28 juin.

En vérité, l’homme est un étrange animal... Je n’ignore pas que Henry

Digbay,--Mme de Grouville ne m’en a point fait mystère,--est animé des

intentions les plus matrimoniales à l’égard de miss Lilian... Je n’ai

vraiment qu’à leur souhaiter à tous deux une longue suite de

prospérités, au cas échéant, et ne me reconnais nul motif pour

m’inquiéter de la réponse que fera «ma petite amie» le jour où Digbay

lui adressera sa demande. Il est clair qu’il l’aime; il le laisse

d’ailleurs voir avec une naïveté touchante, en homme très jeune. De

plus, il est beau garçon, de bonne naissance, d’âme excellente, je suis

sûr, et d’intelligence bien moyenne...

Miss Lilian ne paraît guère lui donner plus d’attention qu’elle n’en

accorde aux autres; et ni avec lui, ni avec personne, elle ne flirte,

tout Anglaise qu’elle est. Et moi, je suis charmé, sans me l’avouer,

parce qu’elle rit des phrases sentimentales qu’il lui débite; elle en

rit d’une jolie façon moqueuse et fine, sans nul soupçon de

méchanceté... Je suis charmé, parce que, quand nous causons ensemble, je

la sens toute aux idées que nous échangeons, parce qu’elle ne paraît

jamais pressée d’interrompre ces conversations dans lesquelles sa parole

révèle toujours sa pensée vraie...

Hier soir, cependant, nous n’avons pas eu notre habituelle causerie. Une

réunion dansante s’était organisée dans l’hôtel, et miss Lilian s’en

amusait en vraie petite fille, fort occupée à griffonner des noms sur

son carnet, les yeux étincelants, la bouche rieuse, une flambée rose aux

joues, ses cheveux d’or roux moussant autour de la nuque et du front.

Pour la première fois, je la voyais décolletée, et les épaules

adorablement jeunes s’échappaient d’un harmonieux fouillis de tulle ou

de dentelle, que sais-je?...

Tout à coup, je l’ai aperçue assise sous un lustre dont la lumière

ruisselait sur sa fraîcheur de blonde; Digbay, derrière elle, lui

parlait si penché que son visage effleurait les cheveux légers des

tempes; et il avait sur les traits un air de satisfaction qui a fait

tressaillir en moi quelque chose d’obscur et m’a jeté vers elle

brusquement, sans réflexion, pour lui adresser une prière que je n’avais

pas prononcée depuis bien longtemps:

--N’avez-vous point un pauvre tour de valse pour moi?

Et comme il a été dit: «Demandez et vous recevrez», je n’ai pas été

repoussé; j’ai obtenu la faveur convoitée; et, à ma honte, j’avoue que

j’en ai éprouvé un plaisir analogue à celui que je ressentirais en

voyant l’excellent Digbay partir seul et pour toujours à l’extrême fond

de l’Angleterre...

N’avais-je pas raison de dire que l’homme est un étrange animal?

1er juillet.

J’ai la nostalgie de la vraie montagne, de la Suisse sauvage... Je rêve

d’un petit village solitaire, où jadis j’ai écrit quelques-unes de mes

meilleures pages peut-être. Ce village s’appelait Ballaigues; on y

jouissait d’incomparables couchers de soleil, d’une constante et

délicieuse odeur de sapins, d’aperçus fugitifs et charmants sur la

chaîne des Alpes Bernoises. Les habitants y étaient très calmes et très

polis, d’une honnêteté idéale telle que jamais on ne prenait soin d’y

tenir sa porte bien close. Les bois y avaient des solitudes à peine

connues, et des senteurs pénétrantes et sauvages emplissaient le matin

leurs sentiers déserts... Les champs, vers l’automne, étaient mauves de

colchiques.

Je rêve de ce petit village, sa vision me hante et m’attire... Aucune

obligation ne m’arrête à Vevey, et pourtant j’y reste et je sais que si

je partais, j’éprouverais une sorte de sourd déchirement, un de ces

déchirements bizarres et inexplicables, subtils, et dont cependant la

cicatrice demeure sensible longtemps après que le mal est guéri...

Cœur de sceptique · 第 21 / 31 题