JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER

On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. Et, privé

ainsi de ces séances de camisole, je me trouvai fort désappointé. Je ne

savais plus comment, tout d’abord, produire en moi la petite mort et

m’envoler en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je pouvais,

par ma seule volonté et par la compression de ma couverture sur ma

poitrine, produire moi-même la transe cataleptique. Les résultats

physiologiques et psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort

satisfait.

C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à Jake Oppenheimer,

dans son cachot.

Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière à toutes mes

aventures de l’au-delà, que je lui tapais. Mais Oppenheimer persistait

toujours dans son scepticisme.

Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me trouvai, sans

l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon corps, je m’en rendais

compte, était étendu par terre, dans ma propre cellule. Mais j’étais, en

esprit, présent pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse jamais

vu cet homme, je le reconnus facilement et sus que c’était lui.

Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement nu, sur sa

couverture. Je fus péniblement affecté par l’aspect cadavérique de sa

figure et par celui de son corps squelettique. C’était à peine une

carcasse humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, n’étaient

plus enveloppés que d’une peau tendue et ridée, qui ressemblait à du

parchemin.

Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et quand je

rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis compte que l’état où se

trouvait physiquement Jake Oppenheimer devait être identique, en tous

points, au mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que nos

belles intelligences pussent subsister quand même en d’aussi tristes

carcasses. Il y a des gens qui admirent et adorent la chair, cette chair

née de l’herbe et qui s’en retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter

un peu des cachots solitaires de la prison de San Quentin! Ils y

apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière.

Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était pareil à celui d’un

homme qui serait mort depuis longtemps, et qu’aurait ratatiné le soleil

brûlant du Désert. La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue

sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout ce qui vivait

encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre et leur regard ardent ne

demeurait jamais en repos. Tandis que Jake restait étendu sur le dos,

immobile, ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers

plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en folâtrant dans

la pénombre de la cellule. Je remarquai aussi une cicatrice, qu’il avait

au coude droit, et une autre à sa cheville droite.

Au bout d’un instant, il se mit à bâiller, se tourna sur son côté et

examina une plaie, placée au-dessus de la hanche et qui paraissait le

démanger. Il commença à la nettoyer et à la panser, par les moyens

rudimentaires que peut employer un prisonnier. Je reconnus, sans peine,

que cette blessure était de la nature de celles qui sont causées par la

camisole.

Après quoi, Oppenheimer se roula sur le dos. Il saisit délicatement,

entre son pouce et son index, une des dents de sa mâchoire supérieure,

placée sous l’œil, et la branla d’arrière en avant, avec beaucoup

d’attention. Puis il bâilla, s’étira les bras, se retourna encore, et

frappa son appel à destination d’Ed. Morrell.

J’écoutai ce qu’il lui disait.

--Comment vas-tu? lui frappait-il. Dors-tu ou es-tu éveillé? Comment va

le professeur?

Confus et lointains, j’entendis les coups frappés en réponse par

Morrell.

--C’est un type tout à fait chic! reprit Oppenheimer. Je me suis

toujours défié des gens qui ont de l’instruction. Mais, celui-là,

l’éducation ne l’a pas corrompu. C’est un homme franc et carré. Il a un

grand courage et, pour or ni pour argent, on ne lui ferait expectorer ce

qu’il n’a pas dans la tête de dire. Ils n’auront jamais la dynamite.

Ed. Morrell approuva, et amplifia encore mon éloge.

J’ai eu, tant dans cette existence que dans mes existences passées,

maint mouvement d’orgueil. Eh bien! je dois dire que jamais je ne me

sentis aussi flatté qu’en entendant mes deux camarades, ces nobles

esprits, s’exprimer ainsi sur mon compte et m’égaler à eux.

Parfaitement. Rien ne me fut, dans tous les temps, aussi précieux que

l’accolade morale de ces deux condamnés à vie, que le monde considère

comme des rebuts du dépotoir humain.

Lorsque j’eus regagné mon corps, dans ma cellule, je rapportai à Jake et

lui tapai la visite que je lui avais faite. Mais il demeura inébranlable

dans son incrédulité.

Lorsque je lui eus décrit comment il m’était apparu et les actes

auxquels il se livrait, il me répondit:

--Tu devines, à la fois, et tu imagines. Depuis le temps, professeur,

que tu es comme nous au cachot, tu as pu facilement te rendre compte, en

pensée, de ce que Morrell et moi pouvons y faire, pour tuer le temps:

rester étendus sans vêtements, lorsqu’il fait chaud; observer les

mouches; panser nos blessures; frapper de l’un à l’autre une

conversation. Ce sont là des actes dont nous avons maintes fois causé.

Ed. Morrell intervint en vain.

--Ne te fâche pas, professeur, de ce que je te dis là! reprit

Oppenheimer. Ce n’est pas pour t’offenser. Je ne prétends pas que tu as

menti. Je dis simplement que tu as des fumées, comme un alcoolique. Et

tu prends ensuite pour argent comptant les visions qui t’ont traversé la

cervelle.

--Pardon! protestai-je. Tu sais comme moi, Jake, que nous ne nous sommes

jamais vus. Est-ce exact?

--Je n’en sais rien et veux bien te croire sur parole. Quoique tu

puisses m’avoir vu jadis, quelque part, sans connaître qui j’étais.

--Pardon! Pardon! Ne dévions pas de la question. En tout cas, je ne t’ai

jamais vu déshabillé. Comment, alors, pourrais-je savoir et te dire que

tu as deux cicatrices anciennes, l’une au coude droit, l’autre à la

cheville droite?

--Bagatelles! Mon signalement court, ainsi que ma gueule, tous les

bureaux de police des États-Unis. Ce n’est pas une rareté!

--Jamais, je t’assure, je n’en ai eu connaissance.

--Tu le crois comme tu le dis. Mais tu as oublié. Il y a comme cela,

dans la vie, des tas de choses dont on ne se souvient plus et qui vous

reviennent tout à coup. Cela arrive à tout le monde. Écoute-moi. Parmi

les jurés qui me condamnèrent, à Oakland[27], à mes cinquante ans de

prison, il y en avait un dont, un beau jour, j’oubliai totalement le

nom. Eh bien, heu! je restai, durant des semaines, étendu sur le dos

dans ma cellule, à le chercher, sans pouvoir le retrouver. Impossible de

l’extirper de ma boîte cranienne! Je pouvais croire à bon droit qu’il en

était parti à tout jamais. Il n’était qu’égaré. Un matin, comme je n’y

pensais même plus, il descendit de lui-même de mon cervelet, sur le bout

de ma langue. «Stacy...» me mis-je à dire tout haut, «Joseph Stacy...»

C’était le fameux nom! Il y a des tas de gens, je le répète, qui

connaissent ces deux cicatrices. Ils t’en auront fait part, je ne sais

où, ni comment.

[27] Ville de Californie, sur l’Océan Pacifique. Jack London y exerça,

dans sa jeunesse, le métier de crieur de journaux.

Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment honnête et

scrupuleux. Écoutez-moi bien.

La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, je l’entendis qui

frappait. Il me disait:

--Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré m’avoir vu remuer,

entre mes doigts, une de mes dents qui branlait... Ici, j’y perds mon

latin. Il n’y a pas huit jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai

dit à personne!

Le vagabond des étoiles · 第 54 / 64 题