laine
blanche jetée derrière elle sur le canapé, et l’en enveloppa avec autant
de soin que l’eût pu faire lady Evans elle-même.
--Et maintenant, je vous rends votre liberté, miss Lilian.
--Vous ne nous suivez pas, Robert? demanda Isabelle, qui, la physionomie
impassible et dure, avait contemplé toute la scène.
--Excusez-moi, je suis obligé d’aller répondre à quelques lettres. Je
vous rejoindrai tout à l’heure.
La jeune femme inclina la tête et prit le bras de Lilian pour sortir,
comme si elle eût craint que sa compagne ne lui échappât. Elle ne
chercha pas à se rapprocher des groupes déjà installés sur la terrasse
ni des promeneurs qui arpentaient l’allée sablée, tandis que l’orchestre
entamait un chant de valse, et s’assit avec la jeune fille presque à
l’écart. Puis, d’un indéfinissable accent, elle commença:
--Vous m’en voulez beaucoup, j’en suis sûre, de vous avoir privée de la
conversation de Robert, qui paraissait vous captiver fort?
--M. Noris était assez aimable pour répondre à mes questions sur le
sujet de ses conférences à Genève.
--Alors, miss Lilian, vous voici décidément en passe de devenir une
vraie collaboratrice pour lui...
Lilian sourit.
--Moi? madame... Oh! je ne vois guère comment je pourrais jamais mériter
un si beau titre!
--Ma chère, laissez-moi vous dire que vous le méritez déjà, et rendez
même grand service à Robert.
Pour la seconde fois, un cri de surprise s’échappa des lèvres de Lilian.
--Je lui rends service? moi?
--Très grand service, je vous le répète, et je m’étonne même qu’il n’ait
point songé à vous le dire et à vous remercier. En vérité, il est bien
ingrat!
Les yeux noirs d’Isabelle étincelaient dans la nuit. Elle devinait,
palpitante d’une joie secrète, l’âme de la jeune fille, devant sa
révélation; et elle fut envahie par une satisfaction cruelle, à l’idée
qu’elle travaillait à éloigner Lilian de Robert... L’orchestre résonnait
avec des accords éclatants et pressés; elle pouvait parler sans crainte
d’être entendue par d’autres que par la jeune fille. Dépliant son
éventail d’un geste léger, elle poursuivit:
--Vraiment, Robert ne vous a point appris, dès le début, ce qu’il
attendait de vous?... Il est étonnant!... Car enfin, ne le connaissant
pas, vous pouviez supposer... bien des choses... le voyant ainsi sans
cesse occupé de vous!... Je crois qu’il sera sage à moi de réparer sa
négligence... Donc, figurez-vous que Robert écrit un roman pour lequel
il lui fallait un type de jeune fille étrangère... Vous n’êtes pas sans
avoir entendu parler un peu de ses procédés de composition!... Vous
savez qu’il étudie autant que possible ses caractères d’après nature, et
met tout en œuvre pour bien observer les personnes qui lui semblent
l’incarnation des héros ou des héroïnes qu’il veut créer...
Isabelle s’arrêta une seconde, cherchant à voir dans l’obscurité le
visage de Lilian. La jeune fille n’avait pas bougé; mais ses mains
étaient jointes, très serrées l’une contre l’autre; et ses grands yeux
clairs demeuraient attachés sur ceux d’Isabelle avec une attention
profonde.
--Alors, madame? interrogea-t-elle.
--Alors, ma chère, au moment où Robert m’a mise au courant de ses
nouveaux projets littéraires, je l’ai engagé à venir faire à Vevey ses
études sur les jeunes filles étrangères... et il a été bien récompensé
d’avoir suivi mes conseils... puisqu’il vous a trouvée sur son chemin!
--Voulez-vous dire, madame, que M. Noris m’ait fait la grâce de me
considérer comme un modèle... à la disposition de sa curiosité?
Un frémissement faisait trembler sa voix, Isabelle devina qu’elle était
atteinte dans son âme, dans sa dignité fière; et, impitoyable, elle
poursuivit:
--Dès le premier abord, M. Noris vous a considérée, ma chère miss
Lilian, comme un charmant petit modèle bien confiant, qui se laissait
pénétrer de la plus aimable façon, chose que notre auteur a fort
appréciée, je vous prie de le croire; il y gagnera, ce à quoi il tient
le plus, un grand succès pour son livre.
--De telle sorte que les modèles se payant, si je suis bien renseignée,
il ne me reste qu’à demander mon salaire? fit Lilian se levant toute
droite, avec la sensation qu’une invisible étreinte lui broyait le cœur,
y brisant quelque chose qui, peu d’instants plus tôt, chantait en elle
comme un oiseau joyeux.
Isabelle eut un haussement d’épaules; une flamme méchante brillait dans
son regard.
--Mon Dieu, quelle façon tragique, mon enfant, de prendre un fait bien
simple et dont vous avez tout lieu d’être flattée... Vous serez tout
bonnement immortalisée par ce prochain roman de Robert...
Elle s’arrêta encore. Peut-être attendait-elle une réponse, un mot de
Lilian qui lui prouvât qu’elle avait bien commencé son œuvre de
destruction. Mais la jeune fille s’était rassise, et Mme de Vianne
distinguait seulement, découpé sur la nuit bleuâtre, son profil délicat,
dont les lignes avaient pris tout à coup une rigidité étrange.
De sa voix un peu chantante, Isabelle reprit encore:
--Je serais désolée, miss Lilian, de vous avoir enlevé une illusion sur
le compte de Robert... Mais un jour ou l’autre, vous auriez perdu la
bonne opinion que vous avez de lui... Si vous l’avez pris pour un homme
de sentiment, vous vous êtes bien trompée... Chez lui, le cerveau a
absorbé le cœur... Voyez-vous, ma chère, il nous considère comme les
petites filles considèrent les poupées qu’on leur donne... Et encore,
certaines aiment les leurs!... Il nous étudie ainsi qu’il étudierait un
jouet bien construit, plus ou moins original, amusant, dont il est
intéressant de démonter le mécanisme... Mais voilà tout ce qu’il nous
donne; c’est du haut de ses observations qu’il nous contemple et nous
juge... Il semble occupé de nous seules, attentif à nos moindres
paroles, à nos gestes; ses yeux ne nous abandonnent pas; et, naïvement,
nous nous persuadons que nous sommes devenues tout pour lui!... Quelle
sottise!... C’est l’auteur prenant des notes qui ne nous quitte pas...,
par métier;... l’homme, chez lui, a disparu devant l’écrivain... Du jour
où il n’attend plus de nous aucune révélation, quand nous sommes
devenues banales à ses yeux, nous pouvons être sûres de ne plus le
rencontrer sur notre chemin. Soyez tranquille, ma chère, quand Robert
Noris vous aura suffisamment analysée, quand vous ne posséderez plus
pour lui la saveur de la nouveauté, quand son roman sera en bonne voie,
il ne songera plus à vous regarder vivre!
L’accent d’Isabelle résonnait plein d’une amertume sourde et violente,
éveillée par la blessure de son orgueil féminin; et il était si sincère
que Lilian frissonna. Tout à l’heure, des mots de protestation indignée
lui étaient montés aux lèvres devant les insinuations de la jeune femme.
Elle les avait arrêtés par un suprême effort de volonté, soutenue par
l’instinct qu’elle ne devait point trahir la violence de son émotion.
Mais maintenant sa foi en Robert s’écroulait sous le coup des
affirmations d’Isabelle, car elle jugeait la jeune femme à sa mesure,
incapable d’un mensonge. D’ailleurs, Mme de Vianne connaissait Robert
Noris de longue date; mille fois mieux qu’une jeune fille étrangère,
elle savait ce qu’il était... Et ce cruel jugement qu’elle portait sur
lui devait être vrai, affreusement vrai!
Une révolte poignante grondait dans l’âme de Lilian, et le même
frémissement l’ébranlait toute, que si on lui eût dit que Robert l’avait
trahie... Ainsi, depuis deux mois, elle servait de modèle à cet
écrivain; et, croyant trouver en lui presque un ami, elle lui avait
naïvement laissé voir toutes ses impressions, elle lui avait larges
ouvert sa pensée et son cœur, lui avait bien souvent permis d’y lire...
Et peut-être, lui si perspicace, il y avait, vu quelle sympathie
irrésistible et chaude l’emportait vers lui... Alors il avait dû trouver
amusant cet enthousiasme de petite fille, en suivre le développement...,
y trouver le sujet de notes pour son œuvre...
Dans la nuit, une flamme lui empourpra le visage. Seulement aussi, en
dépit de toute sa volonté, une larme glissa sous sa paupière alourdie.
Mais il faisait trop sombre pour qu’Isabelle pût le remarquer.
--Il m’a menti!... Il n’a pas agi loyalement envers moi! Oh! que c’est
mal! murmura-t-elle avec passion, d’un insensible mouvement des lèvres.
Il lui venait une soif de s’enfuir, d’aller se réfugier dans sa chambre,
de cacher son visage dans l’oreiller, et puis de pleurer jusqu’au moment
où elle n’aurait plus de larmes, de s’abandonner à cette détresse qui
s’emparait d’elle, l’accablant d’une affreuse sensation de vide.
--Comme vous êtes silencieuse, miss Lilian, fit la jeune femme, qui, du
même geste distrait, continuait d’agiter son éventail.
Elle se raidit contre le chagrin qui lui étreignait le cœur.
--J’écoute la musique, madame; l’orchestre est excellent ce soir,
dit-elle lentement avec un courageux effort pour que l’accent de sa voix
ne la trahît point. Mais elle comprenait bien qu’elle ne pourrait
longtemps conserver ce calme apparent.
Heureusement quelques hommes s’approchaient et ils allaient rompre son
douloureux tête-à-tête avec Mme de Vianne.
--Mademoiselle Lilian, fit gaiement l’un d’eux, un Français, Paul de
Gayres, grande fête ce soir à l’hôtel; l’orchestre nous promet autant de
tours de valse que nous pouvons en souhaiter. Voulez-vous me faire
l’honneur de m’accorder le premier?
Danser! quand elle se sentait la poitrine pleine de sanglots! Pourtant
elle répondit, trouvant même un faible sourire:
--Bien volontiers, je vais écrire votre nom sur mon carnet, en tête de
tous ceux qui viendront.
Sa fierté, qu’Isabelle avait si habilement mise en jeu quelques instants
plus tôt, la soutenait maintenant dans son angoisse. Ni Mme de Vianne ni
_lui_ ne devaient soupçonner ce qu’elle souffrait. Il fallait qu’elle
demeurât la même; qu’elle se montrât très gaie afin que cette Isabelle
sans pitié ignorât qu’elle l’avait désespérée. Et aussitôt elle se leva
pour suivre, dans le salon, le jeune homme qui s’inclinait devant elle,
lui offrant son bras.
En traversant le hall, elle jeta dans la glace un regard furtif; elle
avait peur que son visage ne fût bien altéré et qu’_il_ ne le remarquât.
Mais elle était seulement très pâle, ayant à peine aux joues une frêle
petite flamme rose, et ses yeux brillaient comme si un feu secret y eût
brûlé.
Autant qu’il lui fut possible, elle dansa durant toute la soirée, pour
échapper à la moindre possibilité d’une conversation avec Robert. Elle
qui, d’ordinaire, eût tout sacrifié pour une minute de causerie! Mais
une fois cependant, comme, dans l’intervalle de deux valses, elle
s’était assise, toute brisée par l’émotion éprouvée, elle l’entendit
derrière elle qui l’interrogeait avec cet accent qu’elle avait tant aimé
à lui entendre:
--Qu’avez-vous, miss Lilian? Êtes-vous souffrante? Vous aurez eu froid
dans le jardin.
--Non, fit-elle brièvement, serrant ses lèvres l’une contre l’autre pour
mieux retenir les mots qui lui venaient en foule.
Il l’enveloppait de son regard pénétrant; elle ne put en soutenir la
question et se détourna pour parler à l’un de ses danseurs... Ah! si
Robert avait su quelle souffrance la meurtrissait tandis qu’elle se
levait pour valser, répondant par un petit sourire plein de fièvre aux
paroles de son cavalier.--S’il l’avait connue, cette souffrance, il y
eût sans doute trouvé matière à de nouvelles études!
Plus d’une fois, durant la soirée, elle rencontra ses yeux qui
l’observaient toujours avec une expression qui la remuait toute, une
expression triste. Mais, obstinément, elle tournait la tête ne voulant
point le voir.
Oh! comme c’était un bienheureux hasard qu’il partît le lendemain même
pour Genève, de très bonne heure! Quand il reviendrait, elle serait plus
forte pour cacher la révolte douloureuse qu’il excitait eu elle.
Soigneusement, elle veillerait sur elle-même, afin de lui enlever la
pensée qu’il n’était pas un indifférent pour elle. Et puis, si le rôle
lui semblait trop difficile à jouer, elle partirait, voilà tout!
--Oui, je partirai! Mais comment ferai-je pour l’oublier? murmura-t-elle
passionnément quand elle fut enfin seule dans sa chambre, et des larmes,
les premières, inondèrent son visage.
Elle s’endormit, lasse de pleurer. Quand elle ouvrit les yeux, le
lendemain, il lui restait seulement l’impression vague que, le soir
précédent, elle avait éprouvé un violent chagrin; trop vite, elle se
rappela... La journée commençait si belle qu’aussitôt habillée elle
s’enfuit dehors, pensant bien qu’elle ne rencontrerait personne à cette
heure matinale; elle voulait retrouver dans les allées solitaires à
travers lesquelles, la veille encore, elle marchait si joyeuse, quelque
chose de son rêve fini. Tout de suite, elle se dirigea vers la terrasse
allongée au bord du lac où, si souvent, ils avaient causé.
Elle s’assit là, songeuse, le cœur meurtri, insouciante des minutes qui
s’écoulaient... Un pas broyant le sable de l’allée lui fit relever la
tête, et un désir de fuir l’ébranla tout entière en reconnaissant
Robert. Était-ce le hasard qui l’amenait, ou bien savait-il qu’elle
était là?... Alors que lui voulait-il?
Elle s’était dressée, avec un mouvement pour s’échapper, mais il était
trop près d’elle. D’ailleurs, sans qu’il lui eût dit un mot, elle avait
compris qu’il ne la laisserait pas ainsi se dérober. Ah! bien vite, il
avait remarqué que, subitement, elle était devenue autre pour lui...
Comment avait-elle pu espérer qu’elle tromperait sa clairvoyance!...
Elle n’eut pas un geste pour lui tendre la main et resta immobile, le
cœur frémissant:
--Est-ce que réellement vous me laisserez ainsi partir pour Genève sans
une parole d’adieu, avec la pensée que vous êtes irritée contre moi et
que vous êtes résolue à ne point me dire pourquoi?... Qu’est-il
arrivé?... Ne sommes-nous plus amis?
Il avait dans la voix ces notes profondes qui avaient eu si grand empire
sur elle, mais qui demeurèrent sans effet, tant le souvenir des paroles
d’Isabelle était encore brûlant dans sa pensée. Et le cri de tout son
être jaillit de son âme franche, emportée dans un irrésistible élan qui
bouleversait d’un seul coup toutes ses résolutions de silence:
--Pourquoi m’interrogez-vous? Est-ce encore une scène de votre roman que
vous préparez?... Dans ce cas, prévenez-moi afin que je joue mieux mon
personnage!
--Votre personnage?... De quel roman parlez-vous?... Qu’y a-t-il?
--De celui auquel vous travaillez! Pourquoi feindre de ne pas me
comprendre? poursuivit-elle ardemment... Oh! je sais qu’il y a des
femmes qui seraient très orgueilleuses d’avoir été pour vous un... type
à étudier... Moi pas!... Je ne puis accepter l’idée que depuis deux mois
tous prenez soin de noter mes sentiments, mes idées, mes impressions...
que sais-je encore?... afin d’en faire des documents, comme l’on dit,
pour vos livres; que vous causiez avec moi dans ce seul but, que... Ah!
j’aurais mille fois mieux aimé vous entendre me dire franchement ce que
vous attendiez de moi... Au moins, vous ne m’auriez pas prise en
traître... Je ne vous aurais permis de voir que ce qu’il m’était
indifférent de laisser connaître! Je me serais tenue en garde contre
votre curiosité... Vous m’avez trompée... C’est mal, bien mal!
Elle s’arrêta net; des larmes faisaient trembler sa voix, et elle ne
voulait pas pleurer devant lui. Obstinément, elle considérait un massif
d’héliotropes à ses côtés; pour lui dérober son visage, elle se pencha
et cueillit une des branches parfumées. Elle ne vit pas qu’il était
devenu très pâle et qu’un pli d’amertume douloureuse soulignait sa
bouche.
--Alors vous pensez, dit-il après quelques secondes de silence, que je
ne me suis pas comporté envers vous comme un honnête homme?... Vous êtes
dure, très dure... C’est Mme de Vianne, n’est-il pas vrai, qui a pris
soin de vous édifier de la sorte au sujet de mes intentions?... J’aurais
dû prévoir qu’elle ne vous emmenait pas sans motif, hier soir, et vous
retenir, vous garder...
--Afin de pouvoir continuer votre étude sans être troublé! acheva-t-elle
avec une vivacité douloureuse, froissant entre ses doigts tremblants la
petite branche d’héliotrope. Je ne regrette pas d’avoir appris la vérité
par Mme de Vianne. Il vaut toujours mieux savoir ce qui est..., dût-on
en souffrir!
Il ne releva point cette exclamation échappée au cœur même de Lilian et
reprit d’un ton grave et contenu:
--Alors vous partagez l’opinion de Mme de Vianne en ce qui me
concerne?... Vous croyez que, par pure curiosité de dilettante, je
prenais plaisir à causer avec vous, je souhaitais vous quitter le moins
possible, je m’intéressais à tout ce qui vous touchait? Dites,
répondez-moi..., je vous en prie, Lilian.
Elle frissonna à ce nom de Lilian qu’il venait soudain de lui donner. Il
eût parlé ainsi dans un salon de l’hôtel que, peut-être, elle lui eût
répondu hautaine et se fût dérobée; mais, dans ce parc solitaire, inondé
d’une pure clarté matinale, l’idée ne l’effleura même pas de n’être pas
entièrement sincère.
--Oui, j’ai cru tout ce que vous dites, fit-elle les yeux perdus vers
les lointains bleus du lac.
Sans s’en apercevoir, elle avait parlé au passé; on eût dit que les
paroles d’Isabelle avaient tout à coup perdu pour elle de leur valeur.
Elle écoutait seulement Robert debout devant elle et qui maintenant
poursuivait, du même accent qui la dominait:
--Écoutez ma confession, Lilian et tenez-m’en compte, puisque vous aimez
tant la franchise. Mme de Vianne vous a dit vrai... Je suis venu à Vevey
pour travailler, pour observer, en quête de caractères originaux... Elle
vous a dit vrai encore en vous apprenant que, dès notre première
rencontre,--en wagon, vous souvenez-vous?--j’avais entrevu en vous
l’incarnation même du type de jeune fille qui me paraissait le plus
charmant... Pour cette raison d’abord, en effet, j’ai désiré me
rapprocher de vous...
Il s’arrêta, et le vol bourdonnant des abeilles arriva très fort aux
oreilles de Lilian, dont l’âme même écoutait, apaisée soudain et envahie
par un calme délicieux...
--Puis, pour un autre motif, Lilian, j’ai ensuite continué à vous
rechercher sans cesse... Cela, Mme de Vianne ne vous l’a pas dit; et
c’était pourtant la seule vérité qu’elle eût désormais à vous révéler...
En apprenant à vous connaître, Lilian, j’avais appris à vous aimer...
--A m’aimer! mon Dieu!
--Est-ce que vous ne voulez pas me le permettre? dit-il d’un accent bas
qui monta vers elle comme une prière.
Et aussi simplement, aussi ardemment que l’eût pu faire l’homme le plus
dénué de mérites aux yeux d’une femme, il poursuivit:
--Je sais bien que je suis d’une extrême audace en vous parlant
ainsi...; que je ne possède rien de ce qui peut plaire à une enfant
comme vous, et pourtant je n’ai pas le courage de me taire... Lilian,
avez-vous confiance en moi, maintenant, pleine et entière confiance?
Elle inclina la tête, incapable de parler. Elle ne sentait plus que le
rayonnement du regard qu’il attachait sur elle; et toute sa vie semblait
immobilisée dans l’impression d’une douceur exquise qu’éveillait en elle
ce regard. Il y eut entre eux un imperceptible silence ainsi que dans
les moments où les âmes se recueillent; puis Robert continua d’une voix
qui tremblait:
--Lilian, avez-vous assez grande confiance en moi pour devenir ma femme?
Il regardait, suppliant, la jeune fille qui l’écoutait enveloppée par un
souffle d’allégresse infinie... L’avait-elle bien compris?... Était-il
possible qu’il voulût faire sa femme d’une petite fille comme elle,
qu’il l’aimât autant qu’elle l’aimait en dépit des réflexions méchantes
d’Isabelle, oubliées maintenant comme un mauvais rêve?
--Mon enfant chérie, murmura-t-il, emprisonnant les mains effilées dans
les siennes, vous ai-je trop demandé?... Pourquoi ne répondez-vous pas?
--Parce que j’ai trop de joie dans le cœur, fit-elle levant enfin sur
lui ses larges prunelles sombres que des larmes soudaines voilaient.
Elle éprouvait une si intense impression de bonheur que cette impression
même en devenait douloureuse.
--Lilian, je voudrais entendre vos lèvres chères dire que vous consentez
à vivre auprès de moi toujours...
Elle répéta, employant les mots mêmes du rituel anglais:
--Oui, toujours, dans la joie et dans la peine!
--Enfin!!! dit-il. Est-il donc vrai que je puisse dire enfin de vous,
_ma_ Lilian?
A cet instant, dans son souvenir passait la vision de cette fin
d’après-midi, en mai, où Isabelle de Vianne l’avait engagé à partir pour
Vevey. Était-il possible que l’écrivain sceptique, le pessimiste qui
écoutait alors la jeune femme, fût le même homme qui se sentait en ce
moment au cœur une joie de rêve, parce qu’une enfant venait de prononcer
pour lui la promesse d’éternel amour.
Il ne se rappela jamais combien s’étaient écoulées de ces minutes
inoubliables quand, brutalement, l’idée lui revint qu’il allait partir.
Le temps avait marché depuis qu’il était auprès de Liban. Il fit un
mouvement et elle devina sa pensée au coup d’œil qu’il jeta vers le lac,
sur le sillage d’un vapeur.
--Mon Dieu, j’avais oublié!... Est-ce qu’il est déjà l’heure du départ?
Ainsi qu’une réponse, à ce moment même tintait la cloche de l’hôtel,
celle qui chaque matin avertissait les voyageurs prêts à s’éloigner. Il
s’était levé; elle aussi, devenue très blanche, et une plainte lui
échappa.
--Oh! pourquoi me laissez-vous?... Si vous vous éloignez, il me semble
que nous ne nous retrouverons plus... Ne vous en allez pas.
Il hésita, ayant lui aussi la tentation profonde de rester, de ne point
abandonner le trésor qu’il possédait enfin, de ne pas quitter sa jeune
fiancée avant d’avoir entendu lady Evans lui promettre aussi que Lilian
deviendrait sienne.
Mais l’impossibilité de manquer à la parole donnée à Genève lui apparut
en même temps.
--Je suis attendu, ma Lilian, et il est trop tard maintenant pour que je
puisse me dégager de ma promesse... Mais je serai bien vite de retour...
Vous comprenez, dites-le-moi, que ce m’est un très dur sacrifice de vous
quitter au moment même où je vous ai enfin conquise... J’ai peur que
vous ne m’échappiez si je vous abandonne à vous-même!
Elle secoua la tête avec un rayonnant sourire.
--Vous avez peur de cela vraiment?... Oui, je comprends qu’il faut que
vous partiez; mais... je voudrais être déjà au moment de votre
retour!...
Il reprit la petite main tout imprégnée d’un parfum d’héliotrope; une
lumière nouvelle éclairait son visage pensif et lui donnait un caractère
inattendu de jeunesse.
--Dès mon arrivée à Genève, reprit-il doucement, je vais écrire à lady
Evans pour lui dire quel bien j’ai acquis ce matin et recevoir d’elle,
au plus vite, l’assurance que vous êtes bien à moi, mon enfant chérie.
Machinalement, ils s’étaient rapprochés de l’hôtel dont ils
distinguaient maintenant, entre les massifs, la majestueuse stature;
sous la véranda, plusieurs silhouettes se montraient; mais sur cette
terrasse abritée par la voûte verdoyante des arbres, ils étaient encore
bien l’un à l’autre; et ces minutes de solitude semblaient si exquises à
Robert, qu’il eût voulu n’en voir jamais la dernière... Quoi que
l’avenir lui réservât, il ne pourrait en oublier l’infinie douceur...
Le dernier tintement de la cloche d’appel résonnait, Robert s’arrêta:
--Dans un instant, fit-il devant tout le monde, je vais adresser mes
adieux à miss Evans... Mais, maintenant, c’est de ma fiancée que je me
sépare... Vous ne me refuserez plus votre main comme tout à l’heure,
n’est-ce pas, Lilian?
--Oh! non! dit-elle, lui jetant ses deux mains.
Il l’attira vers lui... Mais il aimait cette enfant d’un amour si
différent de celui qu’il avait éprouvé pour d’autres femmes qu’il n’eut
pas même la tentation de chercher les lèvres chaudes pour y mettre le
baiser des fiançailles, et sa bouche effleura seulement les doigts fins
qu’il tenait jalousement emprisonnés...
Quand, une demi-heure plus tard, le vapeur passa au pied de la terrasse,
Robert aperçut, dans le sombre encadrement des arbres, une mince forme
claire, couronnée de cheveux blonds dont le soleil faisait une auréole;
et ce fut la dernière vision qu’il emporta. Lilian resta penchée sur la
balustrade de pierre jusqu’au moment où le bateau ne fut plus qu’un
point blanc, pareil à ceux que formaient, sur l’eau bleue, les oiseaux
qui voletaient à la surface du lac.
Alors, elle revint vers l’hôtel. A cette heure, elle pouvait, sans
scrupule, pénétrer dans l’appartement de lady Evans et tout lui dire.
Lady Evans était à son bureau, écrivant. A la vue de la jeune fille,
elle repoussa le buvard ouvert devant elle, et sourit:
--Comme vous venez tard me trouver, aujourd’hui, enfant... Quelle longue
promenade aviez-vous donc entreprise?... Je pensais que vous
m’oubliiez...
--Tante, chère tante, pardonnez-moi... Tant de choses se sont passées ce
matin, et je suis si heureuse!
Lady Evans regarda la belle et fraîche créature qui se tenait droite
devant elle, une rayonnante clarté de soleil baignant sa tête blonde.
Dans le cadre d’une fenêtre, la taille souple se découpait sur le fond
lointain du lac criblé de nappes éblouissantes; et c’était vraiment un
mystérieux chant de joie qui s’élevait des choses, comme du regard, du
sourire, de tout l’être de cette enfant.
--Vous êtes si heureuse que cela, chérie? Que vous est-il arrivé?
La voix jeune s’éleva soudain presque grave.
--M. Noris m’a demandé d’être sa femme...
--Sa femme? interrompit lady Evans, avec un tel accent que Lilian la
regarda surprise,--un accent indéfinissable, rempli de tristesse ou de
joie, elle n’eût pas su le dire.
--Et vous lui avez répondu?
--Que je lui donnais toute ma vie..., fit-elle du même ton.
--Votre vie!... Lilian, vous aimez M. Noris?
--Je l’aime comme je ne croyais pas que l’on pût aimer, dit-elle
simplement, et son regard bleu, si clair, sembla venir de très loin, du
fond même de son âme.
Lady Evans passa la main sur son front, avec l’air de vouloir chasser
une pensée importune.--Mais ses beaux traits sévères ne reprirent point
leur habituelle expression de calme.
--Pourquoi M. Noris ne m’a-t-il pas parlé avant de vous adresser sa
demande?... Étant Français, il eût dû se conformer aux usages de son
pays...
--Mais je suis Anglaise, moi!... Tante, j’étais tellement heureuse, ne
troublez point mon bonheur, je vous en supplie.
Elle s’était agenouillée devant lady Evans dans une attitude de prière
caressante. Lady Evans abaissa sur elle un regard d’inexprimable
tendresse, quoique son visage restât pensif, altéré par un souci.
--Mon enfant, personne plus que moine souhaite votre mariage! mais...
tout cela est bien soudain... Vous connaissez si peu M. Noris.
--Si peu!... chère tante, voici deux mois que nous nous voyons chaque
jour!
--Oui... vous avez raison... Et pourtant, les uns pour les autres, nous
ne sommes, en réalité, que des étrangers.
Et si bas que Lilian devina plutôt qu’elle n’entendit ces paroles, elle
acheva:
--Je prévoyais bien ce qui arrive, c’était fatal... Lui ou un autre...
Elle se tut quelques secondes, puis reprit doucement:
--Dites-moi comment M. Noris a été amené à faire de vous sa fiancée?
Assise aux pieds de lady Evans, Lilian se prit à raconter. Sa tante
l’écoutait, la tête un peu penchée en avant, le visage plus pâle encore
que de coutume. Et quand la jeune fille se tut:
--Je crois, en effet, que M. Noris vous aime, mon enfant; et j’espère
que vous serez sa femme, oui, je l’espère, dit-elle, baisant le front de
Lilian.
On eût dit qu’elle gardait cependant un doute secret sur la réalisation
de l’espoir que formulaient ses lèvres. Mais elle ne prononça plus un
mot qui pût troubler l’enfant.
V
Aucune inquiétude sérieuse n’avait agité le cœur de Lilian pendant sa
conversation avec lady Evans. Et pourtant, dans l’après-midi du même
jour, quand elle fut seule, quand elle eut laissé partir, pour Montreux,
lady Evans, attendue par une amie souffrante, une sorte d’angoisse, tout
irraisonnée, l’envahit peu à peu au souvenir de l’étrange attitude de sa
tante... Si Robert eût été là auprès d’elle, cette impression se fût
vite évanouie sans doute; elle eût, de nouveau, éprouvé la confiance que
rien ne pouvait plus maintenant la séparer de lui, ni Isabelle ni
personne au monde.
Mais il était parti au moment même où il venait de lui donner une joie
qu’elle n’eût pas osé rêver, et qui la laissait étourdie comme d’un
songe délicieux qu’elle avait la crainte instinctive de voir se
dissiper.
Elle n’avait pas voulu accompagner lady Evans à Montreux, justement
parce qu’elle redoutait tout ce qui pourrait la distraire de ce bonheur
infini dont elle avait l’âme remplie. Mais maintenant, assise songeuse
dans sa chambre, incapable, ce jour-là, d’une occupation suivie, elle
regrettait presque d’être restée seule, obsédée par le souvenir du
regard dont sa tante l’avait enveloppée en l’embrassant, une demi-heure
plus tôt, au moment de sortir, un regard triste, tendre, tourmenté, qui,
brusquement, avait réveillé dans son esprit tous les détails de sa
conversation du matin avec lady Evans.
Si elle était ainsi troublée de ce regard, c’est qu’elle ne l’apercevait
point pour la première fois dans les yeux de sa tante. En certaines
circonstances déjà, l’année précédente, quand il avait été question d’un
mariage pour elle, Lilian l’avait déjà surpris plein d’une sorte de
pitié émue; et, obscure, fugitive, elle avait eu l’intuition vague qu’on
lui cachait quelque chose la concernant, un secret pénible, semblait-il.
Lequel?
--Y aurait-il vraiment une raison qui pût m’empêcher de l’épouser,
_lui_? songea-t-elle soudain avec une précision qui la fit tressaillir
toute. Est-ce donc là ce que pensait tante Katie en m’écoutant ce
matin?...
Puis elle se prit à sourire de cette crainte absurde, et ses yeux
tombèrent sur un petit portrait de sa mère qui ne quittait jamais la
place d’honneur dans sa chambre. Quelle expression mélancolique avait ce
beau visage dont elle eût pu dessiner de mémoire chacun des traits tant
elle l’avait de fois contemplé!... Quels chagrins avaient donc accablé
cette jeune femme pour donner à sa bouche ce quelque chose d’infiniment
triste, pour voiler de la sorte le regard de ses yeux bleu sombre,
pareils à ceux de Lilian, pour l’emporter enfin de la vie, toute brisée,
alors que, jeune fille, elle avait été si joyeuse?... Cela, Lilian le
savait bien; sa vieille Bessy lui avait souvent parlé de sa mère...
Maintenant, avec une perspicacité anxieuse, elle s’efforçait de se
souvenir des plus petits détails du passé, de nouveau envahie par l’idée
poignante que lady Evans avait peut-être un motif grave de croire
difficile son mariage avec Robert. Et cette pensée lui était si
douloureuse qu’elle se remit à chercher dans sa mémoire les plus
lointains incidents de sa vie comme pour se prouver à elle-même, par
l’évidence des faits, qu’elle n’avait rien à redouter.
Alors, peu à peu, elle se rappela mille choses oubliées, des images qui
sommeillaient dans son souvenir depuis des années; surtout, en cette
minute, une vision surgissait: sa mère, très pâle, étendue sur un divan
les paupières closes, des larmes sur les joues amaigries et répétant des
mots qui s’étaient gravés inoubliables dans sa mémoire d’enfant: «_Il_
m’a fait trop souffrir, je suis trop faible, je ne puis plus supporter
cela...»
_Il_? Quel était celui que la jeune femme désignait ainsi?... Lilian eut
un léger frémissement. S’agissait-il donc de son père?... De lui, elle
n’entendait jamais prononcer le nom... Depuis sa petite enfance, elle
était habituée à prier chaque jour pour lui; mais elle ne savait rien de
ce qu’il avait été et, instinctivement, elle n’adressait jamais une
question sur son compte. Elle avait peu à peu compris qu’il n’avait
point rendu sa mère heureuse, que même la vie commune leur avait été
impossible... Était-ce donc lui qui, aujourd’hui, allait venir briser le
bonheur de l’enfant, après avoir jadis détruit celui de la mère?
Quelle folie! Pourquoi supposait-elle de semblables choses? Une soif
pourtant lui venait d’être rassurée entièrement, d’entendre quelqu’un
lui dire que son inquiétude était pur enfantillage... Mais à qui
s’adresser, qui interroger pour recevoir l’assurance qu’elle souhaitait
si ardemment?... Questionner lady Evans, il n’y fallait pas songer; elle
ne permettrait pas qu’on lui parlât jamais du passé qui semblait lui
avoir laissé de très douloureux souvenirs. Le nom de Bessy traversa
l’esprit de Lilian; ce n’était pas une servante pour elle que cette
vieille femme dévouée qui l’avait vue tout enfant, qui avait tant aimé
sa mère, ne la quittant point jusqu’à la dernière heure... Vivement,
elle se leva pour l’appeler; puis un battement de cœur la prit, le même
qu’elle eût éprouvé à remuer des choses sacrées dont l’attouchement
pouvait être mortel... Elle regarda la pendule et se dit:
--Quand cinq heures sonneront, je ferai venir Bessy.
Et elle resta debout, immobile devant la fenêtre, les yeux fixés sur la
brume bleuâtre qui limitait l’horizon; sa pensée s’en allait par delà ce
voile vaporeux, vers Genève, où _il_ était, où _il_ pensait à elle!
Qu’eût-il dit de la savoir ainsi anxieuse et agitée?
Le tintement clair de la pendule résonnant dans la chambre la fit
tressaillir. Mais elle n’hésita plus, et appela, entr’ouvrant la porte:
--Bessy, Bessy!
La vieille femme, qui travaillait dans la pièce voisine, releva les yeux
et un sourire éclaira sa bonne figure calme à la vue de la jeune fille:
--Qu’y a-t-il, _my child_?
Lilian si franche pourtant, hésita sur ce qu’il fallait dire; et,
songeant seulement à amener Bessy dans son propre appartement afin de
lui parler en toute liberté, elle répondit, la pensée absente de ses
paroles:
--Bessy, voulez-vous venir faire quelques points à la dentelle de ma
robe?
--Tout de suite, lady Lilian, dit Bessy.
Elle était tellement habituée à n’avoir d’autre volonté que celle de
Lilian qu’elle déposa immédiatement son ouvrage et suivit la jeune
fille. Sur ses genoux, elle prit la robe de mousseline soyeuse étendue
sur le lit et se mit à coudre.
Lilian la regardait; son cœur battait si follement qu’elle hésitait à
parler, ayant peur du frémissement qu’aurait sa voix. Puis soudain, elle
s’assit près de la vieille femme, ainsi qu’elle le faisait quand elle
était toute petite, et demanda:
--Bessy, vous m’avez vue bien jeune, n’est-ce pas?
--Bien jeune, oh oui, ma chère petite fille! Quand je vous ai embrassée
pour la première fois, vous étiez un baby avec des cheveux légers et
fins comme le duvet d’un petit oiseau; et depuis cet instant, je ne vous
ai jamais quittée?
--Alors vous avez connu maman quand elle avait à peu près mon âge
aujourd’hui, puisque, à dix-sept ans, elle était mariée... Trouvez-vous
vraiment que je lui ressemble?... Tante Katie le dit toujours...
Bessy laissa tomber son ouvrage et contempla le jeune visage levé vers
le sien avec une indéfinissable expression. Ah! oui, la ressemblance
était complète; c’étaient bien les mêmes traits avec leur irrésistible
charme, la même carnation transparente, les mêmes reflets lumineux dans
l’épaisse chevelure blonde, la même taille élancée comme le tronc svelte
d’un jeune pin.
--En vous regardant, je crois voir votre mère, lady Lilian, dit Bessy,
dont la voix tremblait tout à coup.
On aurait dit que, à elle aussi, le passé semblait émouvant à effleurer
même d’un mot.
--Oui, mais moi j’ai de la gaieté plein les yeux, sur les lèvres, dans
le cœur; et elle, ma pauvre maman, me paraît si triste sur le dernier
portrait que je possède d’elle!
Une seconde, elle s’arrêta; puis, ardemment, elle acheva, avec une
intonation basse et suppliante:
--Pourquoi était-elle ainsi?... Le savez-vous, ma chère vieille Bessy?
L’aiguille tomba des mains de Bessy et une exclamation lui jaillit des
lèvres:
--Comment eût-il pu en être autrement avec tous les chagrins qu’elle a
éprouvés, la pauvre créature!... Elle était bien vaillante, mais elle en
a eu trop pour sa part!...
Lilian tressaillit, et le silence fut durant une minute si profond dans
la chambre qu’elle entendit nettement toute une phrase d’une romance
chantée en bas, dans le salon, et le bruit de l’aiguille de Bessy qui
courait de nouveau dans l’étoffe soyeuse. Mais une irrésistible
impulsion la poussait avec une force mystérieuse à savoir enfin ce
qu’avait été son père. Pour sa nature passionnée, l’incertitude était
une torture... Le cœur battant à se rompre, elle demanda:
--Bessy, pourquoi ne me parlez-vous jamais de mon père?
Un tressaillement secoua la vieille femme si fort que l’aiguille se
cassa net entre ses doigts.
--Vous parler de votre père!!! Pourquoi, grand Dieu! mon enfant.
--Parce que je voudrais tant, tant le connaître un peu!
--Le connaître!... A quoi bon? Il faut laisser les morts dormir en
paix...
--Et pourtant, Bessy, jamais vous ne refusez de me parler de maman...
Seulement, quand il s’agit de mon père, vous ne voulez plus me
répondre...
--Je ne le voyais pas beaucoup, lady Lilian.
--Mais assez cependant pour être capable de me dire comment il était...
--Un beau et brillant cavalier, certes, fit Bessy d’un étrange accent,
amer et violent.
Instinctivement, Lilian ferma les yeux, ainsi que l’on fait à l’approche
d’un coup inévitable. Puis elle se pencha vers la dévouée créature, dont
le visage s’était creusé sous la force d’une émotion secrète et lui
demanda du même ton très bas:
--Bessy, ma chère Bessy, dites-moi, est-ce à cause de... de _lui_ que
maman a été si malheureuse?
--Oui, fit la vieille femme frémissante.
Cette brusque évocation du passé la prenait par surprise, ne lui
laissant pas la faculté de calculer ses paroles; et les jours
d’autrefois se dressaient tout à coup dans son souvenir, l’emportant,
dans le mystère de leur résurrection soudaine, jusqu’à lui faire oublier
à qui elle parlait. En ce moment, elle ne songeait même plus à la
présence de Lilian... Tout haut, elle se rappelait; et, pour elle seule,
elle acheva tout à coup, la voix sourde:
--Ah! la pauvre jeune dame, l’a-t-il assez martyrisée, le misérable, en
dépit de sa jolie figure et de ses belles manières!... et cependant,
pour la tuer, il a fallu qu’il se soit déshonoré!
Un cri étouffé jaillit du cœur même de Lilian, rempli d’une détresse si
poignante que Bessy, rappelée à elle-même, la regarda, avec une stupeur
des paroles qui lui étaient échappées:
--O lady Lilian!... Qu’ai-je fait! mon Dieu! Pourquoi m’avez-vous parlé
de toutes ces choses!...
--Un jour ou l’autre, j’aurais toujours su, dit faiblement Lilian,
faisant un effort pour aspirer l’air qui lui manquait. Elle n’entrevit
même pas la possibilité de douter. Le souffle de la vérité l’avait
frappée au visage, la pénétrant jusqu’au plus intime de l’âme. Alors,
saisie d’une sorte de besoin âpre d’épuiser toute sa souffrance, de
connaître en entier l’affreuse vérité, elle reprit presque impérieuse,
insensible à sa propre angoisse...:
--Vous dites que... que mon... père s’est déshonoré... Comment? je veux
savoir... N’essayez pas de me rien cacher... Ce serait pire que tout
maintenant...
Son jeune visage était devenu d’une blancheur de cire; et le nom de
Robert, monté à sa pensée, la fit tressaillir comme une brûlure. Mais
Bessy ne remarqua rien, bouleversée par l’émotion et subjuguée par cette
soif de tout apprendre qu’elle sentait en Lilian.
--Il jouait, reprit-elle d’une voix basse comme elle eût parlé en rêve,
courbée machinalement vers son ouvrage... Il jouait tellement qu’il
s’est ruiné! Tout y a passé jusqu’à son dernier, penny... Puis la
fortune de Madame a eu le même sort que la sienne. Et, malgré cela, il a
voulu continuer à jouer...
--Alors?... questionna Lilian, l’accent impératif, les yeux agrandis,
brûlants de fièvre.
--Alors... ô ma petite fille! pourquoi m’interrogez-vous?... Alors sont
venues les heures terribles... Il n’avait plus d’argent... Il s’est mis
à s’en procurer par... tous les moyens, et, pour finir, il a fait de
fausses signatures. Un jour, tout s’est découvert... les tribunaux s’en
sont mêlés et...
--Et il a été condamné, acheva Lilian avec l’impression que tout
croulait autour d’elle. Instinctivement, elle étendit les mains en avant
comme pour se rattacher à un appui. Mais le vide était autour d’elle, de
même que dans sa jeune âme éperdue.
--Oui, il a été durement condamné, fit Bessy courbant encore sa tête
blanche.
Lilian serra l’une contre l’autre ses deux mains d’un geste d’infinie
souffrance et interrogea une dernière fois, d’une voix sans timbre, le
regard rempli d’épouvante:
--Où est-_il_ maintenant?...
--Il est mort il y a bientôt six ans... Déjà, depuis longtemps, sa
pauvre femme avait fini de souffrir, et vous étiez auprès de lady Evans.
--Ainsi, tout le monde, en Angleterre, connaît cette horrible histoire,
tous ceux que je vois savent ou peuvent apprendre qui je suis...
Elle s’interrompit, incapable de continuer. Elle avait la sensation que,
vers elle, montait un flot d’humiliation, où elle allait s’abîmer sans
espoir, emportée loin de Robert Noris qu’elle ne reverrait plus jamais,
jamais!
--Ne croyez pas, Lilian, ma chère petite enfant, que l’on se souvienne
encore de ces tristes événements... Il y a des années qu’ils se sont
passés... Et puis vous portez le nom de votre tante! finit Bessy, dont
le visage était inondé de larmes.
--Oui, c’est vrai, dit Lilian frissonnante... Jusqu’ici j’avais toujours
cru que tante Katie me l’avait fait prendre par affection, mais
maintenant je comprends... je comprends tout!
Oh oui! elle comprenait, la pauvre enfant, pourquoi, le matin même, lady
Evans était devenue pensive en apprenant la demande de Robert Noris...
Et un besoin fou l’envahissait de se débattre, de se révolter contre le
malheur qui la saisissait à l’heure où elle était le plus heureuse, de
se répéter à elle-même jusqu’au moment où elle en serait convaincue,
qu’elle avait fait un rêve affreux ou que Bessy s’était trompée.
Pourtant elle gardait un calme effrayant, droite devant la vieille Bessy
qui la considérait d’un air de détresse, et elle dit seulement d’une
voix plaintive:
--Laissez-moi maintenant...
--O lady Lilian, pourquoi ai-je parlé?... Pourquoi m’avez-vous
interrogée ainsi tout à coup?...
--Un jour ou l’autre, j’aurais toujours su, Bessy, répéta-t-elle encore.
Laissez-moi... Je veux être seule!
Et son accent était tout ensemble si absolu et si douloureux que,
lentement, la pauvre femme sortit sans oser ajouter un mot.
Lilian l’avait regardée partir, rassemblant toute sa force pour ne point
trahir la souffrance qui l’écrasait. Mais, quand elle fut seule, elle
tomba épuisée sur un fauteuil, cacha son visage dans ses mains et un
gémissement sourd lui échappa.
--Mon Dieu, mon Dieu, c’est trop cruel! Être séparée de _lui_!
Ainsi il ne l’avait pas trompée, cet obscur pressentiment qui l’avait
poussée à questionner Bessy... Maintenant que l’entière clarté s’était
faite, elle se rappelait mille incidents, des mots qui, jadis, étaient
tombés, dépourvus de sens, dans son oreille et dont, à cette heure, elle
ne saisissait que trop la signification... Chaque minute qui s’écoulait
apportait à son souvenir une nouvelle preuve de la véracité de Bessy.
Vainement, désormais, elle eût voulu douter... Ah! pourquoi, pourquoi
avait-elle entendu l’affreuse révélation qui la séparait irrévocablement
de Robert Noris!... Sans hésitation, sans pitié pour elle-même, elle
jugeait qu’elle ne pouvait plus se considérer comme sa fiancée. Il avait
voulu faire sa femme de la nièce de lady Evans, de la descendante d’une
vieille famille honorée et respectée; mais non de la fille d’un homme
publiquement flétri... Toute union entre eux était devenue impossible,
impossible, impossible!...
Un frisson l’ébranla tout entière à la seule idée qu’il pourrait
apprendre la vérité... Oh! cela, elle n’aurait pas la force de le
supporter; de voir rejaillir sur elle quelque chose du mépris qu’il
éprouverait pour... son père... N’était-il pas aussi fier
qu’elle-même,--qu’elle avait été du moins!--Elle se souvenait bien, tout
à coup, en quels termes elle l’avait entendu un jour parler d’un homme
qui avait lâchement failli... A tout prix, il fallait qu’il continuât
d’ignorer le cruel secret... La première, elle devait amener entre eux
une rupture désormais inévitable... Mieux valait n’importe quelle
souffrance plutôt que celle de le voir se détourner d’elle. Partir, il
fallait partir avant qu’il revînt; car s’il l’interrogeait, elle serait
incapable de se dérober à la double question de ses lèvres et de son
regard!... Mais quelle raison, quel prétexte donner pour qu’il ne
songeât point à la suivre?...
Dans son esprit surexcité, rempli de fièvre, les idées tourbillonnaient;
une seule demeurait claire, obsédante et très nette: empêcher Robert
d’apprendre la vérité... Tout à coup, un moyen sûr lui apparut de
l’éloigner d’elle; et incapable de raisonner, emportée par l’élan d’un
irrésistible désespoir, elle écrivit:
«Vous souvenez-vous qu’une fois,--nous étions dans la montagne,--vous
m’avez reproché d’être trop fière? Vous aviez raison, je le savais; je
le sais plus encore aujourd’hui. Ce matin, je vous ai cru quand vous
m’avez dit que vous ne vous intéressiez plus à moi seulement par
curiosité... Maintenant je n’ai plus foi et je sens que ma confiance est
bien morte. Désormais, quand je vous verrais auprès de moi, je ne
pourrais m’empêcher de penser que vous m’observez afin de prendre des
notes pour vos romans... Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre...
Mieux vaut nous séparer dès maintenant. Une grave et subite raison nous
oblige à partir avant votre retour. Il est bien qu’il en soit ainsi...
Adieu, pardonnez-moi et oubliez-moi... Je vous jure que j’agis en ce
moment comme je crois devoir le faire.»
--Est-ce que je vais signer le mensonge que je viens d’écrire?
pensa-t-elle avec une sorte d’horreur.
Pourtant elle se pencha encore vers la table et traça le nom que, le
matin même, il lui donnait: Lilian. Puis elle mit l’adresse. La même
crainte affolante l’emportait qu’il en arrivât à la mépriser, s’il
savait... Et cette impression était si forte que, fiévreusement, elle
sortit de sa chambre pour jeter la lettre dans la boîte de l’hôtel, afin
que la distance fût tout de suite établie entre eux. Mais, quand elle
revint, cette énergie factice l’avait abandonnée. Anéantie, sans force,
elle se jeta sur son lit...
Au dehors, elle apercevait le paysage lumineux qu’elle avait tant aimé à
contempler, le ciel empourpré vers le couchant, puis nuancé de tons
exquis très doux, gris de perle, mauves, vert pâle; au loin, elle
distinguait les crêtes neigeuses, à cette heure teintées de rose; et,
plus près, les massifs fleuris du parc, la terrasse où, le matin même,
_il_ lui avait dit qu’il l’aimait. Rien n’avait changé autour d’elle;
rien ne portait la trace du déchirement qui venait de s’accomplir dans
sa jeune vie. Alors elle ferma les yeux pour ne plus voir, meurtrie plus
encore par cette sereine indifférence des choses...
Dans l’hôtel, à chaque instant, des pas retentissaient. Le moment du
dîner approchait, les femmes regagnaient leurs appartements.
Qu’auraient-ils dit tous ces étrangers,--et Mme de Vianne la
première,--s’ils avaient su quel était le père de Lilian Evans, ou
plutôt de Lilian Vincey? Mais ils ne sauraient pas! Demain à cette même
heure, elle serait loin, n’importe où, dans quelque village perdu de la
montagne, là où elle serait sûre que personne ne viendrait la
retrouver... pas même _lui_!... Ah! comme elle comprenait maintenant que
sa pauvre mère eût succombé sous le poids d’une souffrance dont elle
devinait l’incessante torture.
--Oh! pourquoi ne suis-je pas morte, ce matin, quand j’étais si
heureuse! murmura-t-elle dans une plainte désespérée, répétant le cri de
suprême angoisse que tant d’autres créatures, atteintes en pleine joie,
avaient proféré avant elle.
La porte de sa chambre s’ouvrant tout à coup lui fit à peine soulever
les paupières. Sur le seuil de la pièce apparaissait lady Evans encore
habillée de ses vêtements de sortie. Elle tressaillit à la vue de Lilian
étendue toute blanche sur le lit:
--Lilian, chérie, qu’y a-t-il?
L’enfant se redressa et serra ses doigts minces les uns contre les
autres. Elle ne pleurait toujours pas; seulement, ses yeux bleus
semblaient devenus immenses dans l’altération de son visage souffrant.
--Oh! tante! tante! fit-elle passionnément, je comprends maintenant
pourquoi... le mariage dont je vous ai parlé ce matin vous paraissait
impossible... Ah! vous aviez raison... trop raison!
--Lilian, mon enfant chérie, que vous est-il arrivé? questionna
avidement lady Evans, effrayée de l’accent désolé de cette voix qu’elle
avait entendue si joyeuse quelques heures auparavant. Avez-vous reçu de
mauvaises nouvelles de M. Noris?
Lilian se souleva un peu de nouveau sur son oreiller, les yeux perdus
dans ceux de lady Evans.
--Non, je ne sais rien de... de _lui_... Mais tantôt, j’étais
tourmentée, inquiète, parce que j’avais deviné que vous voyiez un
obstacle à... mon bonheur. Alors j’ai questionné Bessy, et, sans le
vouloir, la pauvre femme! elle m’a appris toute l’histoire du passé. Oh!
tante, c’est horrible!
--Elle vous a appris... Comment a-t-elle osé?
--Qu’importe!... Aujourd’hui ou plus tard, la vérité devait toujours
m’être révélée, murmura Lilian du même ton brisé.
Lady Evans la serra contre elle. L’émotion l’étouffait.
--Mon enfant chérie, dit-elle tout bas, ne vous découragez pas ainsi.
Tout n’est pas perdu. Si M. Noris vous aime réellement, il songera que
vous n’êtes point responsable des actes de votre père, et il les
oubliera par tendresse pour vous...
Lilian secoua la tête d’un mouvement de révolte:
--Oh! je ne veux pas qu’il sache la vérité... Je ne le veux pas. Je ne
pourrais me résigner à être dédaignée par lui ou épousée par pitié... Et
puis, dès qu’il s’agit de questions d’honneur, les hommes n’ont plus le
droit d’hésiter... Je ne veux pas mettre à l’épreuve l’affection qu’il a
pour moi... Oh! tante, emmenez-moi avant qu’il soit de retour!...
Lady Evans enlaça l’enfant plus étroitement encore; elle sentait qu’à
cette heure rien ne pourrait apaiser son infinie détresse.
--Oui, nous partirons, ma bien-aimée... Nous ne verrons M. Noris que
quand vous le voudrez. Calmez-vous...
Et, pareils à des baisers de mère, les baisers de lady Evans couvrirent
le pauvre petit visage inondé de larmes tout à coup.