JEAN-PAUL [FR, EN]

[FR] Jean-Paul (Paris)

#Webmestre des cotres furtifs, un site hypermédia qui raconte des histoires en

3D

Webmestre des cotres furtifs, Jean-Paul - qui a choisi son prénom comme

pseudonyme - s'est toujours intéressé à l'écriture, imprimée ou chantée, avant

de centrer son intérêt sur les nouvelles formes qu'annoncent le numérique et la

technique de l'hyperlien, l'architecture par liens, le système des

correspondances dans un réseau où sinon les parfums du moins "les couleurs et

les sons se répondent"... Depuis 1999, il anime des soirées publiques sur le

thème de l'hypertexte à La Maroquinerie (Paris). En 2000, il fait partie de la

grande aventure du Samarkande: www.thewebsoap.net, un feuilleton hypermédia

collectif de onze auteurs diffusé en direct sur la toile.

Les cotres furtifs (un cotre est un bateau à voile) ont commencé à émettre le 20

octobre 1998. "L'image et le son font partie intégrante de chaque récit, avec un

système d'échos de l'un à l'autre, mais le parti-pris est de laisser la priorité

aux mots." Ils en sont à leur version 2, offrant "deux entrées sur deux

histoires qui se croisent comme le ruban de Möbius". La version 3 est en vue,

"consacrée à un avatar de Clément Ader".

[Entretien 05/08/1999 // Entretien 25/06/2000 // Entretien 03/12/2000 //

Entretien 03/06/2001]

*Entretien du 5 août 1999

= Comment voyez-vous l'avenir?

L'internet va me permettre de me passer des intermédiaires: compagnies de

disques, éditeurs, distributeurs... Il va surtout me permettre de formaliser ce

que j'ai dans la tête (et ailleurs) et dont l'imprimé (la micro-édition, en

fait) ne me permettait de donner qu'une approximation. Puis les intermédiaires

prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l'herbe est

plus verte...

Pour s'en tenir à la cyber-littérature, ou littérature numérique ou comme on

voudra l'appeler, son avenir est tracé par sa technologie même : il est

maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e) de manier à la fois les mots,

leur apparence mouvante et leur sonorité. Maîtriser aussi bien Director,

Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus connus, c'était possible il y a

dix ans, avec les versions 1. Ça ne l'est plus. Dès demain (matin), il faudra

savoir déléguer les compétences, trouver des partenaires financiers aux reins

autrement solides que Gallimard, voir du côté d'Hachette-Matra, Warner,

Pentagone, Hollywood.

Au mieux, le statut du... écrivaste ? multimédiaste ? sera celui du vidéaste, du

metteur en scène, du directeur de produit : c'est lui qui écope des palmes d'or

à Cannes, mais il n'aurait jamais pu les décrocher seul. Soeur jumelle (et non

pas clone) du cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera

une industrie, avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux

droits d'auteur négatifs, donc).

= Qu'est-ce exactement qu'un cotre?

Il est ainsi appelé parce qu'il semble couper l'eau : "Cotre, Cutter, s.m. Petit

bâtiment de guerre à un mât, fin dans ses formes de l'arrière, fortement épaulé

& portant bien la voile (...). Les navires de cette sorte, très bien gréés &

voilés pour le plus près et pour louvoyer, peuvent, en outre, naviguer avec

avantage vent arrière (...). Un côtre porte environ 6 à 8 bouches à feu."

(Bonnefoux et Pâris, Dictionnaire de la marine à voile)

Les cotres (héritiers des bateaux rapides des côtes de la Manche et de la mer du

Nord) remontent donc très bien au vent. Souvent survoilés, rapides et maniables,

les cotres étaient un élément important des flottes de guerre. Pour les mêmes

raisons, ils furent avec les lougres les bateaux préférés des pirates,

contrebandiers et... postiers maritimes (facteurs, en somme...).

"Aujourd'hui que la terre est plate et les mers dessalées, il est temps que nos

cotres se faufilent entre les 6 milliards d'étoiles que nous sommes (bientôt

6,5). Et que de cotre à cotre se tissent nos liens." (Le cotre courant)

= Vous préférez signer de votre prénom, plutôt que de l'habituel prénom et nom

de famille. Pour quelle raison?

Ce qui me motive, c'est que tout est à faire, sur la toile. A part le CERN

(Laboratoire européen pour la physique des particules) et le Pentagone (qui vont

s'en faire une autre, de toile, limitée à leur désir), personne ne sait

exactement ce qu'elle nous offre. On peut donc travailler librement en acceptant

avec vraisemblance l'idée que tout est ouvert. Utiliser le plus largement, le

plus vite possible cet espace d'autant plus illimité qu'il est intérieur, le

temps que nous rattrape et nous double le vol rapace des bannières étoilées de 0

et de 1.

Mais si c'est pour répéter les mêmes gestes qu'avant, à quoi bon?

Or cette histoire du nom (directement liée au problème du droit d'auteur)

renvoie au pilier fondamental, tabou, de notre globe: la propriété privée. Rien

que ça: en quelques siècles, on nous a réduit à un nom, un seul, d'autant plus

"propre" maintenant qu'il a été nettoyé de toute humanité et réduit à un

code-barre SS (Sécu Soc) (sécurité sociale, ndlr). Ce n'est pas un phénomène

naturel : c'est un choix de civilisation, voulu par les gestionnaires, car

comment faire fonctionner une société moderne, comment obtenir que soit rendu à

César ce qu'il s'approprie, si on laissait chaque individu modifier son

apparence administrative plusieurs fois dans sa vie, passant de "Casse-cou des

Patins (à roulettes)" à "Le 68tard qui fume sous la véranda" après avoir été

"Mob dans les virages" (alors que vous savez comme moi qu'un programme simple

suffirait pour "gérer" ça)? "La nature humaine est foncièrement mauvaise et tous

les maffieux en abuseraient. Mais nous sommes là pour vous protéger, protéger

votre identité." (Le Pentagone) Et le premier acte d'affirmation du plus démuni,

celui dont les papiers ne sont jamais en règle, c'est d'abord de tagger son nom

sur les affiches signées "© Grande Marque".

Aux cotres, nous essayons furtivement autre chose.

Nous existons, nous avons une adresse. Nous savons qu'il est difficile de se

parler dans l'anonymat ou le collectivisme, alors nous gardons certains points

de repère: il y a le facteur temps, il y a le facteur humain, et chez les

cotres, il y a le cotre facteur, qui répond souvent au nom de Jean-Paul. Un

prénom qui n'est pas un nom propre puisque justement le propre d'un nom est

qu'il ne nous est pas propre: c'est celui d'une dynastie, d'une série de pères

déposée chez notaires.

Pas question de renier nos ancêtres: ils ont fait le monde que nous appelons

réalité. Mais nous levons la toile pour un autre rêve. Et nous lançons nos

cotres dans toutes les directions, pour les contacts.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Nous ne nous sentons pas concernés.

a) - S'il s'agit de "respect", c'est une question de morale et d'élégance, qui

n'est pas suceptible de débat: sur la toile comme ailleurs, on cite ses sources.

Total respect. Pour la plupart d'entre nous.

b) - S'il s'agit de "droit d'auteur", on est dans le domaine juridique, instable

par essence. Le "droit" d'auteur est une notion récente -- que les Français

attribuent à Beaumarchais, homme d'ombres, d'affaires, trafiquant d'armes et

grand auteur. L'apparition du numérique, et donc du clonage (qui pose un autre

problème que celui de la copie, résolu depuis longtemps), oblige à reconsidérer

cette notion.

c) - S'il s'agit de "droitS d'auteur" (au pluriel, donc), on est dans la sphère

de l'économie, dont la logique est connue: concurrence et rétention: devenir le

premier de la classe, empêcher les autres de le devenir. Et pas vu, pas pris.

Sony est éditeur de CD (audio et Rom) parce que ça rapporte. Et il fabrique des

graveurs (qui permettent de cloner ses propres CD, comme ceux de la concurrence)

parce que ça rapporte. Philips faisait de même, jusqu'au jour où il a vendu sa

division Polygram (que les lois de l'économie lui permettront de racheter le cas

échéant).

"Il ne suffit pas d'être grand pour être performant, mais, dans un monde

financier totalement mondialisé, ça aide. Surtout si on a l'ambition de jouer

les premiers rôles." (Hervé Babonneau, Ouest-France du 6 août 1999). "Drôle

d'ambition" dit le cotre carré. Jurassic Games et tyrannosaures plus ou moins

rex.

Bien que tangent à la sphère économique (il faut payer le nom de domaine, et

l'abonnement au serveur), notre cotre-espace ne s'y réduit pas, notre esprit

n'est pas celui de la concurrence. Notre site est en téléchargement libre, et

nous téléchargeons les sites que nous trouvons créatifs.

C'est normal de cloner une oeuvre d'autrui pour en faire cadeau; c'est partager.

Ce qui est dégueulasse, c'est de vendre ce clone.

La fonction des juristes est de donner raison aux puissances du jour: hier

guillotine pour les faiseuses d'anges, aujourd'hui remboursement des avortements

par la Sécu (sécurité sociale, ndlr) (en France, pas en Pologne).

Copyright ou droit d'auteur, vision européenne ou vision américaine, qui va

l'emporter? Le principe de propriété privée. La propriété tabou de ceux qui ont

les moyens de la faire garder. Par l'OMC (Organisation mondiale du commerce) par

exemple, chargée de régler la question des "droits" partout dans le monde (même

virtuel) et, espèrent-ils, pour toujours.

Ceux dont la maison est sur le tracé d'une future autoroute savent le prix réel

d'un tabou.

Alors les droits des auteurs, créateurs, inventeurs...

Mais si Orson Welles s'est fait bouffer par les studios, Kubrick s'est

méthodiquement rendu indépendant des mêmes. Peu importe la loi que se fera

tailler sur mesure Onc' Picsou. Les petits mammifères ont bouffé les

tyrannosaures, avec le temps. Et les anciens rois, qui tenaient pourtant leur

pouvoir des dieux, nous leur avons coupé la tête. En moins de temps.

"Maxim's pour un temps / Le reste jambon-beurre et kir / Pour tenir Juliette"

(Rimes féminines, CD MT 104, Le Rideau Bouge)

= Quelles solutions pratiques suggérez-vous?

"Donner un sens plus pur aux mots de la tribu", disait S. Mallarmé. Et quand les

cartes bancaires auront gagné (dans trois ans, paraît-il), inventer d'autres

cartes vers un autre cap de Bonne-Espérance pour aller voir monter "du fond de

l'horizon des étoiles nouvelles", comme J.M. 2 Heredia.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Votre livre (vraiment bon. Et utile. Gagne à chaque relecture. Adresses

précieuses) fait le tour de la question: "Tôt ou tard, la répartition des

langues sur le web correspondra à leur répartition sur la planète". En fonction

du dynamisme de ceux qui les parlent.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Le vertige qui nous a pris à la réception du premier message... venant du

Canada. 10.000 (?) ans après les Inuits, des cotres venaient de découvrir

l'Amérique!

= Et votre pire souvenir?

Tout ce sommeil en retard...

*Entretien du 25 juin 2000

= Les possibilités offertes par l'hyperlien ont-elles changé votre mode

d'écriture?

La navigation par hyperliens se fait en rayon (j'ai un centre d'intérêt et je

clique méthodiquement sur tous les liens qui s'y rapportent) ou en louvoiements

(de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent, au risque de perdre de vue mon

sujet). Bien sûr, les deux sont possibles avec l'imprimé. Mais la différence

saute aux yeux: feuilleter n'est pas cliquer. L'internet n'a donc pas changé ma

vie, mais mon rapport à l'écriture. On n'écrit pas de la même manière pour un

site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc...

En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert

l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard. Je me souviens encore

de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon

apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par

images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait

d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux

boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont... bref l'apprentissage de

tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait

l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le

même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank

Xerox).

Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état

"imprimé" de mon travail n'est pas le stade final, le but ; mais une forme parmi

d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les

images animées.

J'ai cru un certain temps que le CD-Rom était le but à atteindre, la forme la

plus achevée de ces nouveaux outils extraordinaires.

Mais le CD-Rom, c'est encore la galaxie Gutenberg. Il fixe, fige (et permet de

vendre) l'état, le dispositif, la version d'un travail à l'instant T. Il est

ainsi soumis aux mêmes contraintes. Tout comme l'arrivée de l'écriture avait

appauvri la culture orale (l'aède-musicien-comédien-metteur-en-scène remplacé

par l'écrivain immobile), la technologie de l'imprimerie a "plombé" l'écriture,

induisant rapidement l'idée qu'il y a une version finale, ©, TM & intouchable.

Masquant ainsi la nécessité technique ("On ne va pas refaire un tirage juste

pour changer un §!..., à moins que les commerciaux l'exigent, bien sûr"), sous

la théorie de la forme parfaite, celle de l'ultime brouillon, publiable. C'est

Valéry parlant de la forme achevée des vers de Racine, c'est Flaubert dans son

gueuloir. A l'opposé de maître Frenhofer qui modifia jusqu'à la mort son

Chef-d'oeuvre inconnu (dans l'incompréhension générale); à l'opposé de je ne

sais plus quel peintre qui allait au Louvre avec sa mallette pour retoucher ses

tableaux.

C'est finalement dans la publication en ligne (l'entoilage?) que j'ai trouvé la

mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est "chantier en cours",

sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux.

Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend.

Avec évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la

civilisation du livre: plus rien n'est sûr. Il n'y a plus de source fiable,

elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d'un

gourou. Mais c'est un problème qui concerne le contrôle de l'information. Pas la

transmission des émotions.

Bref, pour répondre à votre question: oui, l'hypermédia a changé mon "écriture".

Et c'est sur la toile mouvante que je trouve plaisir et sens à participer au

site des cotres. A rouler mon hyper-caillou de facteur Sisyphe dans le grand

fleuve de l'hyper.

= D'autres remarques à ajouter?

Le réseau dominant est celui de l'e-bizz : information, données, rationalité,

ca$h. Illusionisme. C'est la marge, l'ourlet de la toile qui m'intéresse,

l'enchantement, la magie : "Achète-moi, je ne vaux rien puisque l'amour n'a pas

de prix" (Léo Ferré). Et il n'y a évidemment aucun avenir professionnel dans la

gratuité.

Il faudrait aussi revenir en détail sur la question de la "lecture" sur un

écran. Ce sera (peut-être) pour les prochains épisodes de notre grand

hyper-feuilleton: Nasdaq & boutons.

*Entretien du 3 décembre 2000

= Comment se portent les cotres furtifs?

Les cotres roulent doucement sous la lune. Ils contemplent les constellations de

la Toile, en attendant leur prochain décollage, dans la version 3.

= Quoi de neuf à titre personnel?

A titre personnel, je participe à un jeu de rôles hypermédia dont l'avenir me

paraît prometteur, parce qu'il est en rapport étroit avec les lois de

fonctionnement du "cyberespace": www.thewebsoap.net. Cette @dresse renvoie à une

constellation de sites centrés chacun sur un individu. Ils communiquent et

interagissent par leur boîte à lettres, ouverte au public. L'internaute a ainsi

accès à plusieurs portes d'entrée dans l'histoire. La nouveauté du feuilleton

est qu'il se déroule en "temps réel" (ce qui est impossible dans le monde de

l'imprimé; quant aux séries télé, elles aussi sont cantonnées à la forme de

l'épisode à horaire fixe).

Les personnages correspondent quotidiennement, en quasi-direct, ce qui instaure

pour les auteurs un rapport presque journalistique à leur imaginaire et à leur

écriture. L'internaute suit, à son propre rythme, libre de s'intéresser ou non à

l'intégralité des différentes intrigues (amours, galères, showbiz, ombres

maléfiques, mystères et rebondissements) ou à l'ensemble de tous les

personnages. C'est avant tout cette fluidité générale (apparente! c'est en fait

un sacré travail!) qui m'a fait y participer. Elle permet de garder le côté

impro-jazz que j'aime dans la mise en net.

= Quoi de neuf pour la création en ligne?

Elle sera de plus en plus collective, donc chère. Or le public n'existe pas

encore, ni donc les droits d'auteurs. La question centrale pour les "créateurs

en ligne" sera alors celle du mécénat ou, plus généralement, des subventions.

Jusqu'à ce qu'une masse critique de public se soit constituée, que ses goûts

culturels se soient affirmés au point qu'il soit prêt à payer (sous la forme de

péages ou de DVD). Alors les créateurs en ligne pourront affiner leurs propres

recherches.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Je lis autant d'imprimés qu'avant. La lecture sur écran s'y est rajoutée. D'où

des problèmes de temps: ces machines qui sont censées travailler à notre place

contribuent en fait à nous bouffer le temps libre qu'elles nous ont dégagé.

= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?

Ses jours sont encore longs avant que la lecture sur écran présente la même

souplesse que celle d'un livre ou d'un magazine que l'on peut lire n'importe où,

dans la position que l'on veut, et ranger, rouler, plier, déchirer facilement

(allez envelopper les pelures de pomme de terre dans un 15 pouces!).

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Il a fallu inventer la hache de pierre avant de construire la Tour Eiffel. Le

but des dinosaures industriels qui s'entretuent pour imposer leur format de

livre électronique est de détourner vers eux la partie rentable du contenu des

bibliothèques (rebaptisé "information"). Ils travaillent aussi pour nous, en

contribuant à banaliser l'usage de l'hyperlien.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux

aveugles et malvoyants?

L'ordinateur qui parle et obéit à la voix de son vis-à-vis?

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Un lieu isotrope en expansion pour l'instant infinie. Un modèle de la vision que

nous avons aujourd'hui de l'univers. Jusqu'à l'invention du clic, le savoir

humain était senti comme un espace newtonien, avec deux repères absolus: le

temps (linéaire: un début, une fin) et l'espace (les trois dimensions du temple,

du rouleau, du volumen). Le cyberespace obéit aux lois de l'hypertexte. Deux

temps simultanés: le temps taxé (par le fournisseur d'accès ou par les

impératifs de productivité, égrené par l'antique chrono), et le temps aboli, qui

fait passer d'un lien à l'autre, d'un lieu à l'autre à la vitesse de l'électron,

dans l'illusion du déplacement instantané.

Quant aux repères, quiconque a lancé une recherche dans cet espace sait qu'il

doit lui-même les définir pour l'occasion, et se les imposer (sous peine de se

disperser, de se dissoudre), pour échapper au vertige de la vitesse. A cause de

cette "vitesse de la pensée", nous trouvons dans cet espace un "modèle" de notre

cerveau. "Ça tourne dans ma tête", à travers 10, 20, etc... synapses à la fois,

comme un fureteur archivant la toile. Bref les lois du cyberespace sont celles

du rêve et de l'imagination.

*Entretien du 3 juin 2001

= Comment définissez-vous la société de l'information?

Plus, plus vite. Mais les données ne sont pas l'information. Il faut les liens,

c'est-à-dire le temps. Plus d'évènements, plus d'écrans pour les couvrir. Plus

vite: l'évènement du jour est liquide. Effacé, recouvert par la vaguelette du

lendemain, la vague du jour d'après, la houle de la semaine, le tsunami du mois.

Cycles aussi "naturels" que les marées estivales du Loch Ness. Pas "effacé",

d'ailleurs, l'évènement d'hier (qui n'est pas "tous les évènements d'hier"):

déjà archivé, dans des bases de données (INA (Institut national de

l'audiovisuel), Gallica, INSEE...), qui donnent l'illusion d'être exhaustives,

facilement accessibles et momentanément gratuites.

Mais les données ne donnent rien par elles-même. S'informer, c'est lier entre

elles des données, éliminer celles qui ne sont pas pertinentes (quitte à revenir

sur ces choix plus tard), se trouver ainsi obligé de chercher d'autres données

qui corroborent ou infirment les précédentes... L'information naît du temps

passé à tisser les liens. Or le temps nous est mesuré, au quartz près.

Productique ou temps libre, nous passons de plus en plus de temps à raccrocher

au nez de spammeurs qui nous interrompent pour nous revendre nos désirs (dont

nous informons les bases de données qui les leur vendent). Ce qui est

intéressant dans ce bonneteau est que les infos que nous fournissons sur

nous-mêmes, nous les truquons suffisamment pour que les commerciaux n'arrivent

pas à en tirer les lois du succès: Survivor II est un bide, après le succès de

la version I. De cette incertitude viennent les trous dans le filet qui laissent

parvenir jusqu'à nous certaines infos.

Bref la "société de l'information", c'est le jeu des regards dans le tableau de

de La Tour: "La diseuse de bonne aventure". Le jeune homme qui se fait

dépouiller en est conscient, et complice. Il a visiblement les moyens de

s'offrir les flatteries des trois jolies filles tout en exigeant de la vieille

diseuse qu'elle lui rende l'une de ces piécettes dont il a pris la précaution de

gonfler ostensiblement la bourse qu'on lui coupe.

[EN] Jean-Paul (Paris)

#Webmaster of cotres furtifs (Furtive Cutter Ships), a website that tells

stories in 3D

The cotres furtifs was launched on October 20, 1998, after they had become a

group. Following a break to show solidarity with the Altern web server (which

fell foul of the inadequate French laws about the Internet), they are now

offering two parts and preparing a third. The aim is to tell stories in 3D and

explore how a 'link' opens the way for 'hyperwriting,' which is a set of

characters, sounds and animations. It gives priority to words.

Jean-Paul is a writer and a musician. In June 1998, he wrote: "The Internet

allows me to do without intermediaries, such as record companies, publishers and

distributors. Most of all, it allows me to crystallize what I have in my head

(and elsewhere): the print medium (desktop-publishing, in fact) only allows me

to partly do that. Then the intermediaries will take over and I'll have to look

somewhere else, a place where the grass is greener..."

[Interview 05/08/1999 // Interview 25/06/2000]

*Interview of August 5, 1999 (original interview in French)

= How do you see the future of cyber-literature?

The future of cyber-literature, techno-literature or whatever you want to call

it, is set by the technology itself. It's now impossible for an author to handle

all by himself the words and their movement and sound. A decade ago, you could

know well each of Director, Photoshop or Cubase (to cite just the better-known

software), using the first version of each. That's not possible any more. Now we

have to know how to delegate, find more solid financial partners than Gallimard,

and look in the direction of Hachette-Matra, Warner, the Pentagon and Hollywood.

At best, the status of the, what... hack? multimedia director? will be the one

of video director, film director, the manager of the product. He or she's the

one who receives the golden palms at Cannes, but who would never have been able

to earn them just on their own. As twin sister (not a clone) of the

cinematograph, cyber-literature (video + the link) will be an industry, with a

few isolated craftsmen on the outer edge (and therefore with below-zero

copyright).

= What exactly is a cutter?

It is called that because it seems to cut through the water. It's sturdy little

naval vessel with a single mast. Cutters were an important part of naval fleets

because they were quick and easy to operate. They were the favourite boats of

pirates, smugglers and... maritime postal workers.

"Now that the earth is flat and the seas desalinated, it's time for our cutters

to thread their way through the 6 billion (soon six and a half billion) stars

that we are. And for them all to link up with each other." (The running cutter)

Why do you use just your first name, instead of your full name?

My reasoning is that, on the Web, there's everything to be done. Except for CERN

(European Center for Particule Research) and the Pentagon (which are going to

make another web, designed just for their own use), nobody knows what exactly it

offers us. So we can work freely while believing that probably everything is

open. And use this unlimited, internal space as widely and quickly as possible

before the rapacious star-spangled banners of 0 and 1 catch up with and overtake

us.

But if it's just a matter of repeating the same things as before, what's the

point?

This business of using a surname (directly linked to the copyright problem)

takes us back to basics, to the central untouchable principle of our planet:

private property. Within the space of a few centuries, we have been reduced to a

name, just one name, all the "cleaner" because it has been stripped of all

humanity and reduced to a social security barcode. It's not something natural,

but a choice of the society, desired by managers. How could we run a modern

society and give back to Caesar his due if each of us could change our

administrative identity several times in our lives, from "Daredevil on Rollers"

to "Motorcycle on the Curves" and then "Hippy Smoking on the Verandah" (you

know, like me, that a simple software programme could easily take care of all

this)? "Human nature is basically evil and all criminals take advantage of that.

But we're here to protect you and your identity." (The Pentagon) And the first

thing a down-and-out person does to assert themselves, someone whose papers are

never in order, is to scribble their name on a billboard advertising some big

commercial product.

On our site, we discreetly try something else.

We exist, we have an address. We know it's hard to speak to each other in

anonymity or in a group, so we keep a few landmarks -- the time factor, the

human factor, and for the cutters, the cutter mailman, who happens to be

Jean-Paul. A first name that is not really one's own name because the thing

about a name is that it isn't ours, it's a name passed down by a dynasty, from a

string of legally-registered names of our male ancestors.

But we're not rejecting our ancestors. They created our world, what we call

reality. But we build up the Web to create another dream. And we launch our

cutters in all directions, to make contacts.

= What do you think of the debate about copyright on the Web?

We don't feel involved.

a) If it means "respect", it's a matter of morality and style, so there's

nothing to discuss. On the Web, as elsewhere, we quote our sources. Complete

respect. For most of us.

b) If it means "copyright", we're on legal ground, which is by nature shaky.

Copyright is a recent notion the French attribute to Beaumarchais, a business

man with a dark side, an arms dealer and great writer. The advent of

digitization, and therefore cloning (which raises a different problem to the one

of copying, which was solved long ago), forces us to reconsider this notion.

c) If it means "author's rights" (in the plural), we're in the economic field,

where we know what the attitude is: competition, withholding information, being

top of the class and stopping others from getting there.

Sony publishes CD (audio and ROM) because it earns them good money. And it makes

CD-engravers (which enable you to clone its own CDs, as well as those of its

rivals) because it earns them more good money. Philips was doing the same thing

until it sold its Polygram division (which, according to the rules of economics,

it could buy back if it wanted).

"It's not enough to be big to be successful but, in a totally globalized

financial world, it helps." (Hervé Babonneau, Ouest-France (French daily

newspaper), August 6, 1999). "A funny aim", says the sturdy cutter. Jurassic

Games and tyrannosaurus more or less rex.

Although it's marginally economic (we have to pay for a domain name and a

subscription to the server), our cutter-space isn't limited to that and we don't

have a competitive attitude. Our site can be freely downloaded, and we download

sites we think are creative.

It's normal to clone someone else's work and give it away as a gift. It's a way

to share. What's disgusting is to sell a clone.

The job of legal experts is to prove the authorities right: yesterday it was the

guillotine for backstreet abortionists, today the social security reimburses the

cost of abortions (in France, though not in Poland).

Copyright or author's rights, a European vision or a US one, which will prevail?

The sacred principle of private property. The property of those who have the

means to keep it. Through the World Trade Organization (WTO), for example, which

is in charge of settling "rights" issues anywhere in the world (even the virtual

world) and, they hope, permanently.

If your house is the path of a future highway, you know the real price of

something untouchable.

So the rights of authors, creators, inventors...

Orson Welles was gobbled up by the big studios, but Kubrick carefully stayed

independent of them. The law made to measure by Uncle Picsou matters little.

Over time, small mammals have eaten tyrannosaurs. And we've cut off the heads of

kings, who supposedly drew their power from the gods. And we did that more

quickly.

"To give a purer meaning to the words of the tribe", Stéphane Mallarmé wrote.

And when the credit cards have won (apparently in three years time), we must

invent other ways to take us to another Cape of Good Hope, where we can watch

"new stars rise from the distant horizon", like J.M. de Heredia.

= How do you see the growth of a multilingual Web?

Your book (which is really good and useful -- I get something out of it every

time I read it, and it has good addresses too) deals with this whole subject:

"Sooner or later the presence of languages on the Web will reflect their

strength around the world." Depending on the energy of those who speak them.

= What is your best experience with the Internet?

How light-headed we felt when we received our first message... coming from

Canada. 10.000 (?) years after the Inuits, our cutters had just discovered

America!

= And your worst experience?

All the sleep I'm missing...

*Interview of June 25, 2000 (original interview in French - partial translation)

= How did using the hyperlink change your writing?

Surfing the Web is like radiating in all directions (I'm interested in something

and I click on all the links on a home page) or like jumping around (from one

click to another, as the links appear). You can do this in the written media, of

course. But the difference is striking. So the Internet didn't change my life,

but it did change how I write. You don't write the same way for a website as you

do for a script or a play.

But it wasn't exactly the Internet that changed my writing, it was the first

model of the Mac. I discovered it when I was teaching myself Hypercard. I still

remember how astonished I was during my month of learning about buttons and

links and about surfing by association, objects and images. Being able, by just

clicking on part of the screen, to open piles of cards, with each card offering

new buttons and each button opening onto a new series of them. In short,

learning everything about the Web that today seems really routine was a

revelation for me. I hear Steve Jobs and his team had the same kind of shock

when they discovered the forerunner of the Mac in the laboratories of Rank

Xerox.

Since then I've been writing directly on the screen. I use a paper print-out

only occasionally, to help me fix up an article, or to give somebody who doesn't

like screens a rough idea, something immediate. It's only an approximation,

because print forces us into a linear relationship: the words scroll out page by

page most of the time. But when you have links, you've got a different

relationship to time and space in your imagination. And for me, it's a great

opportunity to use this reading/writing interplay, whereas leafing through a

book gives only a suggestion of it -- a vague one because a book isn't meant for

that.

Entretiens / Interviews / Entrevistas · 第 58 / 142 题