En vérité, l’homme est un étrange animal... Je n’ignore pas que Henry
Digbay,--Mme de Grouville ne m’en a point fait mystère,--est animé des
intentions les plus matrimoniales à l’égard de miss Lilian... Je n’ai
vraiment qu’à leur souhaiter à tous deux une longue suite de
prospérités, au cas échéant, et ne me reconnais nul motif pour
m’inquiéter de la réponse que fera «ma petite amie» le jour où Digbay
lui adressera sa demande. Il est clair qu’il l’aime; il le laisse
d’ailleurs voir avec une naïveté touchante, en homme très jeune. De
plus, il est beau garçon, de bonne naissance, d’âme excellente, je suis
sûr, et d’intelligence bien moyenne...
Miss Lilian ne paraît guère lui donner plus d’attention qu’elle n’en
accorde aux autres; et ni avec lui, ni avec personne, elle ne flirte,
tout Anglaise qu’elle est. Et moi, je suis charmé, sans me l’avouer,
parce qu’elle rit des phrases sentimentales qu’il lui débite; elle en
rit d’une jolie façon moqueuse et fine, sans nul soupçon de
méchanceté... Je suis charmé, parce que, quand nous causons ensemble, je
la sens toute aux idées que nous échangeons, parce qu’elle ne paraît
jamais pressée d’interrompre ces conversations dans lesquelles sa parole
révèle toujours sa pensée vraie...
Hier soir, cependant, nous n’avons pas eu notre habituelle causerie. Une
réunion dansante s’était organisée dans l’hôtel, et miss Lilian s’en
amusait en vraie petite fille, fort occupée à griffonner des noms sur
son carnet, les yeux étincelants, la bouche rieuse, une flambée rose aux
joues, ses cheveux d’or roux moussant autour de la nuque et du front.
Pour la première fois, je la voyais décolletée, et les épaules
adorablement jeunes s’échappaient d’un harmonieux fouillis de tulle ou
de dentelle, que sais-je?...
Tout à coup, je l’ai aperçue assise sous un lustre dont la lumière
ruisselait sur sa fraîcheur de blonde; Digbay, derrière elle, lui
parlait si penché que son visage effleurait les cheveux légers des
tempes; et il avait sur les traits un air de satisfaction qui a fait
tressaillir en moi quelque chose d’obscur et m’a jeté vers elle
brusquement, sans réflexion, pour lui adresser une prière que je n’avais
pas prononcée depuis bien longtemps:
--N’avez-vous point un pauvre tour de valse pour moi?
Et comme il a été dit: «Demandez et vous recevrez», je n’ai pas été
repoussé; j’ai obtenu la faveur convoitée; et, à ma honte, j’avoue que
j’en ai éprouvé un plaisir analogue à celui que je ressentirais en
voyant l’excellent Digbay partir seul et pour toujours à l’extrême fond
de l’Angleterre...
N’avais-je pas raison de dire que l’homme est un étrange animal?
1er juillet.
J’ai la nostalgie de la vraie montagne, de la Suisse sauvage... Je rêve
d’un petit village solitaire, où jadis j’ai écrit quelques-unes de mes
meilleures pages peut-être. Ce village s’appelait Ballaigues; on y
jouissait d’incomparables couchers de soleil, d’une constante et
délicieuse odeur de sapins, d’aperçus fugitifs et charmants sur la
chaîne des Alpes Bernoises. Les habitants y étaient très calmes et très
polis, d’une honnêteté idéale telle que jamais on ne prenait soin d’y
tenir sa porte bien close. Les bois y avaient des solitudes à peine
connues, et des senteurs pénétrantes et sauvages emplissaient le matin
leurs sentiers déserts... Les champs, vers l’automne, étaient mauves de
colchiques.
Je rêve de ce petit village, sa vision me hante et m’attire... Aucune
obligation ne m’arrête à Vevey, et pourtant j’y reste et je sais que si
je partais, j’éprouverais une sorte de sourd déchirement, un de ces
déchirements bizarres et inexplicables, subtils, et dont cependant la
cicatrice demeure sensible longtemps après que le mal est guéri...